13-77
Co
H35
'834
srviP'^
MANUET.
DE LA
JEUNESSE FRANÇAISE.
DE L'IMPRIMERIE DE PERISSE FILS ,
A Ï.YOK.
MANUEL
DE LA
JEUNESSE FRANÇAISE,
SUITE
DE LA MORALE EN ACTIOiN,
Élite de faits mémorables et d'anecdotes instructives , propres à faire
aimer la vertu et à former les jeunes gens dans l'art de la nar-
ration.
Ouvrage utile aux maisons d ''Éducation.
Jnspiccre tanquàm in specalam , in ritâ
omnium jnbeo , atque ex iltis suuiere
cxemplura ilbi.
Tereht.
A LYON ,
CHEZ PERISSE FRÈRES , LIBRAIRES ,
rue Mercière , n.» 33.
A PARIS ,
AW DÉPÔT CENTRAL DE tIBRAIRIE ,
rue du Pot-de-FerSt.-Sulpice, n.° 8.
1834.
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in 2010 witli funding from
University of Ottawa
InttpV/www.archive.org/details/manueldelajeunesOOlyon
PRÉFACE.
« Notre histoire nous présente sans cesse les
5:> plus grands exemples d'humanité, de dé-
M sintéressement , de courage , et d'un em-
» pressement général à courir à la gloire.
M Pourquoi dans les collèges ne nous pas ci-
» ter ces exemples ? Les belles actions des
w Grecs et des Romains ne frappent que no-
>5 tre esprit , et n'excitent que notre admira-
•» tion ; celles de notre nation imprimeroient
» dans notre ame un sentiment plus vif , Té-
» mulation. » (Essais historiques sur Paris ,
tome III. )
C'est cette réflexion sensée de M. de Saint-
Foix qui m'a fait entreprendre l'ouvrage que
je consacre aujoiu'd'hui à l'amour de la patrie
et de la vertu. J'ai tâché de recueillir fidè-
lement les traits intér-essans répandus cà et là
dans nos histoires générales ou pai'ticulières .
Lorsque ces grands exemples , nécessairement
trop dispersés dans les annales d'une nation ,
sont ainsi réunis et rapprochés , il en résulte
ij PRÉFACE.
comme une masse de lumière qui frappe , qui
e'claire plus que tous les préceptes de la mo-
rale.
J'ai balancé long -temps si j'écrirois par
chapitres , ou si je citerois indifféremment une
action de générosité à côté d'un trait de bra-
voure , un exemple de désintéressement après
une preuve de grandeur d'ame ; je me suis dé-
cidé pour le second parti , non parce qu'il
étoit le plus facile : quand on travaille pour
le public , il faut s'oublier soi-même ; mais
parce qu'il m'a paru le plus propre à jeter de
la variété sur ce recueil. D'ailleurs la table
sera comme un sommaire général auquel il
sera facile d'avoir recours.
Je n'ai pas fait difficulté de transcrire quel-
quefois tout simplement les traits que je rap-
porte , quand je les ai trouvés bien racontés.
Je le répète ; ce n'est pas la vanité qui m'a
fait écrire , je n'ai en vue que le public , et il
gagnera sûrement à ce que je ne tienne pas
toujours la plume.
En terminant cette préface , qu'il me soit
permis de faire un souhait oîi n'entre pour rien
ce petit intérêt d'auteur qui fait faire tant de
PRÉFACE. iij
gros livres. Puisse cet ouvrage passer de bonne
heure entre les mains des jeunes gens ! Les
grands noms de Tantiquité frappoient foible-
ment leurs oreilles ; ils apprendront que leur
patrie a été aussi une terre fertile en héros ,
et ils trembleront de dégénérer. C'est le bruit
des exploits de Miltiade , qui fit de Thémisto-
cle un grand homme. Nocte ambulabat in
publico Themisiocles , quod somnum capere
non posset , quœrentibusque respondebat ,
Miltiadis tropœis se è somno suscitari. ( Cic,
Tuscul. quest. lib. 4. ) Puissent les maîtres
en conseiller la lecture à leurs disciples ! Lors-
qu'ils leur mettent sous les yeux les modèles
de poésie et d'éloquence, ils n'en font que des
hommes de lettres ; en leur présentant des
exemples de vertus ils en feront des hommes
de bien. Puissent les pères de famille le faire
lire , le faire apprendre par cœur à leurs en-
fans ! Au lieu de ces fables puériles dont on
endort leurs premières années , ils trouveront
ici des vérités agréables et utiles : au lieu de
ces prétentions chimériques dont on les flatte,
ils verront ici quels sont les véritables titres
de noblesse et de grandeur. Puisse , en un
mot , cet ouvrage , devenir le Manuel de
iv PRÉFACE.
tout bon Français ! Il s'y pénétrera des obliga-
tions attachées au nom qu'il porte , et il s'ef-
forcera d'en remplir toute l'étendue.
LE
LE MANUEL
DE LA
JEUNESSE FRANÇAISE ,
CONTETSAIST DES EXEMPLES DE PATRIOTISJŒ ET DE VERTUS,
TIRÉS DE l'histoire DE FRANCE.
«WVXX^'V \\\\\\%\ W*\ VV\»\W\X \ \ WWWM VWW'VW VWWtX'» VNVW-V**
1. Amour des Français pour ta religion chré-
tienne.
j^lATTHiEt' DE Lainay , daiis soii ouvrage dédié à
Henri IV, en 1601, intitulé Remontrances chré-
tiennes , fait mention de la prérogative des archevè-
ijues de Rheims , qui étant en possession de sacrer nos
rois, ieurécrivoient , monsieur ^ mon fils ; et nos rois
eux-mêmes leur répondoient , monsieur, mon père.
Cet usage provenoit de la piété des rois de France
qui, par amour pour la sainte religion chrétienne ,
regardoient le titre de Roi très-chrétien , comme le
plus précieux joyau de la couronne. La noblesse du
royaume pensoit de même , ainsi que l'attestent ces
croix diversifiées de tant de manières , que les des-
cendans de nos preux chevaliers portent dans leurs
armoiries. « Mes vieux ancêtres, ajoute Matthieu de
» Launay , ont été dans ces principes; ils ontépan-
» du leur sang pour m'acquérir ce titre de chrétien,
» je ne le quitterai pas, la mort plutôt m'advienne.
» Français etchrétieu, sontdeux litres indivisibles.»
jUaiiutl. A
2 RECUEIL
a. Atnour des Français -pour leur souverain.
C'est dans l'adversilé qu'on connoît ses amis ; c'est
dans les temps de troubles et de dissensions que les
princes connoissent leurs fidèles sujets. Qu'il aimoit
bien son roi , ce Duranti que les ligueurs massacrè-
rent à Toulouse en 1689 ! Il éloit premier président
au parlement , et il porloit dans le sanctuaire de la
justice , dit M. de Thou , des yeux et des mains fer-
més aux présens et à la faveur. Le peuple avoit em-
brassé le parti de la ligue avec cette fougue qui l'en-
traîne toujours aux nouveautés. Duranti n'oublia
rien pour engager les Toulousains à demeurer fidèles
à Henri III , leur souverain légitime. Son crédit ,
son éloquence , ne firent que suspendre quelque
temps les flols de la sédition; lef^inatisme est un feu
qui ne s'éteint pas aisément. Un jour, dans un trans-
port de fureur , le peuple se jeta sur le carrosse du
premier président , qui eût été infailliblement as-
sassiné sans l'habilité de son cocher. Il alla chercher
un asile à la maison de ville ; mais il n'y fut pas
long - temps tranquille. Les séditieux, animés par
leurs chefs qui trouvoient dans Duranti un obstacle
invincible à leurs mauvais desseins, se saisirent de
lui, et l'enfermèrent dans le couvent des domini-
cains. Il n'en devoit sortir que pour aller à la morf.
On fit courir le bruit que ce zélé magistrat avoil
promis au raiaréchal de Matignon de lui livrer une
des portes de la ville , pour y introduire les troupes
du roi. C'en fut assez pour exciter une mullitude
aveugle , toujours prêle à prendre les impressions
que des hommes méchans, ou hardis, ont intérêt ,
ou veulent prendre la peine de lui donner : le plus
fidèle des citoyens ne parut plus qu'un traître. On
courut en foule chez les dominicains. Un des fac-
tieux alla annoncer à Duranti, qu'il eût à se présen-
DE FAITS MÉMORABLES. 3
ter au peuple qui l'attendoit. Il vit bien que c'éloit
son dernier moment , et il le vit sans effroi. Il
embrassa son épouse à qui l'on avoit permis de le
visiter dans sa prison, o Je vais paroilre devant le
» souverain juge, lui dit -il; je porte à son tribu-
« nal un cœur exempt des crimes qu'on m'impute.
» J'ai aimé ma patrie et mon roi. Il est doux , il est
» beau de mourir pour une pareille cause. » Après
ce peu de mots , l'ayant embrassée de nouveau , il
suivit celui qui étoit venu l'avertir , et qui eut l'in-
solence et l'impiété de le présenter au peuple , en
disant : Voilà Vhonime. A l'instant, de grands cris
s'élevèrent de toutes parts ; mais Duranti , animé
de cette noble fierté qu'inspire le sentiment de son
innocence , demande aux factieux ce qu'ils lui veu-
lent et quels sont ses crimes ? Cette question, et
l*air de majesté qui biilloit sur son visage , parurent
d'abord désarmer cette multitude. Ils se regardoient
les uns les autres sans oser rien entreprendre. En-
fin , vm des séditieux perce la foule , s'approche de
Duranti , et le renverse mort d'un coup de pistolet.
Aussitôt on se jette brutalement sur ce cadavre, et
on le traîne à la place Saint-George , destinée aux
exécutions des criminels. Les ligueurs avoient des-
sein de l'attacher à la potence ; mais n'y en ayant point
trouvé , ils dressèrent le corps sur ses pieds , et le
lièrent au pilori , tandis qu'à un infâme poteau pen-
doit vis-à-vis de lui le portrait de Henri IH , avec
cette inscription : • Tu as tant aimé ton roi , jouis
» librement de sa présence , et meurs avec lui. »
Àdeo rcjc tibi carus erat , mine licet eo fruaris
et cum eo jaceas. O mes concitoyens , dit le prési-
dent de Thou, quel est le Français qui ne souhaitât
la mort , si sa tombe devoit être décorée d'une pa-
reille épitaphe ?
A cette illustre victime , les séditieux en joignirent
d'autres encore. Outre l'avocat -général Dafïis, ils
3
4 RECUEIL
allèrent massacrer dans son lit un domestique de
Duranti , (jni avoil ùlé dangereusement blessé en dé-
fendant ce magistrat, au temps de la première énieu-
te , et dont la fidélité à son maître leur reprochoit
trop sensiblement leur perfidie envers leur souve-
rain.
5. Louis XII , ie -père du peuple.
Vive, ie roi, s'écrioit le peuple, se pressant en
foule autour de Louis XIÏ, Five ie peuple fran-
çais , vive mon peuple , répéta souvent ce bon roi ,
en élevant ses yeux et ses mains vers le Ciel pour le
prendre à témoin de l'attendrissement de son cœur.
4. Courte harangue de Gaspard de Tavannes.
Le maréchal de Tavannes fut un de ces hommes
hauts et fiers , dont la grandeur d'ame s'allie avec
l'esprit des vertus et des défauts. Toujours fidèle à
son roi et à sa religion , la roideur de son caractère
le conduisit au fanatisme ; mais la rudesse de ses
manières et de ses idées, ses préjugés déplorables
n'empêchent point qu'on ne doive admirer sa fierté
noble , sa franchise dure et laconique , et son inté-
grité. En 1564; comme lieutenant-général du gou-
vernement de Bourgogne, il reçut à Dijon Cathe-
rine de Médicis et sou fils Charles IX. La manière
dont il les harangua mérite d'être connue. Il mit la
main sur son cœur , et dit au monarque : Ceci est
à vous , puis la portant sur son épée , voilà de quoi
^e puis vous servir.
5. Fénélon ou le prudent précepteur .
Le duc de Bourgogne , ce célèbre élève de RI. de
Fénélon , étoit haut et impérieux. Il dit un jour à
DE FAITS MÉMORABLES. 5
récepteur : Non , non , Monsieur , je ne me
pas commander ; je sais ce que je suis et ce
ous êtes. — Le sage Fénélon n'insista pas et se
. « Je ne sais. Monseigneur, lui dit-il le lende-
in , si vous vous rappelez ce que vous avez dit
r , que vous saviez ce que vovis êtes et ce que
uis. Il est de mon devoir de vous apprendre que
is ignorez l'un et l'autre. Vous vous imaginez
ic , flionseigneur , être plus que moi : quelques
ets sans doute vous l'auront dit , et moi je ne
ins pas de vous assurer , puisque vous m'y for-
, que je suis plus que vous. Vous comprenez
3z qu'il n'est point question ici de la naissance ;
is regarderiez comme un insensé celui qui pré-
droit se faire un mérite de ce que la pluie a
;ilisé sa moisson, sans arroser celle de son voisin,
as ne seriez pas plus sage, si vous tiriez vanité
folre naissance qui n'ajoute rien à votre mérite
sonnel. Or, vous ne sauriez douter que je ne
> au-dessus de vous par les lumières et par les
moissances. Vous ne savez que ce que je vous
ppris ; et ce que je vous appris n'est rien , com-
é à ce qui me resteroit à vous apprendre. Quant
autorité, vous n'en avez aucune sur moi, et
'ai moi-même au contraire pleine et entière sur
is. Vous me croyez peut-être fort heureux d'ê-
pourvu de l'emploi que j'exerce auprès de vous;
abusez-vous encore , Monseigneur, je ne m'en
i chargé que pour obéir au roi , et nullement
r le pénible avantage d'être votre précepteur. »
ainsi que Fénélon formoitle coeur de son élève ;
;n ne le flattant jamais, et en usant de l'autorité
raison. Puisse cet exemple servir de modèle à
eux qui seront chargés de l'éducation despriu-
6 lŒCLIlilL
6. Pincent de Paul , ou la harangue efficace.
Vincent de Paul, l'homme qui a secouru ou fait
secourir le plus de malheureux , n'étoit que le fils
d'un paysan ; mais l'ardeur incroj'able de son zèle et
son intarissable charité le placent au rang des héros
de l'humanité. II n'y a point de souverain qui ait fait
tant de fondations utiles ; les Dames de la Charité ,
les Prêtres de la Mission, les Filles de la Charité , les
Séminaires , l'Hôpilal-Général , les Enfans-Trouvés ,
tels sont les monumens qu'il a laissés ; argent , se-
cours, instructions, voilàles bienfaits qu'il ne cessa de
répandre. Il n'y a que la religion qui puisse enfan-
ter de tels prodiges. Toutes les personnes bienfaisan-
tes du royaume s'étoient pour ainsi dire ralliées à lui;
il leur avoit donné son ame, et les secours sembloient
se multiplier à l'infini par l'ordre qu'il savoit mettre
dans leur distribution. Vincent de Paul avoit une
éloquence vive , naturelle , à laquelle il étoit impos-
sible de résister. Avant qu'il eût institué l'hospice des
Enfans-Trouvés, il avoit engagé les Dames de la Cha-
rité , parmi lesquelles se trouvoient les dames de Ma-
rillac , de Miramion et d'autres femmes du plus haut
rang , à se charger de ces malheureuses victimes de
la misère et du libertinage ; mais le nombre en de-
vint bientôt si considérable , que ces dames tombè-
rent dans le découragement. Elles commençoient à
se persuader qu'elles ne pourroient plus soutenir cette
œuvre ; mais Vincent , animé du zèle le plus actif ,
indique une assemblée générale et propose les raisons
et les inconvéniens des différens partis qu'on pouvoit
embrasser ; il combat les craintes et les inquiétudes,
et bientôt n'étant plus maître de ses expressions , et
prenant un ton plus véhément : « Or , sus , Mesda-
« mes , leur dit-il, la compassion et la charité vous
» ont fait adopter ces petites créatures pour vos en-
» fans ; vous avez été leurs mères selon la religion ,
DE FAITS MÉMORABLES. 7
ji depuis que leurs mères selon la nature les ont dé-
• laissés ; voyez maintenant si vous voulez aussi les
» abandonner. Cessez un instant d'être leurs mères ,
D pour devenir dès à présent leurs juges; leur vie et
» leur mort sont entre vos mains : décidez ; je vais
» prendre les voix et les suffrages . il est temps de
» prononcer leur arrêt , et de savoir si vous ne vou-
s lez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront,
B si vous continuez d'en prendre un charitable soin ;
» au contraire ils mourront , et périront infaillible-
» ment si vous les abandonnez. » A ces paroles l'as-
semblée ne répondit que par des larmes, et il fut ar-
rêté qu'à quelque prix que ce put être, on continue-
loit ce qu'on avoit si bien commencé. Telle fut l'ori-
gine de l'institution des Enfans-Trouvés.
7. Fénélon, ou le hon archevêque.
Un jour M. de Fénélon étant prêt à monter à l'au-
tel , aperçut une pauvre femme fort âgée qui parois-
soit lui vouloir parler ; il s'approcha d'elle avec bonté
et l'enhardit par sa douceur à s'exprimer sans crainte.
Monseigneur , lui dit-elle, en pleurant et en lui pré-
sentant une pièce de douze sous, Je n'ose pas, mais
j'ai hcaucoupde confiance en vos prières, je vou-
drois vous prier de dire cette messe pour moi. Don-
nez , donnez, lui répondit Fénélon en recevant son
offrande, votre aumône est agréable à Dieu... Après
la messe, il fit remettre à cette femme indigente
une somme assez considérable , et lui promit de dire
le lendemain lui-même une seconde messe à son in-
tention.
S. Le voleur rappelé à ia vertu par un bienfail.
A la fin de l'hiver de 1776 , un fermier de la pa-
roisse de*** à dix lieues de Paris, .s'en revenoit du
4
8 ULCLiilL
moulin , monté sur son cheval, qui porfoil en outre
la farine il'ntie demi-charge d'orge. An détour d'une
ruelle , ce fermier est attaqué par un voisin , qui , le
bâton levé , lui demande en jurant, sa farine. Le ca-
valier saute à terre , saisit son homme au collet , le
ten-asse et lui dit : « Tu vois qu'il ne tiendroit qu'à
)) moi de t'assommer. — Assomme, répond le voleur,
» assomme, ou donne-moi ta farine, il me la faut; je
» meurs de faim , moi , mes enfans et ma femme. —
» Ah ! tu meurs de faim , c'est autre chose , mais je
» ne veux pas que tu sois voleur. Prends le sac , je
» t'en fais présent , je vais t'aidera le charger : va-t-
» en et ne dis mot. »
Le cheval débarrassé de son fardeau , arrive au
galop dans la cour de la ferme : la fermière ne voyant
point son mari , s'eftVaie et crie ; valets , servantes
accourent et la suivent dans la route. On trouve à
cent pas le fermier qui s'en vient tranquillement en
rêvant. Sa femme l'interroge : « Pourquoi le cheval?..
» — tais - toi. — et la farine ? — mais tais-toi donc.»
Quand ils sont seuls, il lui conte son aventure, et
ajoute : « Il falloit que le pauvre homme fiit bien
» dans le besoin pour s'attaquer à moi qui en bat-
» trois quatre comme lui. » Aussitôt la femme pre-
nant un pain et le cachant sous son tablier, dit tout
bas à son mari : Puisqu'ils ont si faim , ils ne
pourront pas attendre que la pâte soit levée et le
pain cuit ; et aussitôt elle courut leurporter cepain.
Jugez quelle fut la frayeur de la malheureuse famille ,
lorsqu'elle vit arriver la fermière. Peignez-vous son
étonnement elsa joie , lorsque la fermière leur offre
ce pain prêt à manger; car les petits enfans dévo-
roient déjà des poignées de farine. Le voleur étoit
un homme de bien : on lui donna de l'ouvrage , il
gagna sa vie par le travail ; ses enfans élevés dans de
bons principes, furent des paysans honnêtes et labo-
rieux. C'est ainsi qu'un pain donné à propos a rendu
DE FAITS MÉMORABLES. 9
à la probité un homme qu'un seul mot pouvoit con-
duire au supplice.
9. Proùitc d'un mendiant.
Il est rapporté dans la vie de Molière, qu'un pau-
vre lui ayant demandé l'aumône , il mit la main à
la poche, en tira une pièce de moniioie et la lui
donna. C'étoit un louis. Le pauvre soupçonna qu'on
s'étoit trompé. Il éloit honnête homme : il courut
après Molière, et le fit apercevoir de sa méprise. Où
ta vertu va-t-ellese nichev? s'écria-t-il dans le pre-
mier mouvement de son admiralion. Aussitôt il lira
un autre louis de sa poche et les donna tous deux au
sénéreux mendiant.
10. Catinat , ou (e pardon des ennemis.
Un jour Louis XIV, reconnoissant ejifin la faus-
seté des accusations (|ue l'on ne cessoit de porter
contre Catinat, pour lui faire ôter le commandement
de l'armée , en témoignoit ses regrets à ce grand hom-
me. Catinat, toujours modeste, remercioit le roi du
retour de ses bontés , et ne se permeltoit aucune
plainte contre ceux qui l'avoient persécuté. « Vous
n ne me parlez point de vos ennemis , lui dit le mo-
B narque , vous m'avez assez bien vengé des miens
» pour que je doive punir les vôtres, je veux lescon-
» noître. — Ah! Sire, reprit Catinat , je vous sup-
» plie de ne pas exiger que je dénonce à votre ma-
B jesté des officiers pleins de talens , que j'ai peut-
» être fâchés sans le savoir, et dont elle tirera les
ï plus grands services quand je n'y serai plus. » Ce
trait est peut-être au-dessus de tous ceux que l'his-
loire nous a transmis des plus grands hommes de
Tanliquilé.
A 5
lO RECUEIL
1 1. Clémence de Louis XI F .
Voici un mot de Louis XIV, qui aux yeux de l'hu
nianilé lui fait plus d'iionneur que toutes ses con-
quêtes. Ce prince n'avoil pu se résoudre à établir
la peine de mort contre les déserteurs , quelques ins-
tances que lui en fissent les chefs de ses armées. Un
jour qu'il reprochoit au marquis de Nangis que son
régiment n'éloit pas complet. « Sire , lui dit cet of-
» ficier , nous ne viendrons jamais à bout de com-
» pléter nos régimens , si l'on ne casse la tête aux
» déserteurs. » Eh ! Nangis , ce sont des hommes ,
répliqua le roi en soupirant.
12. Iiitrèpidilê du jeune Du Gucsctin.
Du GrESCLiN , l'honneur de la Bretagne , annon-
ça de bonne heure ce qu'il seroit un jour. A peine
sorti de l'enfance , il s'échappa du château de son
père et se rendit à Rennes pour y voir un grand
tournois qui se célébroit dans cette ville. Du Gues-
clin auroit bien souhaité d'y paroître. Il n'avoit point
d'argent , et sa mauvaise mine n'étoit guère propre
à lui en faire trouver. Ce n'étoit qu'avec chagrin
(ju'il se contentoit d'être simple spectateur , lors-
qu'il aperçut un chevalier, qui après avoir couru
une lance, s'étoit retiré et se faisoit désarmer. Ce
chevalier étoit son parent : Du Guesclin se jette à
Kcs genoux , et le prie de lui prêter son cheval et ses
armes. Une demande qui aunonçoit tant de bravou-
re , lui fut bientôt accordée. Il s'arme, monte à
cheval , vole dans la lice , la visière baissée , l'écu
pendu au cou , la lance sur la cuisse. Dès la pre-
mière course , il fit perdre les arçons à son adver-
saire. Ce début l'encouragea. Il fournit ainsi quinze
courses , avec le plus grand succès et sans être con-
DE FAITS MÉMORABLES. II
nu de personne. De tous côtés on ne l'appeloit
que VEcuucr aventureux. Son père, qui n'avoit
garde de soupçonner que son lils fût sous cet équi-
pao^e se présenta pour courir contre lui. Le jeune
Du Guesclin le leconnoit à son armure, baisse sa
lance par respect , et refusant de combattre , pousse
vers un chevalier normand qui s'étoit distingué
dans le même tournois. Il en triompha ; mais celui-
ci , d'un coup qu'il lui avoit porté fort adroitement,
venoit de faire sauter son casque. Aussitôt on s'em-
presse autour d'un champion que chacun brùloit de
connoitre. Quelle ne dut pas être la surprise de son
père ! du moins sa joie fut complète. Son fils rem-
poptoit tout l'honneur de cette journée par ses incr-
veilteux faits cC armes ; il y ajouta encore une au-
tre espèce de gloire. Le prix du tournois , qui lui
avoit été adjugé d'une voix unanime , il alla l'offrir
au chevalier qui avoit bien voulu lui prêter son che-
val et ses armes. Le père , toujours plus charmé des
belles qualités d'un fils qui lui attiroit les éloges de
toute l'assemblée , promit de lui fournir désormais
un équipage qui pût contribuer à faire paroître son
courage avec éclat. C'est par ce courage héroïque
qu'il cherchoit à faire oublier sa laideur et sa dif-
lormité.
i5. Belle action de Julienne Du Guesclin.
Il semble que dans la famille de Du Guesclin ,
chacun participoit à sa bravoure. Julienne Du Gues-
clin sa sœur, religieuse, étoit venue le voir àPon-
torson en Basse - Normandie , dont le roi lui avoit
confié la garde. Une nuit, les Anglais d'une garni-
son voisine tentèrent de surprendre ce château ; Ju-
lienne s'éveille, saule du lit, prend les premières
armes qu'elle trouve , court aux murailles , etquoi-
6
12 RECUKIL
que seule, renverse les échelles que les Anglais y
avoient déjà ap[)liquées. Sea cris éveillèrent bientôt
toute la garnison. Les ennemis furent obligés de se
retirer avec perte , et de laisser leur commandant
prisonnier.
i4- Bravoure et dévouement d'un officier.
Sors le règne de Charles IX , un officier gascon
qui servoit dans la marine , après s'être battu vail-
lamment dans plusieurs occasions , couronna ses
exploits par une action vraiment romaine , dit
Brantôme , et dont on auroit peine à trouver une
douzaine de 'pareilles. La galère sur laquelle il
rombattoit , avoit abordé une galère turque ; mais
ayant trouvé une résistance terrible et des forces su-
périeures , les Français furent obligés de se retirer
avec perle. Cet officier , au désespoir de se voir ar-
racher la victoire, resta sur la galère ennemie, tâ-
cha de pénétrer , à la faveur du tumulte , jusqu'au
magasin à poudre. II y parvient , et comptant pour
rien la perte de sa vie , pourvu qu'il fasse périr les
ennemis de sa patrie , il y met le feu sans hésiter.
La galère saute , et de tous ceux qui s'y trouvoient,
il n'en échappa pas un seul.
i5. La journée des Trente.
Le combat des Horaces et des Curiaces n'est pas
plus fameux dans l'histoire romaine, que celui des
Trente l'est dans la nôtre. Ce fut en l'année i53o ,
que Eeaumanoir , seigneur breton , du parti de
Charles de Blois , proposa à Bembro, commandant
des Anglais qui éloient venus au secours du comte
de Montfort , de se battre trente Anglais contre
trente Bretons. La prop-^sition fut accepl''';e ; le lieu
DE FfMTS MÉMORABLES. l3
(lu combat fut choisi ; on désigna un gros chêne à
moitié chemin de Jusselin à Ploërmet. Dès que les
deux troupes y furent arrivées, Bembro qui crai-
gnoit l'issue de cette journée , fit tous ses efforts pour
rompre la partie. Il dit qu'il ne lui convenoit pas
de se battre sans la participation de son souverain ;
que ces sortes de combats particuliers ne décidoient
jamais de rien ; et qu'il seroit beaucoup mieux de
se séparer et d'attendre les ordres des princes dont
ils étoient sujets les uns et les autres. Les Bretons ,
qui brùloient de se signaler , répondirent que puis-
que l'on s'étoit assemblé, on ne s'en iroit pas sans
mener tes mains -, et sans voir qui avoit plus i)etl&
arne. Aussitôt on donne le signal. Des deux côtés ,
on se charge avec luie espèce de fureur , et l'on
combat avec un courage incroyable. Les Bretons
eurent d'abord du désavantage ; cinq des leurs étoient
déjà tués ou pris, les Anglais triomphoient ; mais
Beaumanoir ne cessant de ranimer le courage de
ses gens par ses paroles et par son exemple , l'é-
galité fut bientôt rétablie ; on se reposa quelque
temps pour reprendre haleine, après quoi le combat
recommença avec la même vivacité. Beaumanoir
blessé, épuisé de fatigues, et mourant de soif, de-
mandoit à boire. Bois ton sang , lui crie un des
siens, et ta soif passera. Ces paroles semblent lui
rendre des forces. Bembro fut tué , mais sa troupe
ne perdit pas courage : elle formoit un bataillon si
fort serré , qu'il paroissoit impossible de l'entamer
Alors Guillaume de Monfauban , à qui les Anglais
avoient permis de combattre à cheval, (i) à cause
de ses indispositions , s'écarte un peu dans la cam-
pagne. Où vas- tu ^ mauvais chevalier ? lui dit
aussitôt Beavimanoir, persuadé qu'il prenoitla fuite.
( I ) M. de Vjllaret prétend qu'ils étoient tous à rlieval ; il faut
avouer qu'il appuie son sentiment de raisons assez plausibles , mais
il a coulre lui le nombre des histoiiens.
l4 RECUKIL
Fais ton devoir^ répond MoiUauban , je ferai le
mien. Sur-le-champ il piqua son cheval contre les
Anglais, ouvrit leurs ranjjs, les mit en désordre ,
et facilita aux siens les moyens de pénétrer. Il se fit
là un carnage terrible. Toute la gloire de celle jour-
née fut pour les Bretons qui y montrèrent tant de
bravoure , que dans la suite , lorsqu'on vouloit par-
ler d'un combat où l'on s'étoit battu avec courage ,
on disoit : On s'y est battu comme à la journée
des trente.
16. L'Héroïne de Falaise.
Faiiise avoit embrassé le parti de la ligue. Henri IV,
après avoir soumis quelques autres places de Nor-
mandie , vint l'assiéger eu iSgo. Un marchand de
cette ville , nommé La Chesnaye , étoit sur le point
d'épouser une fille de son état , qu'il aimoit tendre-
ment. L'idée d'un assaut qu'on alloit livrer, le fait
trembler pour ce qu'il a de plus cher , il court chez
elle , et lui propose un moyen facile de sortir secrè-
tement de la ville, « Y pensez- vous, lui dit - elle ,
» d'abandonner ainsi vos compatriotes au moment
» de leur donner des preuves de votre zèle ? je ne
» vous soupçonne pourtant pas d'une lâcheté ; c'est
» pour moi , sans doute , que vous craignez ; eh
» bien ! venez , je vais vous donner ma foi , mais
0 c'est sur la brèche. » Elle marche aussitôt vers le
rempart malgré les instances et les larmes de La
Chesnaye qui fait tous ses efforts pour la retenir. Il la
suit néanmoins résolu de la défendre , ou de mou-
rir à ses côtés. L'un et l'autre combattirent avec un
courage qui les fit remarquer de Henri IV. Ce prin-
ce, l'admirateur de toutes les belles actions, donna
ordre qu'on leur sauvât la vie , s'il étoit possible.
On ne le put pas. Ils périrent eu combattant tous
deux eu héros.
DE FAITS MÉMORABLES. l5
17. Guillaume de Porcelets.
Les Croisades , ces guerres que la religion inspira ,
mais que la prudence ne conduisit pas toujours, nous
offrent mille belles actions faites par des Français.
Après le départ de Philippe Auguste , Richard I" ,
roi d'Angleterre, étoit resté seul dans la Terre-Sainte ;
il livra plusieurs combats aux Infidèles, et remporta
quelques avantages considérables sur Saladin , l'un
des plus grands hommes de son siècle. Peu de jours
après la sanglante bataille d'Antipatride, gagnée par
le roi d'Angleterre, ce prince qui savoit vaincre, sans
savoir profiter de ses victoires, s'amusoit aux envi-
rons de Jaffa. Saladin résolut de l'enlever au milieu
d'une grande partie de chasse. La chose étoit facile ,
et déjà l'escorte de Richard attaquée et surprise ,
avoit pris la fuite avec assez de précipitation , lors-
qu'un Français, nommé Guillaume de Porcelets , se-
lon les uns , et de Préaux , selon d'autres , se sacrifia
pour sauver le prince. Il se fit prendre, et comme s'il
eût voulu se ménager des égards et un traitement
favorable, il dit qu'il étoit le roi d'Angleterre. La no-
blesse de son air , la richesse de son habillement ,
tout concouroit à tromper les Sarrasins. Ils poussent
des cris de joie , ils accourent, ils s'empressent autour
de lui , tandis que Richard , profitant de la méprise ,
se sauvoitd'un autre côté. Porcelets fut conduit à Sa-
ladin , à qiai on avoit déjà annoncé cette importante
nouvelle : il le détrompa ; et sans craindre la colère
de ce prince, il lui avoua son artifice. Saladin étoit
généreux , il avoit du mérite , et il savoit l'admirer
dans ses ennemis. Il donna des éloges à Porcelets ,
dont le roi d'Angleterre s'empressa bientôt de briser
les fers, et de récompenser la générosité
1 6 RECUEIL
1 8. Jean de Gassion.
Henri d'Aibret , roi de Navarre , avoit été fuit pri-
sonnier à Pavie , en combattant aux côtés du brave
et malheureux François l'MJn de ses plus fidèles su-
jets , Jean de Gassion , seigneur gascon accourut à
Pavie de l'extrémité du Béarn , où il avoit appris le
malheur de ce prince. Que ne peut dans un Français
sa tendresse pour son roi ? Il obtint des soldats à qui
l'on en avoit confié la garde , la permission de péné-
trer dans l'appartement de Henri. Il étoit couché ;
Gassion quitte ses habits, les lui donne , le fait éva-
der sous ce déguisement , et se mettant au lit à sa
place , il s'exposa généreusement à la vengeance des
officiers de l'empereur , chargés de garder le roi de
Navarre.
19. M. de Sato , ou les succès d& ia bienfaisance.
En 1662 , il y eut une longue et cruelle famine à
Paris. Un soir des grands jours d'été , que M. de Salo,
conseiller au parlement , venoit de se promener ,
suivi seulement d'un laquais , un homme l'aborda ,
lui présenta un pistolet , et lui demanda la bourse ,
mais en tremblant , et en homme qui n'étoit pas ex-
pert dans le métier qu'il faisoit. Vous vous adressez
mal , lui dit M. de Salo, et je ne vous ferai guère ri-
che : je n'ai que trois pistoles que je vous donne bien
volontiers. Il les prit et s'en alla , sans lui rien deman-
der davantage. « Suis adroitement cet homme-là , dit
M. de Salo à son laquais : observe le mieux qu'il le
sera possible où il se retirera , et ne manque pas de
venir aussitôt me le dire. » Il fit ce que son maître
lui commanda, suivit le voleur dans trois ou quatre
petites rues, et le vit entrer chez un boulanger, où
il acheta un pain de sept à huit livres, et changea
DE FAITS Ml'^MORABLES. 17
une pistole qii'il avoit. A dix ou douze maisons de
là, il entra dans une allée, monta à un quatrième
étage , et en arrivant chez lui , où on ne voyoit clair
qu'à la faveur de la lune , il jeta son pain au milieu
de la chambre , et dit en pleurant à sa femme et à
sesenfans : mangez , voilà un pain qui me coûte bien
cher; rassasiez-vous-en, et ne me tourmentez plus
comme vous faites : un de ces jours je serai pendu .
et vous en serai la cause. Sa femme , qui pleuroit
aussi , l'ayant apaisé le mieux qu'elle put, ramassa
le pain , et en donna à quatre pauvres enfans qui lan-
guissoient de faim. Quand le laquais sut tout ce qu'il
vouloit savoir, il descendit aussi doucement qu'il
étoit monté , et fut rendre un compte fidèle à son
maître de tout ce qu'il avoit vu et entendu. As-tu
bien remarqué où il demeure, lui demanda M. de
Salo, et pourras-tu m'y conduire demain matin ?
oui , monsieur , lui répondit-il , je vous y mènerai
fort aisément. Le lendemain , dès cinq heures du ma-
tin , M. de Salo fat où son laquais le conduisit , et
trouva deux servantes voisines qui balayoientdéjà la
rue. Il demanda à Tune , quel étoit l'homme qui de-
meuroit à la maison que le laquais lui montra , et
qvii occupoit une chambre au quatrième étage ? —
C'est , nionsieur, répondit-elle, un cordonnier, bon
homme, et bien scrviable, mais chargé d'une grosse
famille et si pauvre, qu'on ne peut l'èlre davantage.
Il fit la même demande à l'autre, qui lui fit à peu
près la même réponse ; ensuite il monta chez l'hom-
me qu'il cherchoit, et heurta à la porte. Le malheu-
reux, après avoir mis de méchantes chausses, la lui
ouvrit lui-même, et le reconimt d'abord pour celui
qu'il avoit volé le soir précédent. Il n'est pas néces-
saire de dire quelle fut sa surprise. Il se jeta à ses
pieds , lui demanda pardon , et le supplia de ne le pas
perdre. « Ae faites point de bruit, lui dit 31. de Salo ,
je ne viens point ici dans ce dessein-là. Vous avez
l8 RECUEIL
fait, continua-t-il , un méchant métier ; et pour peu
que vous le fassiez encore, il suffira de tous pour vous
perdre , sans que personne s'en mêle. Je sais que vous
êtes cordonnier , voilà trente pistoles que je vous
donne ; achetez du cuir , travaillez à gagner là vie à
vos enfans , et surtout qu'ils ignorent le crime que
leur misère vous a fait commettre. » Qu'il y a de
beauté dans toutes les circonstances d'une charité si
généreusement faite, et qu'une pareille action enno-
blit la mémoire d'un homme !
20, Belle action d'Anne Musnier.
Je ne connois point de titre de noblesse plus flat-
teur et plus beau , que celui que produisirent les des-
cendans d'Anne Musnier, à l'époque de la vérifica-
tion des nobles. Trois hommes dans une allée du jar-
din du comte de Champagne , en attendant son lever ,
s'entretenoient du complot qu'ils avoient fait de l'as-
sassiner. Anne Musnier , cachée derrière un arbre ,
avoit entendu une partie de leur conversation. Voyant
qu'ils sorloient , emportée par l'horreur d'un attentat
contre la personne de son prince, ou craignant de
ne pas avoir le temps d'avertir, elle cria en leur fai-
sant signe qu'elle vouloit leur parler. Un d'eux s'a-
vança ; elle le fit tomber à ses pieds d'un coup de
couteau de cuisine, se défendit contre les deux au-
tres, et reçut plusieurs blessures. On vint à son se-
cours, on trouva sur ces scélérats des indices de leur
conspiration ; ils l'avouèrent dans les tortures , et
fuient écartelés. Anne Musnier , Gérard de Langres ,
son mari , et leurs descendans furent anoblis.
DE FAITS MÉMORABLES. 19
21. Les citoyens de Rouen.
Le 2G août 1418 j Henri V, roi d'Angleterre assié-
gea Rouen. Toutes les attaques furent si vigoureuse-
ment repoussées , que bientôt il n'espéra plus de pou-
voir se rendre maître de cette ville que par famine.
11 la bloqua de tous côtés , et fit en même temps plan-
ter des gibets de distance en distance le long de ses
lignes , et envoya déclarer à la garnison et aux habi-
tans, que puisqu'ils s'obstinoient à lui résister, il fe-
roit désormais pendre tous ceux qui tomberoient en-
tre ses mains. Cette menace indigne et féroce n'ex-
cita que levir mépris , et je doute que l'histoire grec-
que et la romaine fournissent l'exemple d'un siège sou-
tenu avec tant de courage , de fermeté et de dévoue-
ment à la patrie ; mais malheureusement ils s'étoient
déclarés pour le duc de Bourgogne (1). Ils croyoient,
comme toutes les autres villes qui tenoient son parti .
qu'il n'avoit que de bonnes intentions ; et loin de le
soupçonner de s'entendre avec l'Anglais , ils se flat-
toient qu'il se feroit un honneur particulier de les
secourir. En effet , il sembloit tous les jours s'y pré-
parer ; mais après bien des délais, il leur fit dire,
au bout de quatre mois , que de nouvelles circonstan-
ces l'obligeant à diviser ses forces, il se Irouvoit ab-
solument hors d'état de tenir les promesses qu'il leur
avoit faites jusqu'alors, et qu'il leur conseilloit donc
de capituler aux meilleures conditions qu'ils pour-
roient obtenir. Ce conseil affligeant , et les affreuses
extrémités auxquelles ils étoient réduits , n'abattirent
(i) Jean , dit sans peur. Il étoit petit-fils du roi Jean , et cousin
germain de Charles Vf. C'est lui qui, en 1407 , fit assassiner le
duc d'Orléans , frère unique du roi, et qui finit par élre assassiné
lui-même sur le pont de Monlereau , le 10 septembre 1419. Il
etoit de la nature de son ame de produire des crimes , comme une
plante vénéneuse produit le poison^ dit l'iiislorien de qm j'emprun-
te ce récit.
20 RECUEIL
point encore leur courage. Depuis deux mois ils ne
faisoient du pain qu'avec la paille des lits et le cuir
des vieux colFres, Ils ne se nourrissoient que de la
chair des chevaux , des chiens , des chais et des ani-
maux les plus immondes. Ils résolurent de sortir dix
mille à l'improvisle, d'attaquer brusquement les li-
gnes de l'ennemi , de le forcer à les abandonner ,
ou de se faire tous tuer. Gui le Bouteiller , ( c'étoit le
nouveau gouverneur que le duc de Bourgogne leur
avoit donné, ) fit avertir secrètement Henri , et en-
voya, la nuit, deux heures avant la sortie, scieries
traverses et les autres pièces de bois qui soutenoient
le pont par où elle devoitse faire. Ce pont étoit assez
long; dès qu'il fut chargé, on sentit qu'il s'ébran-
loit , on se poussa , on se pressa pour déboucher. Il
acheva de se rompre par ce mouvement précipité.
Le fosséétoit profond, plusieurs se tuèrentet s'estro-
pièrent en tombant ; il y en eut un grand nombre
d'étouffés. Ceux quiavoient passé trouvèrent l'ennemi
qui les atlendoit en bataille dans ses lignes. Ils lui
vendirent si chèrement leur vie , que s'ils avoient
été seulement cinq ou six mille, ils auroient délivré
leur ville. Enfin , le 3 janvier elle envoya des députés
pour capituler. Henri leur fit dire par le comte de
>Varvick, qu'il n'éloit pas question de capitulation ,
et qu'il falloit se rendre à discrétion. Ils regardèrent
froidement le comte de Warvick, sans lui répliquer,
et s'en retournèrent. Quelques heures après , Gui le
Bouteiller fit savoir à Henri , que les habitans travail-
loient à saper quatre-vingts toises de leurs murailles ;
et qu'après avoir mis le feu aux quatre coins de la
ville, ils étoient résolus de sortir par cette brèche,
hommes , femmes , enfans , et de se frayer un che-
min à la victoire, ou à une mort honorable. La crainte
fit faire à l'Anglais ce que l'estime pour de si braves \
gens auroit dû lui inspirer. Il leur envoya dire qu'il
vouloitbien les recevoirà conditions. La capitulation
^!j'e-i'oiie'f/i.(3^i/-yn£^/^t4fcce-' asd M^u^rae^Kà ««é"-- C^<z/^r^^.
DE FAITS MÉMORABLES. 21
fut, que la garnison sorliroit sans armes, qu'il con-
serveroit à la ville tous ses privilèges ; qu'elle lui
paieroit trois cent quarante-cinq mille écus d'or ;
que tous les habitans lui feroient serment de fidélilé,
et qu'il pourroit en choisir trois dont il disposeroit à
sa volonté , car , de même qu'un particulier , dans
ces temps-là , pour signifier qu*il devenoit proprié-
taire d'un champ , y coupoit quatre ou cinq branches
d'un arbre , de même un monarque anglais , pour
marquer qu'il venoit d'acquérir la souveraineté sur
une ville , y faisoit pendre trois ou quatre bourgeois ;
cet acte de prise de possession n'étoit pas en usage
chez les autres nations. Robert de Layet , Jean Jour-
dain et Alain Blanchard s'étoient signalés pa»' leur
fermeté dans toutes les délibérations; ils n'avoient
pas cessé d'exhorter et d'animer leurs compatriotes
à faire la plus vigoureuse défense ; ce furent aussi
les trois victimes que choisit Henri ; mais comme il
n'étoit pas moins avare que sanguinaire, il accorda
la vie à Layet et à Jourdain , moyennant une somme
considérable , et Blanchard fut décapité. Je n'ai -pas
de bien , disoit ce brave homme en allant à la mort,
mais quand fen aurais , je ne V emploi rois pas
pour empêcher un Anglais de se déshonorer.
22. Les citoyens de Calais.
Les habitans de Calais n'avoient pas montré moins
de fidélité et de courage que ceux de Rouen , lorsque
près de cent ans auparavant ils avoient été assiégés
par le roi d'Angleterre , Edouard III. Depuis plu-
sieurs mois ils luttoient contre toutes les horreurs
de la famine la plus affreuse , quand notre armée ,
commandée par Philippe de Valois , s'avança pour
les secourir. Ce prince , après avoir examiné les
retranchemens d'Edouard , jugea qu'ils étoient inat-
2 2 RECUKIL
laciuables. Quel parti prendie pour sauver de braves
gens donl le zèle avoit quelque chose d'iiéroïque ?
Il envoya plusieurs cartels au roi d'Angleterre. Je
suis là pour ■prendre Calais , et non pas pour me
'battre , répondit constamment celui-ci. Philippe ,
désespéré de ne pouvoir ni attirer Edouard au com-
bat, ni jeter du secours dans la place , décampa au
bout de six semaines. Les habitans n'apercevant
plus de ressources , demandèrent à capituler. Leur
bravoure, leur fidélité, auroit touché sans doute
un coeur généreux ; Edouard ne l'étoit pas ; son in-
tention étoit d'abord d'en faire pendre un grand
nombre , et de passer les autres au fil de l'épée. En
vain les légats du saint Siège l'exhortèrent à ne pas
traiter avec la dernière rigueur des gens dignes de
toute son estime ; en vain les officiers lui représen-
tèrent qu'il se rendroit odieux à toute l'Europe , et
que les Français pourroient user de représailles sur
les Anglais qu'ils feroient prisonniers; qu'il expo-
soit par là ceux qui le servoient fidèlement à périr
peut-être un jour par la main du bourreau. Tout ce
qu'ils purent obtenir enfin , fut qu'il recevroit la
garnison prisonnière de guerre , que les habitans
auroient la vie sauve; mais qu'ils sortiroient de la
ville, sans rien emporter de leurs effets, et après
lui avoir livré six des principaux bourgeois , pour
être pendus. Ces conditions étoient bien dures. Dès
qu'elles eurent été signifiées aux habitans, ce fut
un cri général . qu'il falloit périr les armes à la main.
(^es hommes pâles , délciits , exténués , appellent les
combats , et préfèrent la mort à une vie obtenue à
ces barbares conditions. Us couroient aux armes ,
lorsqu'un des plus riches bourgeois se leva et deman-
da à être écoulé : il se nommoit Euslache de Saint-
Pierre, nom à jamais cher à la France, s'écrie l'ab-
bé Velly , nom qui mérite d'être annoncé à tous les
âges , et à l'univers entier ; l'honneur de l'huniani-
DE FAITS MÉMORABLES. 23
té , dont la mémoire doit vivre éternellement dans
les cœurs de tous les hommes, tant qu'il y aura de
la vertu sur la terre. « Notre ennemi, dit -il à ses
» concitoyens, n'auroit garde de parler avec tant
» de cruauté, si de larges et forts retranchemeus ne
» les séparoient de nous. Avant que nous pussions
n les avoir franchis , ses soldats à couvert dans les
» forts qu'ils ont élevés , nous auroient percés de
» leurs flèches ; nous tomberions écrasés par ces
» foudres inconnues dont ils ont la lâcheté de se
» servir ; le Français n'a-t-il donc que de la valeur?
» Une ame tendre , généreuse , compatissante , le
» distingue toujours ; après que nous aurions tenté
» de vains efforts , que deviendroient nos femmes
» et nos enfans ? Voulons-nous les abandonner à la
» fureur d'Edouard ? Il demande six victimes ; je
» m'offre pour être la première, est-il une mort plus
» digne de nous que celle qui sauvera la vie à nos
» amis, à nos parens, à nos compatriotes ?» A peine
eut-il achevé de parler, que son courage et son
zèle parurent avoir passé dans l'ame de cinq de ses
concitoyens , qui s'offrirent avec la même généro-
sité : Jeun Daire , Jacques et Pierre Wisant, frères ;
l'histoire ne nomme pas les deux autres. Ils paru-
rent devant Edouard avec une contenance fière et
modeste qui charma tous les seigneurs dont le roi
éloit environné , et excita dans eux une pitié qu'il
ne leur fut pas possible de dissimuler. Ils deman-
dèrent la grâce de ces généreux bourgeois ; le prince
de Galles lui - même se jeta aux pieds de son père ;
Edouad fut inflexible. Il fit signe aux bourreaux de
les saisir ; la reine parut , elle essaya de désarmer
son époux. Trois fois elle fut repousséc : la colère ,
l'ardeur de la vengeance sembloient tenir un ban-
deau sur les yeux d'Edouard. Enfin il céda aux priè-
res et aux larmes de son épouse. Ah 1 Madame ,
s'écria-l-il , je aimasse mieux que vous fussiez au-
a4 RECUTLIL
tre part que ci : vous me priez si à certes que je
ne puis vous éconduirc. Si (es vous donne à vo-
tre plaisir. Aussilôt elle les emmena dans son ap-
partement , commanda qu'on leur apportât à dî-
ner, les fit habiller , leur donna de l'argent, et les
fit reconduire sous bonne escorte, auprès de leurs
concitoyens , qui n'espéroient plus les revoir.
23. Générosité de François de Montfioton.
Fbarçois de Montholon , garde des sceaux , avoit
accompagné François I" à la Rochelle, où il y avtiit
eu une sédition : ce prince lui fit présent de l'a-
mende de deux cent mille livres , à laquelle il con-
damna les Rochellois. Montholon la leur remit à
condition qu'ils feroient bâtir dans leur ville un
hôpital pour les malades. La maison où il logeoit à
Paris n'avoit qu'une salle et une petite cuisine au
rez-de-chaussée , deux chambres au premier étage ,
deux au second , et un grenier au troisième.
24. Désintéressement charitable de Geoffroy le
Camus de Pont-Carré.
On trouva cinquante mille écus chez un Juif,
mort à Paris , sans famille et sans enfans. Henri III
fit présent de la moitié de cette aubaine à Geoffroy
de Pont-Carré. Ce magistrat envoya chercher trois
négocians , qui s'étant nouvellement associés, ve-
noient d'être ruinés par un incendie , et leur fit don
de ces vingt - cinq mille écus. Sa femme regardoit
comme luxe les moindres ornemens , et ne voulut
pas porter une paire de bas , qu'une de ses tantes ,
mariée à la cour , lui avoit envoyés pour étrennes.
Il est vrai que les tricots étoient alors d'invention
nouvelle, lea bas de soie étant rares et chers • mais
DE FAITS MÉMORABLES. 25
que l'on compare cette simplicité avec notre luxe ,
ce désintéressement avec notre cupidité , et que l'on
décide de quel côté est la véritable grandeur.
25. Va-dc-hon-cœur, ou € hôpital des Iraves.
Après la malheureuse défaite d'Asli , 'ous nos pos-
tes de la gauche du Pô ayant été attaqués, repliés ou
enlevés , le siège du château d'Alexandrie levé , et
tout le pays de Tanaro évacué , on oublia dans cette
évacuation un hôpital de aoo malades établi à Cas-
tel- Alfieri. Du nombre de ces malades étoit un ser-
gent de grenadiers du régiment de Tournaisis. Après
que notre armée eut repassé le Tanaro , ce sergent ,
surnommé Va-de-bon-cœur , proposa aux autres
malades de se mettre en défense , et de ne se ren-
dre qu'après avoir soutenu pour deux liards de siè-
ge. La proposition unanimement applaudie et accep-
tée , on quitte le lit, on prend les armes, on ferme
les portes , on attend Tennemi de pied ferme.
Après quelques jours d'attente , on vit paroitre un
officier piémontais , qui , à la tête d'un léger déta-
chement, venoit recevoir l'hôpital à discrétion. Il
fut salué d'un qui-vive, soutenu d'une décharge
générale de mousqueterie et d'artillerie ; car on
avoit trouvé dans un coin du château , une vieille
pièce de fer qu'on avoit mise en batterie.
L'officier piémontais qui s'attendoit peu à une
pareille réception , alla en rendre compte à M. de
Leutrum son général ; M. de Leulrum alla , pour la
singularité du fait , reconnoître lui-même la place
et demanda à parlementer. Va-de-bon-cœur , éta-
bli d'une voix unanime gouverneur de la place, dé-
Clara au général piémontais que l'hôpital étoit chan-
I gé en garnison , et en garnison déterminée à ne se
j rendre qu'à la dernière extrémité ; et pour dernier
I Manuel. B
2b RECUEIL
mot , qu'il ne capitulcioil qu'après avoir essuyé quel-
ques volées de canon , et vu ouvrir la tranchée , n'eu
n'ouvrît-on que la longueur de sa pipe.
M. de Leutrum assura le gouverneur qu'il étoit
enchanté de su bravoure , et qu'on le serviroit sui-
vant ses désirs. En effet, on ouvrit la tranchée, et
deux canons furent portés à dos de mulels devant
la place.
Après deuv jours de tranchée ouverte , après avoir
essuyé quelques volées de canon auxquelles ils ré-
pondirent par un feu soutenu , le gouverneur de-
manda à capituler, et tous les honneurs de la guerre
lui furent accordés.
La capitulation signée , l'officier piémontais qui
avoit commandé le siège , envoya des rafraîchisse-
mens à la garnison , et lui fit offrir tout ce dont
elle pouvoit avoir besoin pour son transport. Elle
demanda vingt charrettes, avec lesrjuelles elle rentra
le lendemain en triomphe à Novi , alors quartier-
général de l'armée française.
La marche éloit ouverte par un tambour décoré
d'une béquille et d'un bras en écharpe ; marchoit
ensuite monsieur Va-de-bon-cœur , saluant de la
hallebarde à droite et à gauche ; suivoient les vingt
charrettes chargées de malades, criant vive le roi ,
autant que leurs forces le leur permettoient, et por-
tant leurs fusils par la crosse le plus haut qu'ils pou-
voient. La marche éloit fermée par les convales-
cens , marchant en ordre sur trois de front. Enfin
pour qu'il ne manquât rien de tout ce qui pouvoit
annoncer les honneurs de la capitulation , une char-
rette couronnée de branches de pin et de roma-
rin , portoit tous les ustensiles de l'hôpital.
M. le maréchal de Maillebois , qui auroit fort dé
siré que les Piémontais eussent trouvé k Asli, la ré
sislance qu'ils avoient rencontrée à Castel-Alfieri ,i
s'empressa d'informer la cour de la prouesse de M
DE FAITS MÉMORABLES. 2^
Va-de-bon-cœur. L'ordinaire suivant , il reçut \\n
brevet de nomination de sei'gent à la croix de saint
Louis et à un aide-niajorilé de Brisach , avec 4oo fr.
de pension.
26. Jean Hennuyer , on ic vrai Pasteur.
Jean Hennuyer s'est immortalisé par son humanité
courageuse dans le temps des fureurs de la Saint-
Barlhélemi : il avoit été premier aumônier et confes-
seur de Henri II , et ensuite évêque de Lodève ; après
la mort de ce prince , il devint évêque de Lisieux ,
et depuis douze ans il édifioit ce diocèse par l'exem-
ple de toutes les vertus chrétiennes , lorsqu'en iS^a,
le lieutenanl-de-roi de sa province lui apporta l'ordre
qu'il venoit de recevoir pour y faire massacrer tous
les calvinistes. 0 Non, non , lui dit ce vertueux évé-
» que , je m'oppose à l'exécution de cet ordie ; je suis
» le pasleur de ces hommes qu'on vous commande
I» d'égorger. Ce sont, il est vrai , des brebis égarées,
» mais elles sont sorties de la bergerie dont le sou-
» verain Pasleur m'a confié la garde , et je n'ai pas
» perdu l'espérance de les y voir rentrer. Je ne vois
» pas que l'Evangile permette au pasteur de répau-
') dre le sang de ses brebis infidèles; mais au con-
» traire, il lui commande de verser le sien pour elles ,
» et notre divin Maître m'en a donné l'exemple; re-
» tournez donc avec cet ordre ; je ne souffrirai jamais
» qu'il soit exécuté, tant que Dieu me conservera la
» vie.» Mais, dit le lieutenant-de-roi, vous opposc-
rez-vous aux ordres du souverain ? Ils sont bar-
bares et ne peuvent venir du prince, répond le pré-
lat courageux : alors le commandant pour décharge
lui demanda un acte par écrit du refus qu'il faisoit
de laisser exécuter ces ordres. « Très-volontiers, ré-
» pliqua Jean Hennuyer , je ne doute pas de la bonté
• du roi. et je prends sur moi tout le mnl qu'il peut
2
28 RECUEIL
» arriver de ma résislance. » En effet , il signa un
acte authentique de son opposition et de ses répon-
ses. Cet écrit étant parvenu au roi, les ordres furent
retirés; et plusieurs calvinistes, louches des vertus
de leur évêque et de son généreux dévouement, s'em-
pressèrent de venir faire abjuration entre ses mains.
Jean Hennuyer mourut peu de temps après , en 1577.
27. La parole des chevaliers , ou te duc de
Mayenne.
Le duc de Mayenne ayant été nommé par Henri
III , pour commander l'armée contre Lesdiguières
et les Huguenots en Dauphiné , partit de Paris avec
sa maison seulement , et arriva à Grenoble : en atten-
dant l'arrivée de ses troupes , il invita les nobles de
la province , et les calvinistes eux-mêmes à qui il
venoit faire la guerre, de se rendre à un tournois
avec parole d'honneur d'une sûreté pleine et entière.
Lesdiguières ne craignit pas de se rendre à cette in-
vitation digne de l'ancienne chevalerie. Le duc de
Mayenne fit les honneurs de cette fête , avec toute
la politesse et la magnificence qui distinguoient la
maison de Lorraine, et par sa fidélité à tenir sa pro-
messe envers les gentilshommes huguenots, il mérita
le surnom de Prince de ta Foi , d'autant plus glo-
rieux qu'ils le lui donnèrent eux-mêmes.
28- La bravoure et l'âge rapprochent tes rangs ;
ou te repas des vieillards.
Le maréchal duc de Richelieu étant fort avancé
en âge, se plaisoit à accueillir les vieux soldats sesj
contemporains , qui s'étoient distingués dans les ar-
mées qu'il avoit commandées. Un jour, un vieux gre-
nadier vétéran se présenta au .suisse de l'hôtel . lequel
DE FAITS MÉMORABLE. 29
lui a3'ant demandé ce qu'il désiioit : Dites à M. te
marcchal , répondit ce brave homme , que c'est un
vieux soldat qui veut avoir l' honneur de, saluer
son vieux général, Le suisse fut inexorable et refusa
impitoyablement de le laisser entrer; celui-ci se re-
tira mécontent, et se hâta d'écrire à M. de Riche-
lieu , pour se plaindre respectueusement du malheur
qu'il avoit de ne pouvoir lui offrir son hommage. A
la lecture de celte lettre, tout le sang du maréchal
se ranima , il s'emporta contre le suisse, et envoya
sur-le-champ prier le soldat de passer chez lui. Le
véléran arrive au moment où l'on alloit se mettre à
table. « S03 ez le bien venu , mon brave camarade ,
» lui dit le vieux duc , vous allez dîner avec moi ,
» et sans la prière de madame la maréchale, jeren-
» voyois à l'instant le brutal qui a osé vous refuser
a ma porte; quel âge avez- vous ? — Mon générât ,
» quatre-vingt-huit ans. — Vous êtes mon cadet,
» et par cette raison vous vous placerez à ma gau-
» che. Dans ce moment arrive M. le maréchal de
» Biron. Quel âge avez-vous , M. le maréchal ? lui dit
» M. de Richelieu. — Quatre-vingt-sept ans. — Vous
» êtes le cadet de ce brave homme , et vous vous pla-
» cerez à sa gauche. » Ce dut être un spectacle bien
attendrissant pour les autres convives , que la réunion
de ces trois guerriers ; et quel tableau que celui d'un
vieux soldat ayant l'honneur de dîner entre les deux
plus anciens maréchaux de France !
29. La haine bienfaisante , ou ie pêcheur de ia
Hogue.
On a remarqué avec raison qu'en France , parmi
les gens de la campagne , les défauts sont francs com-
me les bonnes qualités : en voici un exemple qui ne
peut manquer de faire plaisir. Un pêcheur de la Hogue
3
'^o RECUEIL
étoit depuis lonc;- temps brouillé avec son beau-
frère. En 1774» cf- beau-frère tombe dans la misère ;
le pêcheur va chez lui , l'aborde avec boulé , et lui
dit : « Ecoule donc, beau-frère, je ne t'aime guère,
» tu sais bien pourquoi ; mais faut-il pour cela que
» tu meures de faim ? on m'a dit que tu n'as pas de
» pain chez toi : est ce que tu ne sais pas qu'il y en
» a chez nous ? viens en prendre, et tout ce qu'il te
» faut: je ne t'en aimerai pas plus, va, ne crains
» rien. » Voilà des mœurs sauvages ; plusieurs désap-
prouveront ces derniers mots, je les préfère cepen-
dant à une réconciliation perfide.
3o. Le piiote Boussard , ou (e hrave homme.
Le 5i août 1777 , à neuf heures du soir, un navire
venant de la Rochelle chargé de sel , monté de huit
hommes d'équipage et de deux passagers, appi*ocha
de la tète des jetées de Dieppe. Le vent éloit si im-
pétuevix et la mer si agitée , que le pilote côtier es-
saya en vain quatre fois de sortir pour diriger son
entrée dans le port. Le nommé Boussard , pilote in-
trépide , s'apercevant que le pilote du navire faisoit
une fausse manœuvre quilemettoit en danger, cher-
cha à le guider avec le porte-voix et par des signaux;
mais l'obscurité , le sifïlement des vents , le bruit des
vagues et la grande agitation de la mer , empêchè-
rent le capitaine devoir et d'entendre; et bientôt le
navire fut jelé sur le gallet et échoua à trente toises
au-dessus de la jetée.
Aux cris des malheureux qui alloient périr, Bous-
sard , malgré toutes les représentations et l'impossi-
bilité apparente du succès , résolut d'aller à leur se-
cours ; il se fit ceindre aussitôt d'une corde, dont
l'autre bout fut attaché sur la jetée , et se précipita
au milieu des flots agités, pour porter jusqu'au navire
UE FAITS MÉiW)RABLES. 3l.
un cordage avec lequel on pût amener l'équipage à
terre. Déjà il en étoit près , lorsqu'une vague l'en-
traîna et le rejeta sur le rivage ; il fut ainsi vingt fois
repoussé par les flots et roulé violemment sur le gal-
let , couvert des débris du bâtiment que la fureur de
la mer mettoit en pièces. Son ardeur ne se rallenlit
point ; une vague le couvrit ; on le croyoit perdu ,
lorsqu'il reparut tenant dans ses bras un matelot qui
avoit été précipité du bâtiment , et qu'il rapporta à
terre sans mouvement et presque sans vie. Enfin ,
après une infinité de tentatives et des efforts incroya-
bles , il parvint au navire ; il y jeta un cordage : ceux
de l'équipage , profitant de ce secours, s'y attachè-
rent et furent tirés sur le rivage;
Boussard croyoit avoir sauvé tous les hommes du
navire; accablé de fatigues, le corps meurtri et rompu
par les secousses qu'il avoit éprouvées, il succomba
et tomba en foiblesse. On venoit de lui donner des
secours : il avoit rejeté l'eau de la mer et reprenoit
ses esprits , lorsqu'on annonce que l'on entendoit
encore des gémissemens sur le navire. Aussitôt Bous-
sard rappelant ses forces, s'échappe des bras de ceux
qui s'empressoient de le secourir ; il court à la mer,
s'y précipite de nouveau, et il est assez heureux pour
sauver encore un des passagers qui s'étoit lié au bâ-
liment, et que sa foiblesse avoit empêché de profi-
ter du secours fourni à ses compagnons.
Celte belle action mérita à Boussard les éloges du
roi et une pension ; il fut surnommé le Brave-Honi'
vie, et appelé à Versailles par le ministre. Tous les
courtisans s'empressèrent autour de lui ; et quelqu'un
lui ayant dit : « Brave-Homme , ceux qui compo-
» soient l'équipage n'étoient ni vos parens , ni vos
» amis , qui vous a donc inspiré cette intrépidité ? Il
0 répondit avec noblesse et modestie, c'est l'iiuma-
» nité et la mort de mon père ; il a été noyé , je n'é-
I) lois pas là pour le sauver; aussi j'ai juré depuis
4
32 RECUEIL
i> de courir au secours de tous ceux que je verrois
» tomber à la mer , et j'ai tenu ma parole ; je ne sais
» pourquoi celte dernière aventure lait tant de bruit.
» J'ai d'ailleurs plusieurs camarades qui , s'ils avoient
» été sur le rivage , auroient fait tout comme moi. »
Les héros de l'antiquité immoloient des victimes
sur le tombeau de leurs ancôlres ; celui-ci offre aux
mânes de son père les malheureux qu'il arrache au
danger. Qu'il est beau de faire un pareil serment et
de le tenir !
5i. Z/6 chevalier d' Assas.
De toutes les grandes actions que riiisloire a im-
mortalisées , aucune n'est au-dessus de l'héroïsme
avec lequel le chevalier d' Assas , capitaine de chas-
seurs au régiment d'Auvergne , se dévoue à la mort,
la nuit du i 5 au 16 octobre 1760. Le prince hérédi-
taire de Brunswick voulut surprendre à Glossercamp
près de Wesel , un corps de l'armée française, com-
mandé par le marquis de Castries ; le chevalier d' As-
sas , en marciiant à la découverte pendant l'obscu-
rité, tombe dans une embuscade ennemie. Environné
de baïonnettes prêtes à le percer, s'il prononce une
seule parole , il peut acheter la vie par son silence ,
et se rendre prisonnier ; mais l'armée va périr , si elle
ignore le danger qui la menace. Il crie à haute voix :
A moi , Auvergne , voilà tes ennemis ; et dans
l'instant même il expire percé de coups.
32. François, duc de Bretagne, ou ie frère
dénaturé puni.
L'horrible aventure de Gilles de Bretagne , que
François, duc de Bretagne, son frère, fit périr si
cruellement d'après les suggestions abominables de
DE FAITS MÉMORABLES. 33
ses courlisans , est une des scènes les plus tragiques
et l'es plus touchantes que puisse fournir l'histoire
moderne. Les prétextes dont on se servit furent le
mariage de ce prince contre la volonté du duc , et
son attachement pour les Anglais. On le traîna d'a-
bord de prisons en prisons ; ensuite on le plongea
dans un cachot rempli d'eau , dont les fenêtres don-
noient sur des fossés. On résolut de le laisser mourir
de faim et de soif; et on resta efFcctivement plu-
sieurs jovirs sans lui rien apporter. Le malheureux
prince poussoit des cris lamentables, et imploroit la
pitié de ceux qu'il voyoit passer au delà des fossés.
« C'est le prince de Bretagne , leur crioit-il , qui
» vous demande du pain et de l'eau pour l'amour
» de Dieu. » Une pauvre femme qui mendioit près
du château , est émue de compassion. Elle a le cou-
rage de descendre dans les fossés toutes les nuits , et
d'apporter au prisonnier une cruche d'eau et un mor-
ceau de pain : elle lui amène ensuite un cordelier
qui descend avec elle et vient le confesser à travers
les barreaux. Gilles de Bretagne charge ce prêtre d'al-
ler après sa mort ajourner de sa part le duo son frère
au tribunal de Dieu , et de l'y citer dans quarante
jours. Enfin le meurtre de cet infortuné prince est
résolu : on lui envoie une soupe empoisonnée , mais
la force du tempérament l'emporte encore sur les ef-
fets du poison : les scélérats irrités courent au cachot ,
se jettent sur lui et l'assassinent. A peine est-il expiré ,
qvie le cordelier remplit sa mission. Aussitôt le duc
est livré aux tourmens des remords : tout l'abandon-
ne, son armée même a horreur de marcher sous ses
ordres ; et après avoir fait une fondation pour le re-
pos de l'ame de son frère , il meurt le dernier jour
de la terrible assignation qu'il en avoit reçue.
B 5
3i RECUEIL
33. Le zèle pour ia religion concilié avec {'amour
(le la patrie.
L'empereur Henri II , que sa piété et sa libéralité
excessive envers les religieux , firent nommer le Père
(les Moines , fut un prince juste et généreux ; mai»
il avoit un fonds de tristesse et de mélancolie , qui ne
contribuoit pas peu à lui faire aimer la solitude des
cloîtres. Passant à Verdun, il alla rendre visite à Ri-
chard , abbé de Saint-Vannes. En entrant dans le
cloître, il prononça ces paroles du psaume i5i : C'est
ici mon repos pour toujours; c''esi l'habitation que
j'ai choisie. L'évêquc Heimon qui l'accompagnoit ,
entendant ces paroles , va les rapporter à l'abbé.
B Prenez garde, lui dit-il. à ce que vous ferez; si
» vous recevez l'empereur dans votre monastère ,
» comme il le demandera , vous causez la perle de
» l'empire. » Piichard , homme sage et prudent ,
préféra le bien de l'état à la satisfaction de voir un
empereur soumis à sa règle. Il va au-devant de son
souverain et le conduit avec respect au chapitre ; là,
devant tovis les religieux , il ose l'interroger sur le
dessein qui l'amène dans cette solitude. Henri lui
répond , le visage baigné de larmes , qu'il veut faire
pénitence parmi eux, quitter le monde et l'empire,
et prendre l'habit religieux. Le saint abbé feignant
d'entrer dans ses vues, lui répondit : « Voulez-vous ,
» selon la règle et l'exemple de Jésus-Christ être
» obéissant jusqu'à la mort ? L'empereur répond avec
» humilité que tel est son dessein. Eh bien ! répond
» Richard , je vous reçois pour religieux , et dès ce
» jour je me charge de la direction de votre ame ;
» c'est pourquoi je veux que vous fassiez tout ce que
» je vous ordonnerai. Henri promet tout, et Richard
» réplique aussitôt : Je veux donc que vous conti-
» nuiez à gouverner l'empire que Dieu vous à confié ;
DE FAITS MÉMORABLES. 35
> que vous soyez ferme à rendre la justice , et que
y> vous usiez de toute votre autorité pour procurer
» et conserver aux peuples la paix et la tranquilli-
B té. i> Celte réponse si sage fit sentir à Henri toute
l'importance des devoirs de sou rang ; il comprit qu'il
ne lui éloit pas permis d'abandonner un peuple qu'il
devoit rendre heureux ; et sans plus insister , il re-
mercia l'abbé , et alla reprendre les soins pénibles
du gouvernement.
54. Louis dauphin , père de Louis XVI, ou ie
i)on prince.
Louis dauphin , père de Louis XVI, avoit une
bienfaisance active et modeste , et s'occupoit sans
cesse à étudier les moyens de faire le bonheur des
peuples. On raconte que dans sa plus grande jeu-
nesse, un ambassadeur faisant en sa présence la re-
lation d'un grand festin que le roi son maître venoit
de donner aux grands de sa cour, à l'occasion d'un
mariage , ce jeune prince dit : « Pour qu'un souve-
» rain puisse goûter une joie bien pure au milieu
» d'un festin , il faudroit qu'il lui fût possible d'y
i> convier tout son peuple , ou que du moins il piit
> se dire en se mettant à table : Aucun de mes su-
» jets n'est assez indigent pour se coucher aujour-
» d'hui sans avoir soupe. » Telle étoit l'ame , tels
étoient dès lors les sentimens de ce jeune prince que
les Français ont tant regretté.
35. La vengeance du prince.
La vengeance n'est qu'une lâcheté , lorsqu'elle
est excercée par la puissance; et celui qui> étant
dépositaire de l'autoiilé souveraine , l'emploîroit
pour venger des rivalités personnelles , ne seroit
36 RECUEIL
qu'un barbare ou un vil lyran, — On rapporte de
Philippe d'Orléans, régent de France , qu'étant dans
la plus violente colère contre le fameux comte de
Caylus , pour une perfidie dont ce dernier s'étoit
rendu coupable envers ce prince , à l'occasion d'une
femme qu'il chérissoit , ses courtisans l'exciloient à
la vengeance. « Punissez, lui disoient-ils , ce témé-
» raire, la vengeance vous est si facile : Je le sais,
» répond Fhilippe , un mot suffit pour me défaire
» de Caylus , et c'est ce qui m'empêche de le pro-
» noncer. »
Ceci nous rappelle une anecdote de Frédéric-le-
Grand, roi de Prusse, qui prouve que dans les mê-
mes circonstances , lès âmes élevées ont les mêmes
sentimens. Un courtisan insinuoit un jour à Frédé-
ric , qu'un seigneur de sa cour le haïssoit mortelle-
ment , et qu'il ne cessoit de dire du mal de lui.
« A-t-il deux cent mille hommes , répondit le roi ?
» sans cela que voulez- vous que je lui fasse ? »
56. M. de Burigni) ou ta modestie de Vhomjne de
iettres.
Un éci'ivaîn qui désiroit d'obtenir une place à l'a-
cadémie des inscriptions et belles -lettres , croyant
d'obtenir le suffrage de M. de Burigny par des flatte-
ries, se répandoit en éloges en sa présence sur divers
morceaux de V Europe savante, journal dont on sa-
voit qu'il étoit le principal auteur. « Vous avez rai-
» son , dit M. de Burigny , ces morceaux sont excel-
» lens, mais ils ne sont pas de moi. » Le flatteur se
persuadant alors que M. de Burigny avoit cessé de
travailler pour Y Europe savante, dit :« qu'il n'étoit
» donc pas surpris, si les derniers volumes se trou-
» voient si inférieurs aux précédens. > Ils sont de
moi ceux-là , repartit M. de Burigny , et vous les avez
très- bien appréciés : alors le flatteur interdit , vou-
DE FAITS MÉMORABLES. ^7
lant pallier le jugemenl décisif qu'il venoit d'en por-
ter, l'académicien l'interrompit. « Et de grâce M. ,
» ne cherchez pas à vous rétracter, ces volumes sont
B vraiment médiocres , et je les ai déjà jugés comme
» vous. »
Zy. Le jeune abhé, ou le fat puni.
Un jeune abbé qui réunissoit en lui toutes les grâ-
ces , haute naissance , figure agréable , propos léger
et galant , et qui possédoit surtout le talent de chan-
ter avec tous les agrémens de l'art, faisoit solliciter
une abbaye considérable auprès d'un prélat distingué,
qui, déjà courbé sous le poids de l'âge, étoit encore
chargé de la feuille des bénéfices; l'élégant abbé vint
le voir un jour d'audience ; le prélat expédia tout
le monde avant lui , et celui - ci se voyant presque
seul avec le ministre, auguroit déjà bien de celte at-
tention, qui sembloit lui annoncer un entretien par-
ticulier. En effet, quand tout le monde fut retiré, le
prélat qui connoissoit la vie galante de l'abbé , et
son talent supérieur dans l'art du chant , s'appro-
chant de lui : « Eh bien, M. l'abbé... des bénéfices,
» n'est-ce pas ? l'abbé timidement : Monseigneur... »
alors le prélat pour toute réponse se mit à chanter :
a Quand on sait aimer et plaire, est-il besoin d'au-
» tre bien ? etc. » c'est ainsi que ce fat fut con-
gédié.
38. La vie de l'homme.
Les plus célèbres moralistes n'ont jamais rien dit
de plus solide sur les progrès insensibles de l'âge ,
que ce qu'écrivoit madame de Sévignéà M. de Moul-
ceau , président à la chambre des comptes de Mont-
pellier.
« Je veux vous demander par occasion , luidisoit-
:^S RECUEIL
» elle , comment vous vous trouvez d'être grand-
» père... En eCfet, ce n'est point ce que l'on pense ;
» la Providence nous conduit avec tant de bonté dans
» tous les différens âges de notre vie , que nous ne
» les sentons quasi pas ; celte perte va doucement ,
» elle est imperceptible ; c'est l'aiguille du cadran
i» que nous ne voyons pas aller. Si , à vingt ans ,
» on nous faisoil voir dans un miroir le visage que
i> nous avons , et celui que nous aurons à soixante ,
» en les comparant, nous tomberions à la renverse,
» et nous aurions peur de cette figure : mais c'est
B jour à jour que nous avançons ; nous sommes au-
» jourd'hui comme hier , à peu près , et demain
» comme aujourd'hui ; ainsi nous avançons sans le
» sentir, et c'est un des miracles de cette Providence
* que j'adore. »
39. Le véritable ami.
M. de Burigny de l'académie des inscriptions et
belles - lettres , a été un des écrivains les plus labo-
rieux et les plus féconds ; mais aucun peut-être n'a
réuni plus de vertus et de qualités estimables , et ne
les a possédées à un plus haut degré. Il étoit bon ,
vrai , simple , indulgent et facile ; il avoit cette can-
deur naïve , cette franchise aimable , cette bonho-
mie intéressante , celte égalité de caracière qui an-
noncent une ame dont toutes les affections sont dou-
ces , pures, et innocentes. Savant sans faste, sans
prétention , sans intrigue, sans envie ; il fut digne
d'avoir des amis , et il trouva auprès d'eux les con-
solations les plus touchantes. Il chérissoitla mémoire
de ses amis morts , autant qu'il les avoit chéris vi-
vans. Le duc de*** parlant un jour très-mal de
feu M. de St. -Hyacinthe dans un cercle nombreux,
M. de Burigny , qui étoit présent , fit tous ses efforts
pour défendre la mémoire de son ami : mais pressé
DE FAITS :.î:-:.îoraeles. 39
de plus en plus , et pénétré de douleur de ce (jne
par la considéralion due au rang du détracteur , il
ne pouvoit détruire assez fortement les imputations
dont celui-ci chargeoit 31. de St. -Hyacinthe , il s'é-
cria fondant en larmes : « Je vous demande grâce ,
» M. le duc, vous me déchirez l'ame. M. de St.-Hya-
» cinthe est un des hommes que j'ai le plus aimés ,
» vous le peignez d'après la calomnie , et je proteste
» sur mon honneur qu'il n'a jamais ressemblé au
» portrait que vous en faites. » M. de Burigny avoit
alors quatre- vingts ans , et il y en avoit au moins
trente que St.-Hyacinthe ne vivoit plus.
40. Droiture et désintéressement de M . de Turenne.
Ce qui me frappe le plus , quand je lis l'histoire
de M. de Turenne, ce ne sont pas ces talens supé-
rieurs qui en ont fait le premier des héros dans l'art
brillaiit et funeste de détruire les hommes ; c'est ce
désinléressement , c'est cette probité digne des siè-
cles héroïques de la Grèce et de Rome.
Toutes les écoles retentissent du nom de ce général
romain qui refusa des présens considérables de la
part des Samnites,à qui ilvenoit de donner la paix-
Mais après tout , ce Fabricius que fit-il de plus que
M. de Turenne dans le temps où il étoit occupé à
chasser de la Westphalie l'électeur de Brandebourg?
Une ville neutre craignoit que l'armée du roi ne
vînt de son côté ; elle fit porter à Turenne cent
mille écuspour l'engager à prendre une autre route,
et pour le dédommager d'un jour ou deux de mar-
che que ce détour pouvoit occasioner. « Je ne puis
» en conscience accepter celte somme , dit M. de
» Turenne aux députés qui la lui offroient , parce
» que votre ville n'est pas sur la route que j'ai ré-
» solu de faire prendre à l'armée. »
Peu de temps auparavant , un officier lui étoit
4o RECUEIL
venu proposer un moyen facile de gagner cent mille
écus en quinze jours , sans que la cour pût en avoir
connoissance. « Je vous suis obligé , répondit Tu-
» renne ^ j'ai trouvé beaucoup de ces sortes d'occa-
» sions sans en avoir profité ; je ne suis pas d'avis
» de changer de conduite à mon âge. »
4i. Action noUe et généreuse de M. de Turenne.
Le marquis de St. Abre, officier - général de l'ar-
mée de M. de Turenne , l'avoit desservi dans une
lettre à M. de Louvois. Turenne le sut ; mais tout
aussi grand par les qualités de son cœur , que par
ses talens pour la guerre , il ne se borna pas à lui
pardonner, il en fit de grands éloges à Louis XIV.
Ce prince ne vouloit plus que St.- Abre servît dans
l'armée du Vicomte; mais celui-ci pria sa majesté
de lui laisser un homme dont la bravoure et l'expé-
rience luiseroient, disoit-il , d'un très-grand secours:
et poussant la générosité jusqu'au bout, il ne se ven-
gea de St. -Abre , qu'en obtenant pour lui une grati-
fication considérable.
H2. Bel exemple de patriotisme de M. de Saint-
Hitaire.
Monsieur de Turenne avoit amené le général de
l'empereur , le fameux Montécuculli , dans des dé-
filés où il se flattoit d'avoir bon compte de son ar-
mée, lorsqu'un boulet de canon vint frapper ce grand
homme. Il s'avançoit sur une hauteur pour exami-
ner ce qvii se passoit à l'aile gauche des ennemis , M .
de St. - Hilaire , lieutenant - général d'ariillerie , le
pria de s'arrêter un moment pour juger de l'effet
d'une batterie qu'il venoit de faire placer. C'étoit ,
selon madame de Sévigué, comme s'il eût dit : Mon-
\
DE FAITS MÉMORABLES. 4l
sieur, arrêtez- vous un peu, car c'est ici que vous de-
vez être tué. En effet , un coup de canon , tiré à ce
moment du camp ennemi , emporte le bras de St.~
Hiiaire qui montroit celte batterie, et frappe M. de
Turennc, qui lait encore quelques pas sur son che-
val et tombe mort (i). Le fils de St. -Hiiaire, tout
occupé de son père, court à lui, pleure , crie et se
désole :« ïaisez-vous , mon enfant, lui dit ce brave
» homme , qui s'oublioit lui-même pour ne songer
» qu'au malheur de l'armée et de l'état : Vois-tu ,
» en lui montrant M. de Turenne roide mort , voilà
" celui qu'il faut pleurer ; voilà ce qui est irrépa-
> table. »
45. Générosité de Georges (TAmhoîse.
Georges d'Amboise est connu pour un des plus
lignes ministres qu'ait eus la France. Chargé de
presque toutes les affaires de l'Etat par le roi Louis
SAl , il sut être le premier des citoyens dans une
:>lace où il est si facile d'être le dernier des hommes.
Un gentilhomme de Normandie avoit besoin d'ar-
gent pour marier sa fille. Il possédoit une terre au
voisinage du beau château de Gaillon , qvii dès lors
ipparteiioit aux archevêqvies de Rouen. Résolu de
a vendre , il l'offrit au cardinal d'Amboise, qui occu-
îoit le siège de cette ville. La terre étoit à la bien-
léance du prélat ; on la lui laissoit à très-bas prix ,
in autre n'eût pas balancé. Mais d'Amboise , ingé-
îieux à chercher les occasions de faire du bien , s'in-
brma des motifs qui engageoient le possesseur à se
léfaire de cette terre. On les lui apprit ; il en fut
ouché , et au lieu d'abuser de l'extrémité où se trou-
.'oit ce gentilhomme, au lieu de mettre sa misère à
îonlribution , il lui donna la somme dont il avoit be-
ioin pour marier sa fille, et lui laissa la terre.
(i) Cette mort arriva le 27 juillet 1675 au camp de Salsbach , a»
lelà du Rhin.
4'i - RECUEIL
44- Trait de (jcnérosité de BoUeau.
Le célèbre Palru cherchoit à vendre sa bibliothè-
([ue, afin de payer un créancier impitoyable. C'éloit
un fermier- général , dit monsieur Brossette. Il lui
devoit près de quatre mille francs. Boileau le sut; et
quoiqu'il ne fût pas riche, il alla sur-le-champ porter
à M. Patru une somme beaucoup au-dessus du prix
de la bibliothèque. Il fit plus , il le pria de vouloir
bien la lui garder , disant qu'il ne la vouloit avoir
qu'en survivance. Ce trait que peu de gens savent ,
fait plus d'honneur à Boileau que ses vers que tout
le monde sait.
45. La Bruyère , ou € homme de lettres généreux^
M. de la Bruyère étoit un homme simple et mo-
deste, content de cultiver en paix ses amis et les li-
vres. Il venoit presque journellement s'asseoir chez
le libraire Michallet, où il feuilletoit les nouveautés ,
et s'amusoit des gentillesses d'une petite fille, enfant
de ce libraire , qu'il avoit prise en amitié. Un jour il
tira un manuscrit de sa poche et dit à Michallet :
voulez-vous imprimer ceci ? ( c'étoit les Caractères
ou les Mœurs de ce siècle. ) Je ne sais si vous y trou-
verez votre compte ; mais en cas de succès, dit-il en
plaisantant , le produit sera la dot de ma petite amie.
Le libraire aussi incertain que l'auteur même , hé-
sita, et cependant entreprit l'édition; mais à peine
l'eut-il exposéeen vente , qu'elle fut enlevée, et qu'il
fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce livre, qui
lui valut deux ou trois cent mille francs; telle fut la
dot imprévue de sa fille , qui fit dans la suite le ma-
riage le plus avantageux.
On tient de M. de Maupertuis qui l'avoit connue,
qu'elle conservoit la plus grande vénération pour la
mémoire de M. de la Bruyère, et qu'elle necraignoit
DE FAITS M!'3I0RABLES. 4^
pas en toute occasion de lui faire hommage de sa
fortune , en célébrant sa modestie et sa générosité.
46. Le maréchal de Saxe , ou ie grand homme
juge de lui-même.
Le maréchal de Saxe , couronné de lauriers , de-
vient l'objet de la flatterie des gens de lettres : une
place est vacante à l'académie française ; on le pres-
se , on le sollicite de se mettre sur les rangs ; on
l'assure qu'elle lui est destinée. Le maréchal se dé-
fend ; il soutient qu'il n'a pas les connoissances lit-
téraires que le titre d'académicien exige. On insiste ,
il refuse ; en effet , ce grand homme pouvoit-il être
honoré par une place à l'académie , n'ayant aucun
des talens nécessaires pour la remplir? On verra sans
doute ici avec plaisir la lettre qu'il écrivit à ce su"
jet au maréchal de Noailles : « On m'a proposé ,
» mon maître , d'être de l'académie française : j'ai
» dit que je ne savois pas seulement l'orthographe ,
B et que cela m'iroit comme une bague à un chat ,
» on m'a répondu que le maréchal de Villars ne sa-
B voit pas écrire, ni lire ce qu'il écrivoit, et qu'il en
» étoit : c'est une véritable persécution. Vous n'en
B êtes pas, mon maître, cela rend la défense que je
» fais plus belle et plus facile. Personne n'a plus
» d'esprit que vous , ne parle et n'écrit mieux , poui-
8 quoi n'en êtes-vous pas ? Cela m'embarrasse. Je
» ne voudrois choquer personne, bien moins encore
» un corps où il y a tant de gens de mérite. D'un
» autre côté je crains les ridicules , et celui-ci m'en
» paroît un bien conditionné. Ayez la bonté de me
B répondre un petit mot. » Le maréchal de Noailles
lui conseilla de pei'sister dans son refus.
Le grand homme , en effet , doit se contenter
des honneurs qu'il a obtenus par ses belles actions ,
44 RECUEIL
et ne pas usurper ceux auxquels il n'a pas droit de
prétendre.
.'17. L'enfance de Bossuet, ou ie jeune prédicateur.
DÈS 1 âge de sept à huit ans, Bossuet déclamoit
un sermon avec une facilité et une intelligence au-
dessus de son âge. Il en prononçoit un au fameux
hôtel de Rambouillet après le souper et environ sur
le minuit : la compagnie qui étoit nombreuse , ad-
miroit cet enfant, lorsque quelqu'un demandant à
Voitui'e ce qu'il en pensolt : Par ma foi, s'écria-
t-il , je n'entendis jamais prêcher , ni si 1?ien,
ni si tôt , ni si tard.
48. La modestie des vrais taiens.
Voici une preuve que la défiance de soi-même et
le respect pour les hommes célèbres sont le carac-
tère distinctifs des vrais taiens. Un amateur de pein-
ture du plus haut rang à la cour , qui possédoit un
des beaux ouvrages de l'immortel Le Moine, avoit
fait , pour lui donner un pendant , comme ce n'est
que trop l'usage , ajouter des rallonges à ce tableau.
Il pressoit le célèbre Boucher de le remplir. « Je
» m'en garderai bien , répondit ce peintre célèbre ,
» de tels ouvrages sont pour moi des vases sacrés , je
s craindrois de les profaner en y portant la main.»
Belle retenue et digne d'un grand artiste !
49- Vernet , ou V enthousiasme des arts.
M. Vernet, ce peintre célèbre, dont les tableaux
de tempêtes sont si sublimes et si vrais , jaloux d'é-
tudier de près la nature, s'embarquoit souvent dans
sa jeunesse, et faisoit des voyages sur mer, pen-
DE FAITS MÉMORABLES. 45
dant lesquels il observoit les scènes variées que cet
élément offre à l'avidité dangereuse , ou à la curio-
sité naturelle du voyageur. Dans un de ceux que
l'amour seul de son art lui faisoit entreprendre , les
vens se déchaînèrent, la mer se souleva , et le vais-
seau qui le portoit eut la tempête la plus horrible à
essuyer. M. Vernet , sans penser aux dangers qu'il
court , prie un matelot de l'allacher aux cordages ;
celui-ci lui eut à peine accordé cette demande , que
la tempête devint plus horrible et le péril plus évi-
dent : la consternation et l'etTroi se peignent aussi-
tôt sur les visages, à l'aspect des vagues irritées , au
bruit et ajjx éclats de la foudre qui sillonne la nue.
M. Vernet seul paroît saisi d'admiration à la vue de
ce grand spectacle , et laisse échapper ce cri de l'en-
thousiasme : Ah ! grand Dieu , que cela est éeau !
5o. Le ifon seigneur , et tes vassaux reconnoissans.
M. le comte de R*** ayant hérité d'une terre con-
sidérable , fort éloignée de Paris , et située dans l'une
des provinces de France les moins agréables, ne fut
point tenté de la visiter ; il en remit le soin à. un
homme d'affaires, mais en même temps ce seigneur
généreux le chargea de combler de bienfaits ses vas-
saux , de former des établissemens utiles , et de dis-
tribuer des fonds d'encouragement et de secours.
Cette bienfaisance inspira aux habitans de cette
terre le pressant désir de connoîlre leur jeune sei-
gneur ; deux des paysans les plus âgés ne pouvant
y résister , se rendent en effet à Paris et se font an-
noncer à l'hôtel. On s'empresse de les introduire au-
près du comte , qui les accueille avec bonté et leur
demande le motif de levir voyage. Jhl notre ton
seigneur ^ dit l'un d'eux , Jean et moi n'avons pas
voulu mourir sans vous voir , et nous v'ià.
M. de R*** pénétré d'attendrissement, saute au
46 RECUEIL
COU des deux vieillards , les embrasse , cl les conduit
chez son épouse où la même scène se renouvelle ,
et ces bons paysans ne se déterminent enfin à re-
tourner dans leur village , que sur la promesse que
leur fait M. le comte d'aller le printemps prochain
dans sa terre. « Vous ferez bien , Monseigneur , lui
B disent-ils , car si vous ne veniez pas , je traînerions
» nos femmes ici , je porterions nos enfans , et tout
» le village y viendroit avec nous. »
5i. Uamour filial, ou l& déserteur vertueux.
Après la bataille de Marsaille , qui fit tant d'hon-
neur à M. de Catinat , ce général étant entouré de
ceux qui s'empressoient à lui faire la cour , on vit un
vieux soldat de son régiment , fendre la presse et tom-
ber à ses pieds , en demandant grâce , au nom de
toute la troupe , pour leur plus brave camarade
qu'on vouloit arrêter comme déserteur , et qui, la
veille , avoit pris à la bafaile un drapeau et fait plu-
sieurs prisonniers : « Sois tranquille , mon ami , lui
» répondit le général , en le relevant ; fais venir ce
» déserteur , il parut aussitôt :0 mon général, dit-
» il , en se prosternant , je suis gentilhomme , né d'un
» officier tué à la bataille de Lens: ma mère restée
» sans biens et sans protection , fut obligée de tra-
p vailler pour vivre et m'élever : mais étant deve-
n nue infirme et réduite à la dernière misère , je
» m'engageai pour la faire subsister. Peu de temps
» après avoir rejoint mon régiment , j'appris qu'elle
» étoit dangereusement malade : je demandai un
» congé pour aller la secourir : on me le refusa , ne
» pouvant résister à la nature , je quittai mes dra-
X peaux pour voler auprès d'elle ; et aussitôt qu'elle
ï a été rétablie , j'ai rejoint l'armée. O mon père !
» voilà le crime que je dois expier , et dont je ta-
DE FAITS MÉMORABLES. /^n
» chai hier d'effacer la honte. Je ne demande point
» qu'on me fasse grâce , mais seulement que , lors-
» que je ne serai plus , on ait soin de ma pauvre
» mère.... — Mon fils , répondit avec vivacité Cati-
» nat , dont les entrailles étoient émues, que ne ve-
» niez-vous me trouver? ou si vous me croyez un
» barbare , pourquoi m'appelez - vous votre père.
» Voire naissance et vos sentimens vous mettent
» dans le cas d'être officier; vous le serez; votre
» mère sera secourue , et votre bon camarade ré-
» compensé. Allez, j'en instruirai le roi : soyez tou-
» jours un digne genthiihomme. »
M. de Catinat n'ayant pu d'abord obtenir une pen-
sion pour cette mère infortunée , il la lui faisoit
payer de ses propres deniers au nom du roi, pour
ne pas blesser sa délicatesse.
52. Roger de Sangidnet.
Don Jatme , fds de ce don Pedre d'Arragon , auquel
les Espagnols ont donné le nom de Grand, et qui ne
fut que hardi à tout oser , et opiniâtre jusqu'à forcer
quelquefois le succès ; Don Jaymc , qui vouloit ré-
gner sur la Sicile que son père lui avoit laissée , au
préjudice de Charles d'Anjou , fit une descente dans
la Calabre , s'empara de toutes les villes qu'il trouva
sans défense; mais il vint échouer devant Belvédère.
Celte place, d'ailleurs bien fortifiée, avoit pour gou-
verneur un Français nommé Roger de Sanguinet ,
habile ingénieur, grand capitaine; son courage, son
habileté empêchoient les assiégeans de faire aucun
progrès. Il imagina surtout des machines qui jetoient
dans leur camp une telle quantité de pierres, qu'ils
en étoient fort incommodés. Par malheur pour lui ,
il avoit dans ce camp qu'il désoloil , deux de ses fils
qui avoient été faits prisonniers. Un homme de sang
proposa de les faire at lâcher à l'endroit où les pierres
48 RECUEIL
tomboient avec le plus de violence. Don Jayme , aussi
cruel que son barbare conseiller, suivit cet avis sans
balancer, et en fit aussitôt avertir le père. Sanguinet,
placé entre la tendresse et le devoir, délibéra quel-
ques momens. Le service de son prince l'emporta.
Il oublia qu'il étoit père , pour songer uniquement
qu'il étoit citoyen. Ses ordres furent donnés pour
qu'on continuât à tirer du même côté , puisque cela
étoit nécessaire poin- la défense de Belvédère. Un de
ses fils fut assomiué, l'autre eut le bonheur d'échap-
per à cette grêle meurtrière. Le sanguinaire Don
Jayme fut enfin obligé de lever le siège. Il ne put re-
fuser au brave gouverneur l'estime et les éloges qu'il
méritoit ; et pour essayer d'effacer, s'il étoit possible ,
la cruauté du procédé qu'il avoit mis en usage pour
le vaincre, il lui renvoya celui de ses enfans qui ne
devoit la vie qu'à une espèce de miracle , et le corps
de celui qui avoit été la victime de sa barbarie.
53. Désintéressement et générosité du chevalier
Bayard.
En i5ii , les Français assiégèrent Bresse, défen-
due par les Vénitiens. Le chevalier Bayard s'étant jeté
le premier dans les retranchemens, reçut à la cuisse
vni coup de lance qui le mit hors de combat. Les sol-
dats , empressés à venger im homme dont le nom
étoit pour eux un cri de victoire , poussent partout
les ennemis , et se rendent maîtres de la ville. Ils la
traitèrent avec la dernière rigueur ; vingt mille ha-
bitans y furent massacrés , et toutes les maisons pil-
lées , à la réserve de celle où l'on avoit porté Ba5'ard.
Elle appartenoit à une dame de la première condi-
tion , qui se jeta d'abord aux genoux du chevalier,
en lui demandant sa protection pour elle et pour sa
famille. Bayard la lui promit. Il commanda à deux
archers de garder la porte de la maison ; et poui' les
dédommager ,
DE FAITS MÉMORABLES. 49
dédommager , il leur distribua cinq cents écus que le
duc de Nemours , général de l'armée française , ve-
noit de lui apporter. Il n'en avoit pas besoin. L'on
ne pouvoit rien ajouter aux attentions de la dame ,
dans la maison de laquelle il éloit logé. La présence
du chevalier avoit sauvé la vie à sou époux , l'hon-
neur à ses deux filles , et mis tous ses biens en sûreté.
Cependant elle ne voyoit arriver qu'avec quelque
peine les joiirs de la parfaite convalescence deBayard;
elle pensoit bien qu'il faudroit le dédommager du
pevi de part qu'il avoit eu au pillage de la ville ; et
que tenant un rang distingué dans l'armée, une pe-
tite somme ne lui suffiroit pas. Toute remplie de ces
idées, un jour elle entre dans la chambre de Bayard ,
et se jetant à ses genoux : a Monseigneur, lui dit-elle,
» je suis pénétrée des services que vous nous avez
» rendus , je vous dois la conservation de mon époux,
B de ma famille, de mes biens. Ne refusez pas, ajou-
» ta-t-elle, en lui présentant une boîte pleine de
» ducats d'or, ne refusez pas ce foible gage de notre
B reconnoissance ; s'il falloit le proporlionner à ce
B que nous vous devons . tous nos biens n'y suffî-
» roient pas. «Combien y a-t-il là-dedans? ditBayard.
La question embarrassoit la dame ; le sourire dont
le chevalier l'avoit accompagnée, lui parut une mar-
que de mépris de ce qu'on lui offroit si peu de chose.
« Il n'y a que deux mille cinq cents ducats , répon-
» dit-elle avec émotion ; mais nous allons faire un
y effort , afin de rendre le présent digne vous. —
B Que vous me connoissezmal ! lui dit alors Bayrfrd;
» gardez cette somme ; votre amitié et celle de votre
i> famille , voilà ce qui me touche le plus. » La dame
ne pouvoit revenir de la surprise où la jeloit une gé-
nérosité si peu attendue ; elle insiste, Bayard conti-
nue à refuser ; elle joint les larmes aux prières ,
Bayard craint de la contrister davantage : «■ J'accepte
» ce quevous m'offrez, lui dit-il • mais ne pourrois-je
Itlanuct. C
bO RECUEIL
» pas avoir l'honneur de saluer vos filles ?» La
luère court les chercher, elle chevalier, pendantce
temps , ayant fait trois parts des ducats qui étoient
dans la boîle : « Mesdemoiselles , leur dit-il , dès
» qu'elles parurent , je vous dois bien des renîercî-
» mens de votre complaisance à me faire compagnie,
» tandis que j'ai été malade, je ne savois comment
» vous en témoigner ma gratitude. Madame votre
» mère vient de m'en fournir les moyens , acceptez
» chacune ces mille ducats , qui aideront à votre
» établissement , et chargez-vous de distribuer les
» autres cinq cents aux religieuses qui ont le plus
» souffert du pillage de la ville. » L'étonnement des
filles , la reconnoissance de la mère , la joie délicate
de Bayard, qui trouvoit une si belle occasion de se
montrer généreux , tout celaformoit une scène tou-
chante, qu'il est plus aisé de sentir que de décrire.
Les deux demoiselles pressèrent Bayard d'accepter
au moins une paire de bracelets de cheveux , et une
bourse de satin qu'elles avoient travaillés sous ses
yeux pendant sa maladie. Il les reçut, et leur promit
de les porter pour l'amour d'elles.
On raconte une action assez semblable du jeune
Scipion : je ne m'arrêterai point à comparer le dé-
sintéressement et la générosité de ces devix grands
hommes ; je me borne à remarquer que Bayard fut
appelé le Chevatier sans peur et sans reproche;
et qu'aux yeux de ceux qui savent apprécier les titres,
ce surnom vaut bien celui d'^/ricain qu'on adonné
à Scipion.
54. Le dueiliste trompé, ou ta modération de
l'homme sage.
M. de Saint-Foix, qui a acquis tant de célébrité
par ses ouvrages de littérature , avoit l'humeur em-
portée et la franchise Bretonne , toujours prêt à ren-
DE FAITS MKMORABLES. 5l
die OU à demander raison de ses boutades , l'épée à
la main. Un jour il se prit de querelle au foyer de l'o-
péra , avec un provincial qu'il ne connoissoit pas et
qui ne voulut point céder. M. de Saint-foix se crut
offensé et lui donna un rendez-vous. — Monsieur ,
lui dit le provincial , quand on a affaire à moi , on
vient me trouver; c'est ma coutume ; je demeure à
l'hôtel de.... je vous y attendrai. — M. de Saint-Foix
ne manque pas le lendemain d'aller chercher l'in-
connu qui le reçoit très-poliment , et lui offre à dé-
jeuner. Il est bien question de cela, dit Saint-Foix ,
sortons; — Non, répond tranquillement le provin-
cial , je ne sors jamais sans avoir déjeûné ; c'est ma
coutume. Il déjeuna à son aise, en invitant toujours
M. de Saint Foix à en faire autant. Le déjeuné fini ,
ils sortent, et M. de Saint-Foix respire; mais en pas-
sant devant un café . l'inconnu s'arrête : « Monsieur ,
lui dit-i! , après mon déjeuné , je joue toujours une
partie de dames ou d'échecs ; c'est ma coutvime ,
chacun a la sienne, et vous ne voudriez pas Et
Monsieur , reprend Saint-Foix , vous prenez bien vo-
tre temps pour jouer aux échecs. » Cela ne sera pas
long, lui dit l'inconnu, après quoi je suis à vous.
Ils entrent dans le café : l'inconnu joue avec le plus
grand flegme, gagne la partie , se lève, fait signe à
Saint-Foix, qui juroit entre ses dénis, lui fait mille
excuses, et ajoute : si vous voulez , Monsieur , nous
irons aux Tuileries, et nous ferons deux tours de pro-
menade; après avoir joué vme partie , je ne manque
jamais d'aller me promener; c'est encore ma cou-
tume. Comme tes Tuileries sont auprès des Chanips-
Elisées, M. de Saint-Foix quicrut que l'inconnu avoit
fixé là le lieu du combat , accepte. On se promène ,
l'inconnu fait ses deux tours ; et Saint-Foix lui pro-
pose de passer auxChamps-Elisées. o Pourquoi faire ?
lui dit l'incounu. — Belle demande , répond Saint-
b'X RECUEIL
Foix , parbleu , pour nous battre ; est-ce que vous
avez oublié ?...
Nous battre ! s'écria l'inconnu ; y pensez-vous ?
Monsieur , que diroit-on de moi ? convient-il à un
trésorier de France, à un magistrat de mettre l'épée
à la main ? on nous prendroit pour des fous. M. de
Saint- Foix resta comme anéanti, et quitta le tréso-
rier , qui fut le premier à publier son aventure.
55. Ohcissance et intrépidité d'un soldat.
Au siège de Namur , en 1692, un soldat du régi-
ment des fusiliers qui travailloient à la tranchée , y
avoit porté un gabion qui fut tout de suite enlevé
par un coup de canon. Il en met sur-le-champ un
autre à la même place; un second coup de canon
l'emporte. Il en va poser un troisième qui éprouve
aussitôt le même sort que les deux autres. Alors re-
buté d'un si dangereux manège, il se tint tranquil-
lement à sa place , jusqu'à ce que l'officier lui dit
de ne pas laisser ainsi cet endroit sans gabions. J'o-
ééirai, dit-il, 7nais je serai tué. Tandis qu'il pose
ce quatrième gabion , un nouveau coup de canon lui
fracasse le bras ; il revint en se soutenant de l'autre
main , et se contenta de dire à son officier : Je vous
Vavois hien dit.
56. Belle action du cardinal de Richelieu.
Le cardinal de Richelieu, cet homme qui fît tom-
ber tant de têtes , et qui possédoit de si grandes qua-
lités , eut aussi des vertus , et sut pardonner. Son
frère aîné avoit été tué en duel par le fils du maré-
chal de Thémines , à qui on l'avoit préféré pour le
gouvernement d'une place. Celui de Bretagne vint à
vaquer peu de temps après. Le maréchal en étoit di-
DE FAITS MÉMORABLES. 53
gne par ses talens et par ses services ; mais il avoit
pour fils le nieuitrier d'un frère du cardinal. C'eût
été un grand crime aux yeux de tout autre. Richelieu
ne vit en lui que l'homme lUile à l'état ; comme mi-
nistre , il honora , il récompensa celui qu'il auroit
peut-être haï comme particulier , et il le fit nommer
au gouvernement de Bretagne.
57. Louis XII , ou le far don royal.
Le roi Louis XII venoit de monter sur le trône ;
on cherchoità l'aigrir contre quelques seigneurs dont
il avoit eu à se plaindre tandis qu'il n'éloit encore
que duc d'Orléans ; on vouloit surtout qu'il se ven-
geât de Louis de la Trimouille, qui l'avoit fait prison-
nier à la bataille de Saint Aubin , où ce prince cora-
battoit contre l'armée du roi Charle VIIL II ne con-
vient pas au roi de France, dit-il alors , de venger
les ingures du duc d'Orléans. Beau mot, souvent
répété , mais qu'on ne sauroit trop redire.
58. Fermeté de Louis XIV dans tes grands
revers.
Nous croyons qu'on verra ici avec plaisir , sur ce
grand monarque, l'extrait suivant des Mémoires du
maréchal de Villars. L'année 1712, dit-il, commença
sous les auspices les plus fâcheux pour Louis XIV ,
le père, la mère, un enfant enlevés en huit jours par
une rougeole très-maligne : Louis XV , alors duc
d'Anjou , ne fut sauvé que parce qu'on lui fit moins
de remèdes qu'aux autres. Louis-le-Grand supporta
ces malheurs avec un courage héroïque , donnant
lui-même les ordres , et réglant le cérémonial , qui
dans les cours , et surtout en France, est une affaire
d'Etat. Mais la première fois que j'eus l'honneur de
,!4 RECUEIL
le voit- à Maily , après ces fâcheux événemens , la
lermcté du monarque fit place à la sensibilité de
l'hoaime ; il laissa échapper quelques larmes , et me
dit d'un ton pénétré qui m'attendrit : « Vous voyez
» mon état, M. le maréchal, il y a peu d'exemples
» de ce qui m'arrive , et que l'on perde dans la mê-
» me semaine son petit-fils , sa pelite-belle-fiUe et
» leur flls, tous de très- grande espérance et très-
» tendrement aimés. Dieu me punit ; je l'ai bien
i) mérité; j'en souffrirai moins dans l'autre monde.
« Mais suspendons mes douleurs sur les malheurs
» domestiques, et voyons ce qui peut se faire pour
» prévenir ceux du royaume. La confiance que j'ai
» en vous est bien marquée, puisque je vous remets
» les forces de l'Elat : je connois votre zèle et la va-
» leur de mes troupes ; mais enfin , la fortune peut
» vous être contraire. S'il arrivoit ce malheur àl'ar-
» mée que vous commandez, quel seroit votre sen-
» liment sur le parti que j'aurois à prendre pour ma
» personne? »
A une question aussi grave et aussi importante ,
je demeurai quelques momens dans le silence ; sur
quoi le roi reprit la parole , et dit : « Je ne suis pas
fl étonné que vous ne répondiez pas bien prompte-
■ 0 ment ; mais en attendant que vous me disiez vo-
» tre pensée, je vous apprendrai ia mienne. » Votre
majesté, répondis- je , me soulagera beaucoup ; la
matière demande délibération , et il n'est pas éton-
nant que l'on demande permission pour y rêver.
« Eh bien, repi it le roi, voici ce que j'en pense ; vous
)) me direz après cela voire sentiment. Je sais les
>> raisonnemens des courtisans , presque tous vevi-
» lent que je me retire à Blois, et que je n'attende
» pas que l'armée ennemie approche de Paris ; ce
» qui lui seroit possible, si la mienne étoit battue.
» Pour moi , je sais que des armées aussi considéra-
» blés ne sont jamais assez défaites , pour que la plus
DE FAITS MÉMORABLES. 55
» grande partie de la mienne ne pût se retirer sur
» la Somme. Je connois celte rivière; elle est très-
» difficile à passer , il y a des places qu'on peutren-
i dre bonnes. Je compterois aller à Péronne ou à
» Saint-Quentin, y ramasser tout ce que j'aurois de
» troupes, faire un dernier effort avec vous, et périr
n ensemble, ou sauver l'Etat; car je ne consentirai
» jamais à laisser approcher l'ennemi de ma capi-
» taie ; voilà comme je raisonne ; dites-moi présen-
» tement votre avis. )) Certainement, répondis-je,
votre majesté m'a bien soulagé : car vin bon servi-
teur a quelque peine à conseiller au plus grand roi
du monde de venir exposer sa personne; cependant
j'avoue , Sire, que connoissant l'ardeur de votre ma-
jesté pour la gloire, et ayant déjà été dépositaire de
ses résolutions héroïques dans des momens moins
critiques , je me serois déterminé à lui dire , que les
partis les plus glorieux sont aussi souvent les plus sa-
ges, et que je n'en vois point de plus noble pour un
roi, aussi grand homme que grand roi, que celui
auquel votre majesté est disposée ; mais j'espère que
Dieu nous fera la grâce de n'avoir pas à craindre de
telles extrémités , et qu'il bénira enfin la justice ,
la piété , et les autres vertus qui régnent dans vos
actions.
59. Beaux exemples de V amour et de la fidélité des
Français envers leurs souverains.
J'ai parlé ailleurs de l'amour des Français pour
leurs souverains, j'en ai rapporté des preuves; en
voici d'autres encore. Je connois trop le coeur de
mes concitoyens pour croire qu'ils soient fâchés de
me voir revenir plus d'une fois à ce sujet intéres-
sant.
Charles VII , que l'histoire a surnommé (e Fic-
toricux , persuadé qu'on vouloit l'empoisonner , et
4
56 RECUEIL
ne voulant prendre aucune nourriture , descendoit
d'une manière aussi triste que cruelle vers le tom-
beau , ce terme des grandeurs humaines. Tous ses
courtisans l'aban donnèrent pour voler à Genep en
Brabant, où se trouvoit le dauphin : effet trop ordi-
naire de notre attachement à nos intérêts actuels !
De tant d'hommes que Charles avoient comblés de
bienfaits , Tannegui du Chàlel , gentilhomme breton,
l'ut presque le seul qui ne le quitta point. La mort
du prince ne servit qu'à rendre la désertion complète.
Personne ne songeoit à ses funérailles. Le soin de
faire la cour au nouveau monarque ( Louis XI, )
faisoit oublier qu'on devoit encore quelque chose à
celui qui cessoit de l'êlre. Du Châtel sans se dé-
mentir de sa fidélité, sans craindre le ressentiment
d'un fils accoutumé à punir l'attachement qu'on
avoit pour son père , se chargea de lui rendre les
derniers devoirs d'une manière qui pût honorer la
mémoire d'un grand roi. Il y employa cinquante
mille livres, somme très-considérable en ce temps-là.
Un pareil zèle méritoit, sans doute, des récompen-
ses : Du Châtel ne trouva que des froideurs à la cour
de Louis XI. Il en sortit, et se retira auprès du duc
de Bretagne , qui n'oublia rien pour s'attacher un
serviteur si plein de zèle et de fidélité. Un historien
assure que , dix ans après , le roi de France lui donna
quelques terres pour le dédommager de ses frais ;
mais il ajoute qu'elles furent ôtées dans la suite à ses
descendans.
Charles Benoise se distingua de la même manière
à la mort de Henri III. Il avoit été secrétaire du
cabinet, et il fut ensuite maître des comptes à Paris.
Sa tendresse pour ce roi, le plus grand de nos prin-
ces, peut-être, s'il n'eût (i) jamais régné, le porta à
(i) C'est de lui que M. de Voltaire a dit : Tel brille au second
rang- qui s'éclipse au premier. N'étant encore que duc d'Anjou , il
DE FAITS MÉMORABLES. S7
faire ensevelir à ses dépens , et avec beaucoup de
magnificence , son cœur et ses entrailles. Il couvrit
d'une belle épitaphe ces restes précieux d'un maître
qu'il avoit adoré. Il fonda un service solennel pour
le repos de son ame ; « et tout cela , dit le continua-
» teur des Mémoires de Castelnau , il le fit avec une
» dépense digne de son courage, et d'être citée pour
» exemple de la reconnoissance d'un particulier ,
» contre l'ingratitude des plus grands.
Le premier maréchal de la Feuillade ne montra
pas moins d'aflection pour Louis XIV. Il employa
plus de cinq cent mille livres à faire élever une statue
à ce prince, né pour être dans tous les temps le pré-
cepteur des rois qui voudront faire de grandes cho-
ses (1). Celle statue est celle que l'on voit à la place
des "Victoires, Le maréchal vouloit s'y faire creuser
un tombeau par-dessous, afin que ses cendres répo-
sassent à jamais aux pieds de son maître.
Nicolas de Harlay de Sancy se trouvoit dans le
conseil de Henri III , lorsqu'on délibéroit sur les
luoyens de soutenir la guerre contre la ligue. Il pro-
posa de lever une armée de Suisses. Le conseil, qui
savoit que le roi n'avoit pas un sou , se moqua de
lui. « Messieurs , dit Sancy , puisque de tous ceux
gagna les batailles de Jarnac et de Moncontour ; sur sa réputation ,'
les Polonais le choisirent pour leur roi.
(i) Cette statue élevée sur un piédestal de marbre blanc, repré-
sente en bronze le roi debout , revèlu des habits de son sacre , ayant
un Cerbère sous ses pieds. Derrière lui paroît une victoire élevée
sur un globe, tenant d'une main une couronne de laurier qu'elle
pose sur la tète du roi , et de l'autre des branches de palme et d'o-
livier. L'assemblage de ces deux figures forme un groupe d'environ
treize pieds d'élévation. Au bas du piédestal , orné de divers bas-
reliefs de bronze , où les victoires du roi sont représentées, parois-
sent quatre figures aussi en bronze, enchaînées et assises sur des
monceaux d'.irmes , et on lit aux pieds du roi cette inscription latine :
f^iro immortali.
C 5
58 RECUEIL
» qui ont reçu du roi tant de bienfaits , il ne s'en
j» trouve pas un qui veuille le secourir, je vous dé-
» clare que ce sera moi qui lèverai cette armée. »
On lui donna sur-le-champ la commission et point
d'argent. Il partit pour la Suisse. Jamais négociation
ne fut si singulière. D'abord il persuada aux Gene-
vois et aux Suisses de faire la guerre au duc de Savoie,
conjointement avec la France. Il leur promit de la
cavalerie, il leur fit lever dix mille hommes d'infan-
terie , et les engagea de plus à donner cent mille
écus. Quand il se vit à la tête de cette armée , il prit
quelques places au duc de Savoie; ensuite il sut tel-
lement gagner les Suisses , qu'il engagea l'armée à
marcher au secours du roi. Ainsi ou vit, pour la pre-
mière fois , les Suisses donner des hommes et de l'ar-
gent. Sancy, dans cette négociation , dépensa une
partie de ses biens , il mit en gage ses pierreries , et
entr'autres, ce fameux diamant nommé le Sancy,
qui est à présent à la couronne.
60. Fidélité et fermeté d'Achitlc de Harlay et de
plusieurs autres magistrats.
Ttest difficile de prononcer le nom de Harlay, sans
se rappeler aussitôt cet Achille de Harlay , premier
président du parlement de Paris, dans le temps de
la ligue. Le duc de Guise étoit allé le voir. Il flatta ,
il promit , il menaça , afin de l'attirer à son parti.
Ce digne magistrat ne cessa de lui répondre que sa
règle seroit toujours le service et le bien de l'Etat ,
et qu'il périroit plutôt que de s'en départir. Il fut fi-
dèle à ses principes. On sait avec qvTelle fermeté il
reçut dans la suite Bu<?si-le- Clerc, ce maître d'ar-
mes, ce procureur, que le malheur des temps avoit
mis à la tête des factieux de Paris, et fait gouverneur
de la Bastille. Bussi étoit entré au parlement le pis-
tolet à la main. Le premier président, sans montrer
DE FAITS MÉMORABLES. 5g
la moindre frayeui-, lui demanda au nom de qui il
venoit. Bussi ne répondit que par des menaces , et
par lin ordre au premier président de le suivre en
[»rison , puisqu'il ne vouloit pas épouser les senli-^
mens de la ligue.
Alors Harlays se lève , Harlays ce noble guide ,
Ce chef d'un parlement , juste autant qu'intrépide ,
Il se présente aux (i) seize, il demande des fers.
Du front dont il auroit condamné ces pervers.
Henriade , Ch. IV.
Plusieurs magistrats scellèrent de leur sang celle
inviolable fidélité à leur souverain. Les seize osèrent
condamner , faire pendre Barnabe Brisson , Claude
Larcher et Jean Tardif, noms sublimes qui doivent
sans cesse frapper les oreilles des cituyens, pour leur
apprendre jusqu'à quel point un Français sait et doit
être fidèle à son prince. Le président Potier de No-
vion de Blancmesnil alloit subir le même sort , lors-
que le duc de Mayenne revint à Paris. Ce prince res-
pectoit , aimoit Blancmesnil : il courut lui-môme le
tirer de sa prison. « Je vous dois la vie, lui dit ce vé-
» nërable magistrat, mais la reconnoissance ne fera
* jamais de moi un traître. Souffrez que je me re-
» tire auprès de Henri IV. mon légitime roi. Toute
s ma vie je vous honorerai comme mon bienfaiteur;
» je ne puis vous servir comme mon maître. » La
vertu a des droits imprescriptibles sur les coeurs. Le
duc de Mayenne fut touché; il l'embrassa , et lui per-
mit de se rendre auprès de Henri IV.
Ce n'est qu'avec quelque douleur que je rapporte
ces traits. Pourquoi faut-il que je ne puisse louer quel-
ques-uns de mes concitoyens qu'aux dépens d'un
grand nombre d'autres ?
(i) On nommoit ainsi les principaux bour!,'eûis qui éloienl à la télé
de la ligue , et s'iUoitiit parlagé les seize quartiers de Paris.
6o RECUEIL
En if)48, à cette journée de; (i) barricades qui fut
comme le premier acte de la fronde , faction de ver-
tige et de folie, comme celle de la liguel'avoitété de
fanatisme et de fureur, Mathieu Mole, premier pré-
sident au parlement , ne démentit ni la fermeté de
ses prédécesseurs, ni le zèle de ses ancêtres , ni la fi-
délité des uns et des autres. Le peuple mutiné cou-
rut à l'hôtel de la première présidence pour immoler
un magistrat qu'il croyoit contraire à ses intérêts. Les
portes en él oient fermées ; Mole les fit ouvrir , en
disant que l'entrée de la maison d'un premier pré-
sident devoit être libre à tout le monde. On lui re-
présenta combien le peuple étoit irrité ; on lui ex-
posa tout le danger qu'il alloit courir ; on ne lui ca-
cha pas que quelques factieux oseroient peut-être
porter les mains sur lui et Iç poignarder. Non , non,
reprit-il avec assurance , il y a loin du poignard
d'un emporté au cœur d'un honnête homme. Ses
soins, son crédit apaisèrent la sédition , et la cour
récompensa ses services , en le faisant garde des
sceaux.
Le cardinal de Relz parle dans ses Mémoires de ce
premier président Mole , et il dit ; « Si ce n'étoit pas
une espèce de blasphème de dire qu'il y a quelqu'un
dans notre siècle plus intrépide que le grand Gustave
et M. le Prince, je dirois que c'a été Mole, premier
président. »
60. Belle action de M. de Tourvitle.
M. de Tourville servoit en 1661 sur un vaisseau
commandé par le chevalier d'Arligny. Ils furent at-
taqués par un navire turc , supérieur à celui qu'ils
montoient. Le combat avoit déjà duré deux heures
( I ) Ce nom lui vient de ce que le peuple révolté se barricada
clans toutes les rues.
DE FAITS MÉMORABLES. 6l
avec une bravoure et un acharnement égal , lorsque
le chevalier d'Artigny fut tué d'un coup de canon.
M. de Tourville fut obligé de prendre le commande-
ment. Presque au même instant, on vint lui dire que
le vaisseau percé de tous côtés par le canon des enne-
mis, faisoit eau très-considérablement, et qu'il alloit
bientôt couler bas. Point d'autre parti que de se ren-
dre. Tourville ne pouvoit s'y résoudre : sur l'heure
il prend une résolution hardie; il donne ses ordres ,
et crie à ses gens de se tenir prêts pour l'abordage.
Les deux vaisseaux s'accrochent. Les Turcs avides de
pillage , et se croyant assurés de la victoire , se pré-
cipitent sur le vaisseau français au nombre de cent
cinquante. M. de Tourville , au lieu de s'opposera
ce torrent , les laissa passer sur son bord , et sauta
dans leur navire avec le peu de monde qui lui restoit.
A peine y fut-il entré , qu'il fit couper les grappins,
et manœuvra pour l'éloigner du vaisseau français, où
il n'avoit laissé qu'un petit nombre de blessés qvii
n'avoient pu le suivre. Un quart d'heure ne s'étoit
pas écoulé, que ce vaisseau, où l'eau enlroit de toutes
parts , s'abîma avec les Turcs qui y cherchoient un
riche butin , et qui n'y trouvèrent que la mort. Pour
M. de Tourville, d'abord il rencontra beaucoup de
résistance sur le vaisseau ennemi ; mais ayant brisé
les fers de plusieurs esclaves chrétiens qui s'y trou-
voient, ceux-ci se joignirent à ses soldats, et l'aidè-
rent à s'emparer du bâtiment.
62. Intrépidité d'Anne Semé.
Au siège de Saint-Jean-d'Angely , en 1770, une
fille, âgée seulement de quinze ans, fit une action
bien mémorable. La maison de son père , nommé
Semé, éloit adossée au rempart du château; ce brave
citoyen s'y défendit long-temps avec beaucoup de
Ci RECUEIL
bonheur. Enfin le bruit se répandit qu'il y avoit été
tué. A cette nouvelle , Anne sa fille , qu'il avoit en-
voyée dans un autre quartier pour l'éloigner du pé-
ril , court toute en pleurs à la maison de son père
pour s'instruire de la vérité. A peine y éloit elle-en-
trée, qu'une des portes fut enfoncée par les assié-
geans , et qu'elle vit paroître un de leurs chefs. Elle
se sauve précipitamment dans une chambre haute ,
et s'y barricade. L'officier, sur qui la beauté de cette
fille avoit déjà fait une impression bien vive , la
poursuit et enfonce la porte. Anne sans délibérer . et
ne prenant conseil que de son courage, se jette
par la fenêtre. Heureusement elle ne se fait aucun
mal; elle se relève et prend la fuite. Son ennemi
étoit chargé du poids de ses armes, il balança un
moment. Cependant , honteux de se voir vaincu , il
prend le même parti , et court après la fugitive. Déjà
il l'atteignoit ; cette fille courageuse crioit à ses con-
citoyens, rangés sur la muraille : Tirez, et tuez-
nous tous deux. On ne lui obéissoit pas ; une mare
d'eau assez profonde étoit tout auprès, elle s'y pré-
cipite hardiment. L'officier qui la poursuivoit , reçut
alors un coup de feu qui le renversa. On profita de
ce moment pour aller au secours d'Anne , que l'on
eut beaucoup de peine à rappeler à la vie.
63. Bravoure du chevalier de Brienne et d'un
soldat , à ta journée d'ExUles.
A cette malheureuse journée d'Exilles, le 19 Juillet
1^47? où la témérité du chevalier de Belle-Isle alla
échouer contre les relranchemens de l'armée du duc
de Savoie , un jeune seigneur du nom de Brienne
avoit eu le bras fracassé, et ne laissoit pas de monter
à l'escalade. On voulut l'en détourner • » Allons tou-
'-P^c^?7/i.'^cz/y e^ K^e^z/ao) .
DE FAITS MÉMORABLES. 63
s jours, disoit-il, n'ai-je pas eucoreun bras pour mon
» roi et pour ma pairie ? »
A ce même combat d'Exilles , un de nos soldats
renouvela ce trait de courage , que l'hisloire grecque
a tant célébré. Les Perses, après la perte de la ba-
taille de Marathon, cherchèrent à se sauver vers leur
flotte, et se jetèrent précipilamment dans des bar-
ques. Un Grec, nommé Cynégire , en vit une pleine
de soldats ; il y porta la main pour l'arrêter et l'em-
pêcher de fuir ; on lui coupa le bras : il la saisit de
la main gauche , cette main lui fut coupée encore ;
il y appliqua les dents, et il aima mieux perdre la
tête que de lâcher prise. A Exilles, un de nos soldats
étoit arrivé jusqu'à ces retranchemens dont j'ai par-
lé ; il en saisit les palissades à deux mains pour les
arracher ; ses deux bras furent successivement em-
portés , mais son courage ne l'abandonna pas : il
cherchoit encore à les arracher avec les dents , lors-
qu'il fut renversé et tué d'un coup de fusil.
Admirons , je le veux bien , dit un écrivain célè-
bre, les exemples de l'antiquité ; mais qu'il reste au
moins place dans nos esprits , pour les exemples de
vertus que nous ont donnés nos concitoyens.
64. Sainval et Gênais.
Les nœuds d'une tendre amitié unissoient les jeu-
nes Sainval etGervais: mêmes goûts, mêmes amu-
semens. Occupés de ces douces affections dont l'ame
est susceptible , ils passoient les jours les plus heu-
reux. Un malin qu'ils étoient ensemble, dans un bois,
à cueillir des noisettes , Gervais aperçut un nid d'oi-
seaux. Embrasser l'arbre , grimper sur la branche «
fut l'ouvrage d'un instant : il satisfait son envie, et
le voilà possesseur de quatre petits oiseaux que Tinex-
périence rendoit encore timides. Pendant qu'il cher-
64 RECUEIL
choit les moyens de descendre sans les faire périr ,
un loup affamé vient droit à Sainval , qui jette un
cri ; Gervais voit le danger , et quoique persuadé
qu'il ne risque rien sur l'arbre, il se laisse glisser povir
secourir son ami. Il saisit un caillou : le loup furieux
s'élance sur Sainval ; Gervais le prévient , enfonce
son bras dans la gueule de l'animal , et le tient en
respect en serrant fortement sa langue , tandis que
Sainval perce de son couteau le loup qui expire.
Sainval témoigne , par ses caresses , sa reconnoi-
sauce à son ami. Tous deux traînent leur proie à la
ville. On s'assemble de foutes paris pour apprendre
leur aventure. Le récit détaillé qu'ils en font , arrache
des larmes de sentiment de tous les spectateurs. Ger-
vais se dérobe bientôt aux applaudissemens qu'on
donne à sa bravoure, retourne au bois chercher ses
oiseaux , les retrouve » et joue autour de la cage qui
les renferme.
65. Le dévouement courageux du chevalier
de Jars.
En i663, le garde des sceaux, Chàteauneuf , fut
arrêté et conduit au château d'Angouléme. Au même
temps, plusieurs de ses créatures et de ses amis furent
enfermés à la Bastille , et comme on vouloit faire le
procès au ministre , ils furent tous interrogés. Celui
dont on espéroit tirer le plus de lumières , étoit le
chevalier de Jars , homme sans fortune , mais plein
de probité , atlaché à Chàteauneuf par inclination
et par reconnoissance , son ami et son confident.
Le cardinal de Richelieu lui fit les plus belles pro-
messes du monde , pour l'engager à révéler ce qu'il
savoit des secrets du garde des sceaux ; il y joignit
les menaces. Mais de Jars ne put se résoudre à tra-
hir son bienfaiteur , et n'ouvrit la bouche que pour
en louer la fidélité et le zèle; il osa montrer de la
DE FAITS MÉMORABLES. 65
fermeté , et mépriser les promesses et les menaces
d'un homme devant qui tout trembloit en France.
Richelieu qui ne savoit pas se désister de ses entre-
prises, fit condamner à mort le chevalier de Jars,
en assurant les juges qu'il auroit sa grâce , et qu'on
ne cherchoit qu'à l'iulimider. Il écouta son arrêt
sans montrer la naoindre foiblesse , et marcha cou-
rageusement à la mort, A ce moment terrible , qui
fait frissonner la nature , il parut tranquille, soutenu
sans doute par cette idée consolante qu'il mouroit
victime de son attachement pour son ami , et de sa
reconnoissance pour son bienfaiteur. Il étoit sur
l'échafaud , on lui avoit bandé les yeux , le sabre
étoit levé sur sa tête , lorsqu'on cria : grâce ! Il des-
ceurl aussitôt : un des juges lui vantant la clémence
du roi et du cardinal, l'exhorta à révéler les mau-
vais desseins de M. de Chàteauneuf. a Ne vous flat-
» tez pas , lui répondit-il, de tirer aucun avantage
» de la frayeur que peut m'avoir causée la vue de
» la mort. M. de Chàteauneuf est un fort honnête
» homme qui a toujours bien servi le roi et l'Elat,
» et quand je saurois quelque chose de contraire ,
I» rien ne sera jamais capable de me faire décou-
» vrir les secrets que mes amis m'auront confiés. »
Denis, tyran de Syracuse , charmé de voir un
ami s'exposer à la mort pour son ami , leur fit grâce
à tous deux et les combla de caresses. Le chevalier
de Jars fut ramené à la Bastille , où il demeura
long-temps prisonnier.
66. Polisson, ou le secrétaire généreux.
On sait avec quel courage le célèbre Pélisson (i)
se montra l'ami du malheureux Fouquet , dont il
avoit été secrétaire. Abandonné , accusé par ceux
( i') Il a écrit avec élégance la première partie de l'histoire de
rAcadémie Française. Ses facturas, ses requêtes pour M. Fouquet ,
66 RECUEIL
dont il s'eloit vu adoré dans les jours de sa gloire ,
l'infortuné surintendant n'a voit presque plus d'ap-
pui que le zèle de Pélisson. On avoit arrélé celui-ci
presqu'en même temps ; mais, quoique prisonnier,
il avoit trouvé le moyen d'écrire pour la défense de
M. Fouquet. Il fit plus , il osa s'exposer à passer pour
ingrat , afin de lui découvrir un secret important.
Il avoit brûlé lui-môme un grand nombre de papiers
dont on auroit pu tirer avantage contre M. Fouquet;
et celui-ci , dans la persuasion qu'on les avoit en-
levés , pouvoit faire des aveux funestes. Il s'agissoit
de le prévenir. Pélisson qui n'en trouvoit point d'au-
tre moyen , l'accusa et voulut être confronté avec
lui. Le surintendant fut amené. Qu'on imagine
quelle dût être son affliclion , lorsqu'il vit son ami
devenu son accusateur, qu'il se crut trahi par celui
sur la fidélité duquel il avoit le plus compté. Il lui
demanda avec émotion où étoient les preuves des
accusations qu'il formoit contre lui. « Vous savez
» bien qu'il n'y en a point . lui dit alors Pélisson ;
') les papiers qui les contenoient ont été brûlés. »
C'est tout ce qu'il vouloit lui apprendre. On les ra-
mena Vun et l'autre en prison. Pélisson fut gardé
plus soigneusement ; il n'eut plus la facilité d'écrire;
mais du moins l'ennui d'une longue prison , l'espoir
des récompenses, et pour dire encore plus, le désir
de la liberté ne lui firent jamais rien avouer qui pût
charger M. Fouquet. Reconnoissance rare, fidélité
singulière, qu'on nesauroit trop proposer pour mo-
dèles , dans un siècle où le goûl de ces vertus s'af-
foiblit étrangement par une suite naturelle d'une
philosophie qui ramène tout à l'intérêt personnel.
sont des chefs-d'œuvres m ce genre. C'est de lui que madame de La
Siize disoit : qu'il abusoit de la permissiou qu'ont les hommes d'è-
Ire laids.
DE FAITS MÉMORABLES. 67
67. Désintéressement de Du Guay-Trouin.
En 1707 , messieurs de Forbin et du Guay-Trouin
ayant réuni leurs escadres, livrèrent à la flotte an-
glaise une bataille qu'ils gagnèrent. M. du Guay-
Trouin y fit à son ordinaire des prodiges d'habileté,
de courage et de zèle pour le bien de l'Etat. Louis XIV,
qui ne laissoit jamais le mérite sans récompense ,
dès qu'il lui étoit connu , accorda à du Guay-Trouin
une pension de mille livres sur le trésor royal. Ce
grand homme , par un de ces traits de désintéresse-
ment , qui honorent plus un héros que le gain de
cent batailles , écrivit au ministre pour le prier de
faire passer cette pension à M. de St.-Auban , qui
en avoit plus besoin que lui. C'étoit son capitaine
en second , et il avoit eu une cuisse emportée à l'a-
bordage d'un vaisseau ennemi. « Je suis trop récom-
» pensé, disoit du Guay-Trouin , si j'obtiens l'avan-
» cément de mes officiers. • Le ministre eut égard
à sa lettre , et M. de St.-Auban fut avancé.
68. La clémence est la vertu des rois.
Hekhi IV demanda un jour au jeune duc de Mont-
morency quelle étoit la plus grande qualité d'un roi.
Le duc répondit sans hésiter, « que c'étoit la clé-
» mence. — Pourquoi la clémence , ajouta le roi ,
» plutôt que le courage , la libéralité , et tant d'au-
>> très vertus qu'un souverain doit posséder .^ — C'est,
» lui repartit le duc, qu'il n'appartient qu'aux rois
» de pardonner ou de punir le crime en ce monde»
Ce jeune duc avoit l'idée de la solide gloire. Il ren-
doit en même temps justice au caractère de Hen-
ri IV, qui fut de ses sujets te vainqueur et ie père.
Le Prince de Joinville ayant formé des intelligen-
ces secrètes avec les ennemis de Henri IV , fut ar-
08 RECUEIL
rêté. La bonté du roi sauva le coupable, et ayant
fait venir le duc et la duchesse de Guise. Voilà ,
leur dit ce bon prince, ic véritable enfant prodi-
gue , qui s'est imaginé de helles folies ; je lui par-
donne pour l'amour de vous , mais c'est à condi-
tion que vous le querellerez bien,
« Sire , disoit le cardinal de Retz à Louis XIII ,
» la clémence est la vertu favorite des grands prin-
» ces; au milieu de leurs plus beaux triomphes , ils
» font gloire de céder à la compassion. Quand vous
» voyagez dans vos provinces, vous devez ressena-
» blerà ces fleuves qui portent partout l'abondance.
» A Dieu ne plaise que votre passage puisse se com-
» parer à celui des torrens , dont les eaux impétueu-
D ses ravagent et ruinent tout ! »
6g. La modération de Turenne.
Le vicomte de Turenne a fait connoître dans plus
d'une occasion jusqu'oîi alloit sa sagesse et sa mo-
dération. Etant sur le point d'attaquer les lignes des
ennemis qui assiégeoient la ville d'Arras , il n'avoit
point les oulils qui lui étoient nécessaires. Il en en-
voya demander par un de ses gardes au maréchal
de la Ferté. Le garde vint bientôt après dire, que
non-seulement M. de la Ferté les avoit refusés, mais
encore qu'il avoit accompagné son refus de paroles
désobligeantes. Le vicomte se tournant alors vers
les officiers qui se trouvoient aviprès de lui , se con-
tenta de dire : « Puisqu'il est si en colère , il faut
» se passer de ses outils , et faire comme si nous les
0 avions. »
Le même maréchal de la Ferté ayant trouvé nn
autre garde du vicomte de Turenne hors du camp ,
lui demanda ce qu'il faisoit ; et sans attendre sa ré-
ponse, il s'avança sur lui, et le chargea à coup de
DE FAITS MÉMORABLES. 69
canne. Le malheureux vint se présenter tout en sang
à son maître, exagérant fort les mauvais traitemens
qu'il avoit reçus. Le vicomte feignit de s'en prendre
au garde même :// faut, lui dit-il, que vous soyez
un bien méchant homme , four l'avoir obligé à
vous traiter de ia sorte; et il ordonna aussitôt de le
conduire au maréchal de la Ferlé, et de lui dire,
qu'il lui faisoit excuse de ce que cet homme lui avoit
manqué de respect, et qu'il le remeltoit entre ses
mains , pour en faire telle punition qu'il lui plairoit.
Cette modération étonna toute l'armée. Lemaréchal
de la Ferté surpris lui-même , s'écria avec une espèce
de jurement qui luiétoit assez ordinaire : Cet hom-
me sera-t-it toujours sage , et moi toujours fou ?
Le carrosse de M. de Turenne s'étant trouvé un
jour arrêté dans une rue de Paris par un embarras,
un jeune homme de condition qui ne le connoissoit
point, et dont le carrossse étoit à la saitç du sien ,
vint 'donner à grands coups de canne sur le cocher
du vicomte de Turenne, parce qu'il n'avançoit pas
assez tôt à son gré. Le vicomte regardoit tranquille-
ment cette scène ; mais un marchand étant sorti de
sa boutique , un bâton à la main , se mit à crier :
Comment j on maltraite ainsi tes gens de M. de
Turenne !
Ce jeune homme , qui à ce nom se crut perdu ,
courut à la portière du carrosse de M. de Turenne lui
demander pardon. Le vicomte qu'il croyoit bien en
colère, s'étant mis à sourire :« Effectivement , Mon-
sieur, vous vous entendez fort bien à corriger mes
gens ; quand ils feront des sottises, ce qui leur arrive
souvent . je vous les enverrai. M. de Turenne se po-
sédant ainsi dans ces sortes d'occasions, où les autres
hommes ne sont plus maîtres d'eux-mêmes, n'est-
il pas digne d'être mis en parallèle avec les plus grands
hommes de Rome ? La Grèce eût-elle refusé de le
mettre au nombre de ses sages ?
ijO RECUEIL
^o, La fêle de la Rose établie à Satency par saint
Mêdard.
L'iNSTiTTJTioN de la fête de la Rose est très-ancien-
ne; on l'attribue à S. Médard, évêque de Noyon ,
qui vivoit dans le cinquième siècle , du temps de
Clovis. Ce bon évêque , qui étoit en même temps
seigneur de Salency , village à une demi- lieue de
Noyon , avoit imaginé de donner tous les ans à celle
des filles de Salency qui jouiroit de la plus grande
réputation de vertu , une somme d'argent et une
couronne ou chapeau de roses. On dit qu'il donna
lui-même ce prix glorieux à une de ses sœurs que
la voix publique avoit nommée pour être Rosière.
On voit encore au-dessus de Tautel de la chapelle
de S. Médard, située à Fune des extrémités du village
de Salency, un tableau où ce saint prélat est repré-
senté en habits pontificaux, [et mettant une cou-
ronne dcTOses sur la tête de sa sœur qui est à ge-
noux.
Cette récompense devint pour les filles de Salency
un puissant motif de sagesse : saint Médard, frappé
de cet avantage , perpétua cet établi.ssement. Il dé-
tacha des domaines de sa terre douze arpens, dont
il affecta les revenus au paiement des frais de cette
cérémonie.
Par le titre de la fondation , il faut non- seulement
que la Rosière ait une conduite irréprochable, mais
que son père, sa mère, ses frères, ses sœurs et autres
parens , jusqu'à la quatrième génération , soient eux-
mêmes irrépréhensibles. La tache la plus légère, le
moindre soupçon , le plus petit nuage dans sa famille
seroit un titre d'exclusion. Il faut des quatre , des
huit , des seize quartiers de noblesse , pour entrer
dans certains ordres de chevalerie , dans certains
chapitres. Des quartiers de probité et de mérite réel
ne devroient-ils pas faire partie de ces preuves, puis-
DE FAITS MÉMORABLES. 71
que sans l'honneur , il n'y a point de véritable no^
blesse ?
Le seigneur de Salency a toujours été en posses-
sion du droit de choisir la Rosière entre trois filles
les plus vertueuses du village de Salency , qu'on lui
présente un mois d'avance. Lorsqu'il l'a nommée ,
il est obligé de la faire annoncer au prône de la pa-
roisse , afin que les autres filles aient le temps d'exa-
miner ce choix, et de le contredire , s'il n'étoit pas
conforme à la justice la plus rigoureuse. Cet exa-
men se fait avec l'impartialité la plus sévère. Ce
n'est qu'après celte épreuve que le choix du seigneur
est confirmé.
Le 8 Juin , jour de la fête de saint Médard , vers
les deux heures après midi , la Rosière , vêtue de
blanc , les cheveux flottans en grosses boucles sur
ses épaules , accompagnée de sa famille , et de douze
filles aussi vêtues de blanc, avec un large ruban
bleu en baudrier, se rend au château de Salency
au son des tambours , des violons et des musettes.
Le seigneur va la recevoir lui-même et lui donne la
main : précédé alors des instrumens et suivi d'un
nombreux cortège^ il l'accompagne jusqu'à l'église
paroissiale, oîx elle entend les vêpres , étant placée
au milieu du chœur.
Les vêpres finies , le clergé sort processionnelle-
ment avec le peuple pour aller à la chapelle de S.
Médard. C'est là que le curé ou l'officiant bénit la
couronne au chapeau de roses, qui est posé sur l'au-
tel. Ce chapeau est entouré d'un ruban bleu , et garni
sur le devant d'un anneau d'argent ( i ). Après la
I (i) Louis XIII se trouvant , un jour au château de Varennes ,
I près de Salency , M. de Relloy , alors seigneur de ce village ,
j supplia ce monarque de faire donner en son nom celle récompense
I de la vertu. Louis XIII y consenlit et envoya M. le in^irquis de
I Cordes , u premier capitaine de» gardes, qui fit la rtiûmonie de
^2 RECUEIL
bénédiction et un sermon analogue au sujet , le cé-
lébrant pose la couronne svir la tête de la Rosière ,
qui est à genoux , et lui remet en même temps la
somme qui lui est destinée, en présence du seigneur
et des officiers de sa justice.
La Rosière , ainsi couronnée , est conduite de
nouveau par le seigneur ou son fiscal , et toute la
suite , jusqu'à la paroisse , où l'on chante le Te
Deum et une antienne à S. Médard, au bruit de la
mousqueterie des jeunes gens du village. Au sortir
de l'église , le seigneur mène la Rosière jusqu'au
milieu de la grande rue de Salency , où se trouve
dressée une table garnie , suivant ce qui est prescrit
par l'acte de fondation.
De là toute l'assemblée se rend dans la cour du
château , sous un gros arbre , pour y célébrer une
fête champêtre jusqu'au coucher du soleil. Le len-
demain , dans l'après - midi , la Rosière invite chez
elle les filles du village , et leur donne tous les di-
vertissemens ordinaires en pareil cas.
On ne sauroit croire combien cet établissement
excite à Salency l'émulation des mœurs et de la sa-
gesse. Tous les habitans de ce village sont doux,
honnêtes , sobres , laborieux, et tout le monde y vit
satisfait de son sort. On assnre qu'il n'y a pas un
seul exemple , pas un seul , dans toute la rigueur
du terme , je ne dis pas d'un crime commis à Sa-
lency par un habitant du lieu , mais même d'un
vice grossier , tandis que les paysans des environs
sont remarquables par leur grossièreté et leurs dé-
sordres.
la Rose pour sa majesté , et qui par ses ordies , ajouta aux fleurs
une bague d'argent et un cordon bleu. C'est depuis cette époque que
la Rosière reçoit cette bague , et qu'elle et ses compagnes sont
décorées de ce ruban.
71-
DE FAITS MÉMORABLES. 78
71. Sur leduêl et les dueUistes.
Le vrai brave consacre son courage à la défense
de sa patrie.
Un capitaine français étant appelé en duel par
un autre oflBcier, il lui répondit : « Je ne sais pas
» me battre malgré les lois ; mais je saurai aussi-
» bien qu'un autre affronter le danger , quand mon
» devoir l'exigera. 11 y a un coup de main à faire ,
» très-ulile et très-honorable pour nous , monsieur,
» mais très-périlleux : allons demander à notre gé-
» néral la permission de le tenter ensemble , nous
j» ferons en sorte de nous y surpasser l'un et l'au-
» tre pour le bien de la patrie et de l'armée. » Celui
qui avoil proposé le duel , trouva le projet si péril-
leux en effet , qu'il refusa de soumettre sa valeur à
une pareille épreuve. Tel est le genre de courage
de la plupart de ceux qui sont prompts à provoquer
des combats particuliers ; on en a vu chercher à se
faire une réputation de bravoure dans des combats
singuliers , et se mettre au lit un jour de bataille.
72. La première faute corrigée, ou ie défaut de
valeur far inexpérience.
Le maréchal de Catinat se plaignoit amèrement
de la précipitation avec laquelle on jugeoit un offi-
cier d'après une première faute , et croyoit au con-
traire qu'il étoit du devoir d'un général de lui four-
nir les moyens de la réparer. Il racontoit souvent à
ce propos une histoire qui lui étoit arrivée , sans
jque jamais on ait pu deviner qui y avoit donné lieu.
Un jeune homme , très-recommandé par toute la
cour, vint à son armée prendre le commandement
d'un régiment. Le maréchal lui dit à son arrivée ,
que pour première preuve de considération , il lui
Manuel. D
74 RECUEIL
donneroît le lendemain un délachennent ; et qu'il
pouvoit l'assurer de la rencontre des ennemis. La
promesse du maréchal fut accomplie : le détache-
ment trouva les ennemis. Le jeune homme, étonné
par le bruit et le sifllement des balles , tint une
conduite scandaleuse pour l'armée. Tout le monde
en parla ; le maréchal fit tout ce qu'il put pendant
la journée pour paroître ne pas entendre les difTé-
rens discours. Quand la nuit fut venue , il envoya
chercher ce jeune homme , lui parla de sa faute , et
lui dit qu'il fâlloit opter entre le parti de la réparer
le lendemain , ou de se retirer le même jour. Le
jeune homme ne balança point ; il commanda le
lendemain un nouveau détachement, rencontra les
ennemis, montra la plus grande valeur, et fut de-
puis, de l'aveu du maréchal de Catinat, un des
meilleurs officiers qu'ait eus le roi.
yS. Montesquieu et Robert.
Un jour de dimanche , Robert , jeune homme de
la physionomie la plusjnléressanle , attendoit sur le
rivage à Marseille que quelqu'un entrât dans son ba-
telet. Un inconnu s'y plaça : mais un instant après ,
ne croyant pas que ce jeune homme fût le conduc-
teur de cette barque , il se préparoit à en sortir pour
passer dans une autre. « Monsieur , lui dit Robert ,
celle-ci est la mienne , voulez-vous sortir du port ?
— Non , il n'y a plus qu'une heure de jour. Je voulois
seulement faire quelques tours dans le bassin , pour
profiter de la fraîcheur et de la beauté de la soirée...
Mais vous n'avez pas l'air d'un marinier , ni le ton
d'un homme de cet état. — Je ne le suis pas en effet ; ^
ce n'est que pour gagner de l'argent que je fais ce {
métier les fêtes et les dimanches seulement. — Cela j
me donne mauvaise idée de vous ; vous êtes donc ,
DE FAITS MÉMORABLES. ^5
bien avare? — Ah! monsieur, si vous saviez pour-
quoi je désire si fort de gagner de l'argent, vous n'a-
jouteriez pas à ma peine celle de me croire un carac-
tère si bas. — J'ai pu vous faire tort; mais vous ne
vous étiez point expliqué. Faisons notre promenade,
et vous me conterez voire histoire. L'inconnu s'as-
sied. — Eii bien , poursuit-il , dites-moi quels sont
vos chagrins ; vous m'avez disposé a y prendre part.
— Je n'en ai qu'un , dit le jeune homme, celui d'a-
voir un père dans les fers , sans pouvoir l'en tirer. Il
étoit courtier de cette ville ; il s'étoit procuré de ses
épargnes et de celles de ma mère un intérêt sur un
vaisseau en charge pour Smyrne, et pour le Levant:
il a voulu veiller lui-même à l'échange de sa paco-
tille , et en faire le choix. Le vaisseau a été pris
par un corsaire , et conduit à Tétuan , où mon mal-
heureux père est esclave avec le reste de l'équipage.
11 faut deux mille écus pour sa rançon; mais comme
il s'étoit épuisé afin de rendre son entreprise plus im-
portante , nous sommes bien éloignés d'avoir cette
somme. Cependant ma mère et mes soeurs travaillent
jour et nuit; j'en fais de même chez mon maître ,
dans l'état de joaillier que j'ai embrassé, et je cher-
che à mettre à profit , comme vous voyez , les diman-
ches et les fêtes. Nous nous sommes retranchés jus-
que sur les besoins de première nécessité ; une seule
petite chambre forme tout notre logement. Je croyois
d'abord aller prendre la place de mon père , et le
délivrer en me chargeant de ses fers ; j'étois prêt à
exécuter ce projet, lorsque ma mère , qui en fut in-
formée, je ne sais comment, m'assura qu'il étoit
aussi impraticable que chimérique , et fit défendre à
tous le capitaines du Levant de me prendre sur leur
bord. — Et recevez-vous quelquefois des nouvelles
de votre père ? Savez-vous quel est son p.itron à Té-
tuan? quels traitemens il y éprouve ? — Son patron
est intendant des jardins du roi : on le traite avec
2
7 6 RECUEIL
humanité , et les travaux auxquels on l'emploie ne
sont pas au-dessus de ses forces : mais nous ne som-
mes pas avec lui pour le consoler, pour le soulager;
il est éloigné de nous , d'une épouse chérie , et de
trois enfans qu'il aima toujours avec tendresse. —
Quel nom porte-t-il à Tétuan ? — Il n'en a point
changé ; il s'appelle Robert , comme à Marseille. —
Robert.... chez l'intendant des jardins? — Oui , mon-
sieur.— Votre malheur me louche; mais, d'après
vos sentimens qui le méritent, j'ose vous présager
un meilleur sort , et je vous le souhaite bien sincère-
ment.... En jouissant du frais , je voulois me livrer à
la solitude : ne trouvez donc pas mauvais , mon ami ,
que je sois tranquille un moment. »
Lorsqu'il fut nuit , Robert eut ordre d'aborder.
Alors l'inconnu sort du bateau , lui remet une bourse
entre les mains , et , sans lui laisser le temps de le
remercier , s'éloigne avec précipitation. II y avoit
dans cette bourse huit doubles louis en or , et dix
écus en argent. Une telle générosité donna au jeune
homme la plus haute opinion de celui qui en étoit
capable ; mais ce fut en vain qu'il fit des vœux pour
le rejoindre et lui en rendre grâces.
Six semaines après cette époque , celte famille hon-
nête qui conlinuoit sans relâche à travailler pour
compléter la somme dont elle avoit besoin , prenoit
un dîner frugal , composé de pain et d'amandes sè-
ches : elle voit arriver Robert le père très-propre-
ment vêtu , qui la surprend dans sa douleur et dans
sa misère. Qu'on juge de l'élonnement de sa femme
et de ses enfans, de leurs transports, de leur joie.
Le bon Robert se jette dans leurs bras , et s'épuise
en remercîmens sur les cinquante louis qu'on lui a
comptés en «'embarquant dans le vaisseau , où son
passage et sa nourriture étoient acquittés d'avance ;
sur les habillemens qu'on lui a fournis ; et il ne sait j
«omment reconnaître tant de zèle et tant d'amour, j
DE FAITS mÉMORABLES. 'J'^
Une nouvelle surprise tenoit cette famille immo-
bile : ils se regardoient les uns les autres. La mère
rompt le silence ; elle imagine que c'est son fils qui
a tout fait ; elle raconte à son père comment , dès
l'origine de son esclavage , il a voulu aller prendre
sa place , et comment ell'e l'en avoit empêché. Il fal-
loit six mille francs pour la rançon : nous en avions ,
poursuit-elle , un peu plus delà moitié , dont la meil-
leure partie étoit le fruit de son travail ; il aura trouvé
des amis qui l'auront aidé. Tout-à-coup , rêvevir et
taciturne , le père consterné , s'adressant à son fils :
Malheureux ! qu'as-tu fait ? comment puis-je te de-
voir ma délivrance sans la regretter ? comment pou-
voit-elle rester un secret pour ta mère , sans avoir été
achetée au prix de la vertu ? A ton âge , fils d'un in-
fortuné, d'un esclave , on ne se procure point natu-
rellement les ressources qu'il te falloit. Je frémis de
penser que l'amour paternel t'a rendu coupable. Ras-
sure-moi , sois vrai , et mourons tous , si tu as pu
cesser d'être honnête. — Tran<juillisez-vous , mon
père, répond-il en l'embrassant; votre fils n'est pas
indigne de ce titre , ni assez heureux pour avoir pu
vous prouver combien il lui est cher. Ce n'est point
à moi que vous devez votre liberté; je connois notre
bienfaiteur. Souvenez-vous , ma mère , de cet in-
connu qui me donna sa bourse ; il m'a fait bien des
questions. Je passerai ma vie à le chercher ; je le
trouverai, et il viendra jouir du spectacle de ses bien-
faits. Ensuite il raconte à son père l'anecdote de l'in-
connu, et le rassure ainsi sur ses craintes.
Rendu à sa famille , Robert trouva des amis et des
secours. Ses succès surpassèrent son attente. Au bout
de deux ans il acquit de l'aisance; sesenfans, qu'il
avoit établis, partageoient son bonheur entre lui et
sa femme , et il eût été pour eux sans mélange , si
les recherches contiimelles du fils avoient pu faire
découvrir ce bienfaiteur, qui se déroboit avec tant
•jS RECUEIL
de soin à leur reconnoissance et à leurs vœux. Il le
rencontre enfin un dimanche matin , se promenant
seul sur le port. Ah! mon Dieututélaire!.,. c'est tout
ce qu'il peut prononcer en se jetant à ses pieds où
il tombe sans connoissance. L'inconnu s'empresse
de le secourir , et de lui demander la cause de son
état. Quoi! monsieur, pouvez-voiis l'ignorer, lui ré-
pond le jeune homme? avez-vous oublié Robert et
sa famille infortunée , que vous rendîtes à la vie en
lui rendant son père ? — Vous vous méprenez, mon
ami , je ne vous connois point , et vous ne sauriez
me connoître : étranger à Marseille , je n'y suis que
depuis peu de jours. — Tout cela peut être; mais sou-
venez-vous qu'il y a vingt-six mois que vous y étiez
aussi ; rappelez-vous celte promenade dans ce port ;
l'intérêt que vous prîtes à mon malheur , les ques-
tions que vous me fites sur les circonstances qui
pouvoient vous éclairer et vous donner les lumières
nécessaires pour être notre bienfaiteur. Libérateur
de mon père , pouvez-vous oublier que vous êtes le
sauveur d'une famille entière , qui ne désire plus
rien que votre présence ? Ne vous refusez pas à ses
vœux , et venez voir les heureux que vous avez faits ; .
venez. — Je vous l'ai déjà dit , mon ami , vous vous
méprenez. « Non , monsieur, je ne me trompe point;
vos traits sont trop profondément gravés dans mon
cœur , pour que je puisse vous méconnoître. Venez,
de grâce. » En même temps il le prenoit par le bras ;
et lui faisoit une sorte de violence pour l'entraîner.
Une multitude de peuple s'assembloit autour d'eux.
Alors l'inconnu , d'un ton plus grave et plus ferme :
monsieur, dit-il , celte scène commence à être fati-
gante. Quelque ressemblance occasione votre er-
reur ; rappelez votre raison , et allez dans votre fa-
mille profiter de la tranquillité dont vous me parois-
sez avoir besoin ! « Quelle cruauté ! s'écrie le jeune
homme : bienfaiteur de cette famille , pourquoi alté-
DE FAITS MÉMORABLES. ^9
rer, par votre résistance , le bonheur qu'elle ne doit
qu'à vous ? Resterai-je en vain à vos pieds ? Serez-
vous assez inflexible pour refuser le tribut que nous
réservons depuis si long-temps à votre sensibilité ?
Et vous, qui êtes ici présens, vous que le trouble
et le désordre où vous me voyez doivent attendrir ,
joignez-vous tous à moi , pour que l'auteur de mon
salut vienne contempler lui -même son propre ou-
vrage. » A ces mots, l'inconnu paroît se faire quel-
ques violences : mais comme on s'y attendoit le
moins , réunissant toutes ses forces , et rappelant
sou courage pour résister à la séduction de la jouis-
sance délicieuse qui lui est offerte , il s'échappe
comme un trait au milieu de la foule , et disparoît
en un instant.
Cet inconnu le seroit encore aujourd'hui, si ses
gens d'affaires , ayant trouvé dans ses papiers , à la
mort de leur maître , une note de 7600 liv. envo5'ées
à un négociant de Cadix, n'en eussent pas deman-
dé compte à ce dernier, mais seulement par curio-
sité , puisque la note étoit bàtonnée et le papier
chiffonné , comme ceux que l'on destine au feu. Ce
négociant répondit qu'il en avoit fait usage pour dé-
livrer un Marseillais , nommé Robert , esclave à
Tétuan , conformément aux ordres de M. de Mon-
tesquieu. Ce célèbre écrivain alioit souvent à Mar-
seille voir sa sœur , madame d'Héricourt.
74. Le ton (ils.
Un enfant de très- bonne naissance , placé à l'é-
cole militaire , se contentoit , depuis plusieurs jours
de la soupe et du pain sec avec de l'eau. Le gou-
verneur , averti de cette singularité , l'en reprit , at-
tribuant cela à quelque excès de dévotion mal en-
tendue. Le jeune enfant coutinuoit toujours , sans
4
8o RECUEIL
découvrir son secret. Enfin le gouverneur , fatigué
de cette persévérance , après lui avoir doucement
représenté combien il étoit nécessaire d'éviter toute
singularité , et de se conformer à l'usage de l'école ,
voyant qu'il ne s'expliquoit pas sur les motifs de sa
conduite , fut contraint de le menacer , s'il ne se
réformoit , de le rendre à sa famille. Hélas ! mon-
sieur , dit alors l'enfant, vous voulez savoir la rai-
son que j'ai d'agir comme je fais , la voici : Dans la
maison de mon père , je mangeois du pain noir en
petite quantité ; nous n'avions souvent que l'eau à
y ajouter : ici , je mange de bonne soupe , le pain y
est bon , blanc, et à discrétion ; je trouve que je fais
grandechère , et je ne puis me résoudre à manger
davantage , me souvenant de l'état de mon père et
de ma mère.
Le gouverneur ne pouvoit retenir ses larmes, en
voyant la sensibilité et la fermeté de cet enfant.
Monsieur, lui dit-il, si M. votre père a servi , n'a-
l-il pas de pension ? Non , répondit l'enfant. Pen-
dant un an il en a sollicité une ; le défaut d'argent
l'a contraint d'y renoncer. Il a mieux aimé languir
que de faire des dettes à Versailles. Eh bien , dit le
gouverneur , si le fait est aussi prouvé qu'il paroît
vrai dans votre bouche, je vous promets de lui obtenir
cinq cents livres de pension. Puisque vos parens sont
si peu à leur aise , vraisemblablement ils ne vous
ont pas bien garni la bourse : recevez pour vos me-
nus plaisirs ces trois louis que je vous présente de
la part du roi : et quant à monsieur votre père , je
lui enverrai d'avance les six mois de la pension que
je suis assuré de lui obtenir. Monsieur , reprit l'en-
fant , comment pourrez- vous lui envoyer cet argent ?
Ne vous en inquiétez pas, répondit le gouverneur,
nous en trouverons le moyen. Ah ! monsieur, reprit
promptement l'enfant , puisque vous avez cette fa-
cilité , remettez - lui aussi les trois louis que vous
DE FAITS MÉMORABLES. 8l
venez de me donner. Ici , j'ai de tout en abondance,
cet argent me deviendroit inutile , il fera grand bien
à mon père pour ses autres enfans.
75. Louis le bienfaisant.
Le roi Louis XVI et son épouse, peu de temps avant
de monter sur le trône, se promenoient dans le parc
de Versailles, Libres du faste importun qui sans cesse
assiège les grands, ils aperçurent un jeune enfant
qui portoit une écuelle avec quelques cuilliers d'étain .
Que portes-tu là ? lui dit la princesse. — Madame ,
c'est de la soupe pour mon père et ma mère qui tra-
vaillent là-bas aux champs. — Et avec quoi est- elle
faite ? — Avec de l'eau , madame , et des racines. —
Quoi, sans viande! — Oh! madame bien heureux quand
nous avons du pain. — Eh bien , dit le roi , porte ces
deux louis à ton père , pour vous faire à tous de
meilleure soupe... Les deux augusles époux suivent
de loin cet enfant, et apercevant le bon homme courbé
sous le poids de son travail , qui , dès que sa fille lui
a fait part de cette heureuse rencontre , tombe à ge-
noux avec sa femme et ses enfans , et lève les mains
vers le ciel. Ah! vois-tu, mon ami ! s'écrie la prin-
cesse, ils prient pour nous. Quel plaisir on goûte à
faire le bien !
76. Jean de Chourses , ou ie sujet fidèle.
Jean de Chourses, comte de Malicorne , chevalier
des ordres du roi , gouverneur de Poitou , étoit at-
taché à Henri III , roi de France , et ce monarque
l'honoroit de son amitié. Les rebelles de Poitiers se
saisirent de «a personne , le traînèrent dans les rues
de cette ville , en portant à chaque pas leurs halle-
bardes à sa gorge pour l'intimider et l'obliger de se
0 :^
Sa BECUEIL
joindre à eux. « Je n'ai jamais commis de lâcheté .
» le serment que vous voulez que je fasse en seroit
» une, leur répondit-ii : vous pouvez m'ôter la vie, mais
» TOUS ne m'ôterez jamais l'honneur, jusqu'à me ren-
» dre parjure à mon souverain. »
77. La jeunesse de Turenne.
Le vicomte de Turenne étoit d'une complexion très-
délicate dans son enfance , et sa constitution fut tou-
jours foible jusqu'à l'âge de douze ans ; ce qui fit
dire à son père , qu'il ne seroit jamais en état de
soutenir les travaux de la guerre. Le jeune héros ,
pour le forcer à penser différemment , prit à l'âge de
dix-huit ans , la résolution de passer une nuit sur le
rempart de Sedan. Le chevalier de Vassignac son
gouverneur , après l'avoir long-temps cherché , le
trouva sur l'affût d'un canon où il s'éloit endormi.
Il s'attacha beaucoup à la lecture de l'histoire ,
surtout à celle des grands hommes qui s'étoienl dis-
tingués par les vertus et les talens militaires ; et il
fut frappé du caractère d'Alexandre-le-Grand ; le gé-
nie de ce conquérant plut au jeune vicomte, que son
ambition auroit peut-être porté aux entreprises les
plus éclatantes , s'il eût vécu dans ces temps oij la
valeur seule autorisoit les hommes à troubler la paix
de l'univers. Dans son enfance , il prenoit plaisir à
lire Quinte-Cvirce , et à raconter aux autres les faits
héroïques qu'il avoit lus. Pendant ces récits , on
voyoitson génie s'animer, ses yeux élinceler; et alors
son imagination échauffée forçoit la difficulté natu-
relle qu'il avoit à parler. Un officier s'avisa un jour
de lui dire que l'histoire de Quinte Curce n'étoit qu'un
roman ; le jeune prince en fut vivement piqué : la
duchesse de Bouillon , pour se divertir , fit signe à
l'officier de continuera le contredire ; la dispute s'é-
DE FAITS MÉMORABLES. 83
chauffa, le héros naissant se mit en colère, quitta
brusquement la compagnie, et fit appeler secrèle-
nient en duel l'officier , qui accepta la proposition
pour amuser la duchesse de Bouillon , charmée de
voir dans son fils des marques d'un courage précoce.
Le lendemain le vicomte sortoit de la ville sous pré-
texte d'aller à la chasse , et étant arrivé au lieu du
rendez-vous , il y trouva une table dressée. Comme
il revoit à ce que siguifioit cet appareil , la duchesse
de Bouillon parut avec l'officier, et dit à son fils qu'elle
venoit servir de second à celui contre qui il vouloit
se battre. Les chasseurs se rassemblèrent , on servit
le déjeûner , la paix tut faite , et le duel se changea
en une partie de chasse.
78. Le chien d'aubry de Mont-Didier.
Soi's le règne de Charles V , roi de France , Aubry
de Mont-Didier passant seul dans la forêt de Bondy,
fut assassiné et enterré au pied d'un arbre. Son chien
resta plusieurs jours sur la fosse , et ne la quitta que
pressé par la faim ; il vient à Paris chez un ami in-
time de son malheureux maître, et par ses tristes
hurlemens, semble lui annoncer la perte qu'il a faite.
Après avoir mangé , il recommence ses cris , va à la
porte, tourne la tête pour voir si on le suit , revient
à cet ami de son maître , le tire par l'habit, comme
pour lui marquer de venir avec lui. La singularité
desmouvemens de ce chien, sa venue sans son maître
qu'il ne quittoit jamais, ce maître qui tout d'un
coup a disparu , et peut-être cette distribution de
justice et d'événemens qui ne permet guère que les
crimes restent long-temps cachés, tout cela fit qu'on
suivit ce chien. Dès qu'on fut au pied de l'arbre , il
redoubla ses cris en grattant la ferre, comme pour
faire signe de chercher en cet endroit. On y fouilla,
6
84 RECUEIL
et on y trouva le corps de cet infortuné Aubry. Quelque
temps après, ce chien aperçut par hasard l'assassin,
que tous les historiens nomment le chevalier Ma-
caire ; il lui saute à la gorge , et on a bien de la
peine à lui faire lâcher prise : chaque fois qu'il le
rencontre , il l'attaque et le poursuit avec fureur.
L'acharnement de ce chien , qui n'en veut qu'à cet
homme , commence à paroîfre extraordinaire. On
se rappelle l'affection qu'il avoit marquée pour son
maître , et en même temps plusieurs occasions oîi
ce chevalier Macaîre avoit donné des preuves de sa
haine et de son envie contre Aubry de Mont-Didier:
quelques circonstances augmentèrent les soupçons.
Le roi , instruit de tous les discours qu'on tenoit , se
fait amener ce chien, qui paroît tranquille jusqu'au
moment qu'apercevant Macaire au milieu d'une
vingtaine d'autres courtisans , il aboie et cherche à
se jeter sur lui.
Dans ce temps-là on ordonnoit le combat entre
l'accusateur et l'accusé , lorsque les preuves du crime
n'étoient pas convaincantes : on nommoit ces sortes
de combats , Jvgeviens de Dieu ; parce qu'on éloit
persuadé que le Ciel auroit plutôt fait un miracle ,
que de laisser succomber l'innocence. Le roi, frappé
de tous les indices qui se réunissoient contre Macaire,
jugea qu'il échéoit gage de bataille , c'est-à-dire ,
qvi'il ordonna le duel entre le chevalier et le chien.
Le champ clos fut marqué dans l'île de Notre-Dame
qui n'étoit alors qu'un terrain vide et inhabité.
Macaire étoit armé d'un gros bâton , le chien avoit
un tonneau percé pour sa retraite et ses relance-
mens. On le lâche ; aussitôt il court , tourne autour
de son adversaire , évite ses coups , le menace tan-
tôt d'un côté , tantôt d'un autre , le fatigue , et en-
fin s'élance , le saisit à la gorge , et l'oblige à faire
l'aveu de son crime en présence du roi et de toute
sa cour .
DE FAITS MÉMORABLES. 85
La mémoire de ce chien mérita d'être conservée à
la postérité , par un monument qui subsiste encore
sur la cheminée de la grand'salle du château de Mon-
targis ; mais le temps ayant presque détruit ce ta-
bleau , cet événement a été consigné dans l'histoire,
comme un témoignage des voies de la Providence
pour le châtiment des grands crimes.
79. Les deux soldats , ou l'ennemi généreux.
Pendant le siège de Namur , que les puissances
alliées contre la France firent au commencement
de ce siècle , on connut dans le régiment du colonel
Hamilton , un bas-ofïicier qu'on appeloit Union, et
un simple soldat nommé Valeutin : ces deux hom-
mes étoient rivaux , et leurs querelles particulières
les rendirent ennemis irréconciliables. Union , qui
se trouvoit l'officier de Valentin , saisissoit toutes les
occasions possibles de le tourmenter , et de faire
éclater son ressentiment : le soldat souffroit tout sans
résistance ; mais il disoit quelquefois qu'il donneroit
sa vie pour être vengé de ce tyran. Plusieurs mois
s'étoient passés dans cet état, lorsqu'un jour ils fu-
rent commandés l'un et l'autre pour l'attaque du
château ; les Français firent une sortie , où l'officier
Union reçut un coup de feu dans la cuisse. II tom-
ba , et comme les Français pressoient de toute part
les troupes alliées , il s'attendoit à être foulé aux
pieds. Dans ce moment , il eut recours à son enne-
mi : « Ah ! Valentin , s'écria-t-il , peux-tu m'aban-
donner ? Valentin à sa voix court précipitamment à
lui , et au milieu du feu des Français , il mit l'offi-
cier sur ses épaules, et l'enleva courageusement à
travers les dangers, jusqu'à la hauteur de l'abbaye
de Salsire : dans cet endroit , un boulet de canon le
tua lui- même , sans toucher à l'officier. Valentin
86 RECUEIL
tomba sous le corps de son ennemi qu'il venoit de
sauver; celui-ci oubliant alors sa blessure , se releva
en s'arrachant les cheveux ; et se rejetant aussitôt
sur ce corps défiguré : « Ah ! Valentin , s'écrie-t-il ,
en rompant un silence mille fois plus touchant que
ies larmes les plus abondantes, Valentin , est-ce pour
moi que tu meurs ? pour moi , qui te traitois avec
tant de barbarie ? Je ne pourrai pas te survivre , je
ne le veux pas.... non.» Il fut impossible de séparer
Union du cadavre sanglant de Valentin , malgré les
efforts qu'on fit pour l'en arracher ; enfin , on l'en-
leva tenant toujours embrassé le corps de son bien-
faiteur , et pendant qu'on les portoit ainsi l'un et
l'autre dans les rangs , tous leurs camarades qui
connoissoient leur inimitié, pleuroient à la fois de
douleur et d'admiration. Lorsqu'Union fut ramené
dans sa tente , on pansa de force la blessure qu'il
avoit reçue , mais le jour suivant , ce malheureux
appelant toujours Valentin , meurt accablé de regrets.
80. Tendresse filiale de Louis de Bourbon , comte
de Montpensier.
Voici un bel exemple de tendresse filiale. Louis
de Bourbon, comte de Montpensier, avoit suivi en
Italie l'armée de Louis XIL Son père , Gilbert de
iHontpensier , que Charles VIII avoit fait son lieute-
nant-général dans le royaunae de Naples , y étoit
mort , et avoit été enterré à Pouzzolles. Le fils y fit
un voyage pour voir un tombeau qui renfermoit ce
qu'il avoit eu de plus cher. Après avoir fait faire à
sou père un service magnifique, il en fit ouvrir la
tombe , afin de se procurer la satisfaction de con-
templer les restes de celui à qui il devoit la vie. Ce
spectacle l'émut , le frappa ; un torrent de larmes
s'échappa de ses yeux , son cœur fut serré et sa dou-
DE FAITS MÉMORABLES. 87
leur fut si vive, qu'il en expira sur le lieu même. Il
n éloit âgé que de dix-huit ans. Cette tendresse, cet
attachement si rare , les preuves qu'il avoit déjà
données de sa valeur , le firent généralement regret-
ter. Toute l'armée le pleura. Il fut renfermé da s le
tombeau qu'il venoit de faire ouvrir , et ses cendres
furent mêlées à celles d'un père qu'il avoit aimé si
tendrement.
81. Sévérité du maréchal de Cossépour (a disci-
pline militaire.
Le maréchal de Cossé , si fameux sous le règne de
Henri II , fut un des généraux les plus zélés pour
l'observation de la discipline militaire. Il faisoit le
siège de Vignal en Piémont , et il avoit extrêmement
défendu de sortir des relranchemens sans son ordre.
Un volontaire du nom de Boissy , jaloux de faire des
actions d'éclat , s'arme un jour de son arquebuse ,
monte sur la brèche , tire son coup ; et mettant tout
de suite l'épée à la main , il s'y maintient avec autant
de courage que de bonheur. Quelques-uns de ses
camarades voulurent partager sa gloire ; ils couru-
rent aussi sur la brèche ; bientôt il s'y trouva des
bataillons entiers , et la place fut emportée. M. de
Cossé n'arriva qu'après cette victoire. Sur-le-champ
il donna ses ordres pour empêcher le pillagp , et assu-
rer la conquête ; ensuite il rassembla les soldats ; mais
au lieu de louer leur bravoure, il blâma fort leur
désobéissance. Les troupes connoissoient sa sévérité :
on ne douta pas que le châtiment ne suivît de près
la réprimande. Les officiers alors s'approchèrent du
général, le conjurèrent d'oublier une désobéissance
que le succès sembloit justifier. Il se laissa gagner :
mais , persuadé que c'est autoriser les fautes que de
les pardonner en faveur des suites heureuses qu'elles
ont eues , il voulut que Boissy fût arrêté et conduit
88 RECUEIL
à Turin pour lui faire son procès. C'éloit vraiment
un triste spectacle devoir un jeune homme à peine
âgé de vingt ans , chargé de fers et traîné comme un
criminel , parce qu'il avoit eu le courage d'affronter
la mort , et de montrer à ses camarades le chemin de
la victoire. Les soldats consternés n'osoient lever les
yeux sur lui. « Eh ! mes amis, leur disoit-il de temps
» en temps , qvie n'ai-jeété tué sur la brèche , plutôt
» que de périr par la main d'un bourreau ? » Dès
qu'il fut arrivé à Turin , le conseil de guerre s'assem-
bla, a Messieurs, dit le maréchal de Cossé à ceux
» qui le composoient , l'exemple de Boissy est d'une
» conséquence très-dangereuse; il peut nous enle-
» ver une foule de jeunes gens, brûlans de courage ,
ï qui auront la même témérité que lui , sans avoir
» le même bonheur. Jugez-le selon les lois ; il a dé-
n sobéi , sa faute mérite la mort ; voilà mon avis. »
Tout le conseil souscrivit à cet arrêt. On donna or-
dre au grand-prévôt d'amener Boissy. Une multitude
de soldats le suivoit , en criant iniséj'icorde. Mais le
maréchal paroissoit inflexible. Il fit lire la sentence
au coupable, et l'envoya au supplice. M. de Cossé
ne vouloit pas sa mort. Aussi sévère , mais moins
cruel que Manlius , il suspendit l'exécution au mo-
ment qu'elle alloit se faire , pardonna à Boissy ; et
après avoir suffisamment puni sa désobéissance par
tout cet appareil de supplice, il récompensa généreu-
sement sa bravoure, et voulut que désormais il com-
battît toujours à ses côtés.
83. Exemples mémorables de bienfaisance et
d' humanité.
EpiMiNONDAsetPhocion furent long-temps à la tête
des armées des Grecs , et moururent pauvres. Ce
même maréchal de Cossé, qui retraçoit aux yeux de
DE FAITS MÉMORABLES. 89
nos pères les talens de ce« grands capitaines , imita ,
surpassa même leur désintéressement. On l'avoitfait
gouverneur du Piémont , province conquise et pos-
sédée alors par les Français ; il falloit y entretenir
des troupes, et la cour ne lui envoyoit point d'ar-
gent; Cossé y employoit ses revenus. Plus d'une fois
il vendit sa vaisselle , il engagea ses pierreries. Mal-
gré cela , les soldats et les officiers à qui ces sommes
ne suffisoient pas , furent contraints de faire des det-
tes. Déjà elles étoient très-considérables , lorsqu'il
vint un ordre d'évacuer le Piémont , que la paix res-
lituoit au duc de Savoie. Tous les marchands à qui
il étoit dû beaucoup par l'armée française , furent
consternés de cette nouvelle. Ils coururent chez le
maréchal. Comment eût-il pu les satisfaire ? on ne
lui avoit point envoyé d'argent. Il leur proposa de le
suivre à la cour de France , où il leur promit d'in-
tercéder pour eux. Il dut être bien douloureux pour
un cœur tel que le sien , de voir une foule de mar-
chands obligés de quitter leur patrie et leurs familles ,
pour venir chercher dans un pays fort éloigné , le
paiement des sommes qu'ils avoient prêtées pour le
bien de l'Etat. Cossé fut reçu du roi François II avec
les éloges et la distinction que méritoientses services;
mais les ministres qui ne l'aimoient pas , lui firent
toujours refuser l'argent qu'il sollicitoit pour ces mar-
chands dont la bourse avoit été la ressource de l'ar-
mée française. Cependant ceux-ci se lassoient d'at-
tendre , et ils étoient sur le point de retourner dans
le sein de leurs familles éplorées , gémir , regretter
de s'être sacrifiés pour la France. Ils vinrent , les
larmes aux yeux , faire leurs adieux au maréchal.
Son cœur fut ému. Tous les senlimens d'un bon ci-
toyen se ranimèrent, et lui parlèrent en faveur de
ces pauvres marchands. « Madame, dit-il à son é{)ouse
• qui venoit de lui remettre vingt mille écus qu'elle
» avoit amassés avec peine pour la dot de sa fille ,
go RECUEIL
» renvoyons à un autre temps le mariage de made-
j> moiselle de Brissac. Cet argent que vous destiniez
» à son établissement, donnons-le à ces bons mar-
» chands qui se sont ruinés pour servir l'Etat, et qui
» ne sont venus en France que sur la confiance qu'ils
» ont eue en mon crédit. » Sans attendre davantage ,
il leur distribua cette somme , fit quelques emprunts
auprès de ses amis , et leur donna des assurances pour
le reste de ce qui leur étoit dû. On loua fort cette
action ; mais si elle ajouta à la gloire de M. de Cessé,
ce fut aux dépens de sa fortune. Il fut obligé de ren-
voyer plusieurs de ses domestiques , de retrancher
une partie de ses équipages, et de se partager entre
la ville et la campagne , afin d'épargner , et d'amas-
ser de quoi acquitter ses engagemenset établir sa fa-
mille.
Ce trait me rappelle une belle action du vicomte
de Turenne dans une de ses premières campagnes.
Ce fut en i635. Notre armée commandée par le car-
dinal de la Valette, avoit passé le Rhin, afin de se
réunir aux Suédois , qui depuis long-temps combat-
toient pour nous en Allemagne. La disette de vivres
se fit bientôtsentir à nos troupes. Les soldats neman-
geoient plus que des choux , des raves et des racines
qu'ils alloient chercher dans les champs. La livre de
pain se vendoit un écu. A tout moment on craignoit
une sédition. M. de Turenne , touché de voir souffrir
les soldats , leur donna de l'argent tant qu'il en eut.
Lorsque sa bourse fut épuisée, il vendit tout ce qu'il
avoit de vaisselle, et il en distribua le prix aux trou-
pes. Cette action lui fit honneur ; chacun l'en louoit.
Le modeste Turenne , qui fuyoit les éloges autant
que les autres sont avides à les rechercher , ne ces-
soit de dire qu'il n'avoit fait cette vente que pour ac-
quitter ses dettes. Et cette modestie , qui n'étoit point
artificielle chez lui , ne servit qu'à relever encore sa
générosité.
DE FAITS MÉMORABLES. 91
83. Bel exemple d'amour filial de Charles de
Cieutat.
MARcrERiTE de Valois faisoit la guerre à Henri lîl
son frère , et au roi de Navare son mari. Elle avoit
campé sa petite armée devant Villeneuve d'Agenois.
Elle ordonna à trente ou quarante soldats de con-
duire Charles de Cieutat aux pieds des murailles , et
de le tuer , si son fils , qui commandoit dans celte
place , refusoit d'en ouvrir les portes. Cieutat, après
qu'on eut fait cette indigne sommation à son fils, lui
cria : t Songe à la fidélité et au devoir d'un Français ,
» et que si j'éfois capable de l'exhorter à te rendre ,
» ce ne seroit plus ton père qui te parleroit , mais un
» traître, un lâche, un ennemi de ton honneur et
» de ton roi. » Ses gardes avoient déjà le bras levé ,
et alloient le frapper ; le jeune Cieutat leur fait signe :
on ouvre la porte , il sort avec trois ou quatre hom-
mes , feint de parlementer ; et mettant tout-à-coup
l'épée à la main , il fond avec tant d'impétuosité sur
ceux qui tenoient l'épée nue sur son père, et se trouve
si bien secondé par plusieurs soldats de la garnison ,
qu'il le délivre et l'enlève à l'ennemi.
84. Constance de Cezetti, ou l'héroïne de
Leucate.
En 1590, le parti de la ligue en Languedoc , de-
manda des troupes au roi d'Espagne. Sur la nouvelle
de leur débarquement, Barri de Saint-Aunez , gou-
verneur pour Henri IV à Leucate, en partit pour
aller communiquer un projet au duc de Montmo-
rency , commandant dans celte province. Il fut pris
en chemin par les ligueurs qui marchèrent aiissilôt
avec les Espagnols vers Leucate , persuadés qu'ayant
le gouverneur entre leurs mains , celte place ouvri-
92 RECUEIL
roit tout de suite ses portes, ou du moins ne tiendroit
pas long-temps; mais Constance de Cezelli (i) sa
femme, après avoir assemblé la garnison et les ha-
bitans , et leur avoir représenté leur devoir et leur
honneur , se mit si fièrement à leur tête , une pique
à la main , qu'elle inspira du courage aux plus foi-
bles. Les assiégeans furent repoussés partout où ils
se présentèrent. Désespérés de leur honte et des per-
les qu'ils avoient faites , ils envoyèrent dire à cette
vaillante femme , que si elle continuoit à se défen-
dre, ils alloient faire pendre son mari. « J'ai des biens
» considérables, répondit-elle les larmes aux yeux;
» je les ai offerts , et je les offre encore pour sa ran-
» çon , mais je ne rachèterai point , par une lâcheté,
» une vie qu'il me reprocheroit , et dont il auroit
» honte de jouir ; je ne le déshonorerai point par
» une trahison envers la patrie et mon roi. » Les as-
siégeans, après avoir tenté une nouvelle attaque qui
ne leur réussit pas mieux que les autres , firent mou-
rir Barri et levèrent le siège. La garnison vouloituser
de représailles sur le seigneur de Loupian qvii étoil
du parti de la ligue et qui avoit été fait prisonnier ;
notre héroïne s'y opposa. Henri IV lui envoya le bre-
vet de gouvernante de Leucate , avec la survivance
pour son fils.
Celui-ci devenu gouverneur de Leucate, imita la
fidélité et le courage de sa mère. En 1637, Serbelloni
vint investir cette place : mais craignant les lenteurs
d'un siège , il tenta de corrompre Barri , et lui promit
des avantages considérables , s'il vouloit embrasser
le service des Espagnols. L'histoire de son père fut
la seule réponse que le général en reçut.
(f) Elle éloit d'une ancienne et riche famille de Montpellier.
DE FAITS MÉMORABLES. gS
85. Générosité de Henri de Mesmes.
Henri II , mécontent de l'avocal-général du parle-
ment de Paris , en offrit la charge à Henri de Mes-
mes qui lui représenta aussitôt que celte place n'étoit
pas vacante. Elle l'est, dit le roi ; celui qui l'occupoit
a cessé d'en être digne. « Sire , s'écria vivement de
> Mesmes , j'aimerois mieux gratter la terre avec les
» ongles que d'entrer dans cette charge par une telle
» porte. » En même temps il entreprend l'apologie
de l'accusé , et il la fait si bien , que ce roi également
touché, et de son désintéressement , et des raisons
qu'il lui apportoit , laissa l'avocat-général dans sa
place. Celui-ci fut bientôt instruit de la générosité
de M. de Mesmes ; il vint lui en faire des remercî-
mens. De Mesmes ne voulut jamais les recevoir. » Je
» n'ai fait que mon devoir , disoit-il : agir autrement ,
» c'eût été me déshonorer. »
86. Belle réponse du duc de LonguevîUe.
Ok vint avertir le duc de Longuevilîe que plusieurs
de ses voisins ne cessoient de chasser sur ses terres.
Laissez-les faire , répondit-il , j'aime mieux avoir
des amis que des lièvres.
87. La iravoure du chevalier.
Dars nos guerres d'Italie , au commencement du
règne de Louis XII , le chevalier Bayard renouvela
le prodige attribué au fameux romain Horatius Co-
dés. Un gros corps d'Espagnols s'avançoit pour s'em-
parer d'un pont sur le Garîglian. Bayard accourut
avec quelques gendarmes, mais le nombre les effraya,
et le brave chevalier resta seul. Son courage ne l'a-
94 RECUEIL
bandonna pas. Quoique seul , il alla se placer à
l'entrée du pont, et là, pendant un temps très-con-
sidérable, il soutint tous les efforts de ce corps d'ar-
mée. Des troupes vinrent ensuite à son secours, et
les Espagnols furent repoussés avec perte.
Tel est notre préjugé pour l'antiquité : Horatius
Codés a vécu quelques siècles plutôt , on le donne
pour modèle à uos jeunes guerriers , et l'on ne leur
parle presque pas de la belle action du chevalier
français.
88. Prudence et courage du chevalier Bayard.
Lorsque nous combattions en Flandres contre l'em-
pereur Maximilien et le roi d'Angleterre Henri VIII ;
lorsque nos troupes fuyoient à Guinegate , (i) ce mê-
me Bayard se rendit prisonnier d'une manière qui
lui fit grand honneur. A ses côtés tout avoit pris la
fuite. Il n'y restoit plus que quelques chevaliers fran-
çais , qui auroient eu honte de prendre ce parti. Mais
enfin le nombre les accabla ; il fallut song;erà se ren-
dre. Bayard aperçut au pied d'un arbre, un gendar-
me anglais bien équippé , et qui se souciant peu de
faire des prisonniers, se reposoit tranquillement des
fatigues de cette journée. Il pique droit à lui, saute
de son cheval , lui met Tépée sur la gorge. «' Rends-
» loi , homme d'armes , ou tu es mort. » On peut
juger quelle dut être la surprise de ce gentilhomme.
Il se rendit , et remit son épée à Bayard. Reprenez-
la , lui dit celui-ci , ti de pins , recevez ia mienne ;
je suis ie capitaine Bayard ; je me fais voire pri-
sonnier. Bayard resta quelques jours dans le camp
ennemi , après quoi il pria son hôte de le faire con-
duire à l'armée française. Et votre rançon? lui dit
(i) Il s'est donné deux batailles dans cet endroit. On donna à celle-
< i 1( nom de journée des Eperons , parce que nos gendarmes y ûrent
pliii d\isuge de leurs éperons que-de leurs sabres.
DE FAITS MÉMORABLES. f)5
l'anglais; et ia vôtre? répliqua Bayard , n'étes-vous
pas aussi mon 'prisonnier? Le cas étoit singulier.
On résolut de s'en rapporter à la décision de l'empe-
reur et du roi d'Angleterre. Ces deux princes pronon-
cèrent en faveur de Bayard ; mais Maximilien , qui
connoissoit depuis long-temps tout le mérite de ce
chevalier , et qui redoutoit sa valeur , le pria de ne
retourner au camp des Français qu'après six semai-
nes , et d'employer ce temps à faire un voyage dans
les Pays-Bas. Bayard y consentit. Deux officiers de
l'empereur furent chargés de l'accompagner , et par-
tout il fut reçu avec la distinction que mériloient ses
talens et ses exploits.
89. Mort patriotique et héroïque de Bayard.
Ce brave chevalier mourut en Italie , blessé à la
retraite de Rebec , où l'armée française fut mise en
déroute par les Espagnols , chez lesquels étoit passé
le connétable de France, Charles de Bourbon. Celui-
ci vit Bayard expirant au pied d'un arbre , priant
Dieu à haute voix , baisant affectueusement la garde
de son épée en guise de crvicifix , et ayant le visage
tourné vers les Espagnols; car, dit-il, n'ayant ja-
mais tourné ie dos devant l'ennemi , je ne veux
pas commencer à ta fin de ma vie. Le connétable
lui témoigna combien il étoit touché de le voir en
cet état. Monseigneur , répondit Bayard, je vous
remercie , it n' y a point de pitié en moi , qui
meurs en homme de éien, servant mon roi: il faut
avoir pitié de vous , de vous voir servir contre
votre prince , votre patrie et votre serment. La
gloire, remarque judicieusement M. Rollin , est-elle
ici du côté du vainqueur , et le sort du mourant ne
lui est-il pas infiniment préférable ?
96 RECUEIL
90. Intrépidité de Pierre Bogis.
Philippe Auguste tenoit depuis long-temps assiégé
Château-Gaillard, place très-forte de Normandie >
Un jeune homme intrépide , que Thistoire appelle
Pierre Bogis, ou ie Camus, après avoir bien exa-
miné la muraille, crut enfin avoir trouvé l'occasion
qu'il cherchoit , de se distinguer et de se faire con-
iioître. Il rassemble quelques-uns de ses amis, tous
gens déterminés, et descend avec eux dans le fossé.
Ils se glissèrent sans être aperçus, et parvinrent jus-
que sous la fenêtre d'un magasin qui étoit attenant
aux remparts. Là, Bogis se fait élever sur les épaules
de ses compagnons; et s'aidant de ses mains et de
sa légèreté , il saisit un des barreaux, et monte sur
la fenèlre qu'il trouva bientôt moyen d'ouvrir. Il n'y
fut pas plutôt entré , qu'il jeta des cordes à ses ca-
marades ; tous le joignirent heureusement. La porte
du magasin donnoit sur le rempart , il la fallut en-
foncer. La garnison accourut au bruit ; mais épuisée
par la longueur et par les fatigues d'un siège , elle
n'étoit plus que de deux cents hommes. C'en étoit
bien encore assez pour s'opposer à sa petite troupe.
Par bonheur pour lui , ils s'imaginèrent qu'il étoit
suivi d'une partie de l'armée française. Au lieu de
l'attaquer , ils jetèrent tumultueusement contre la
porte du magasin , des fascines qui se trouvoientprès
de là, et auxquelles ils se hâtèrent de mettre le feu.
Que ne peut le courage ? Pierre , le sabre à la main ,
s'avance tout au travers des flammes, et secondé de
ses gens , fond sur les soldats de la garnison. Ils fuient
de tous côtés et gagnent le château avec précipita-
tion. Bogis ne s'amusa pas à les suivre , il courut à
la porte de la ville , en abattit le pont-levis , et fit en-
trer toute l'armée , à qui le bruit de cette attaque
avoit déjà fait prendre les armes.
0'-
DE FAITS MÉMORABLES. 9^
91. Courage et présence d'esprit du chevaiier de
Beile-Isie.
Straarbaen fut pris, en 1734 , d'une manière à peu
près semblable. Le courage et la présence d'esprit de
RI, le chevalier de Belle-Isle en firent tous les frais.
Il s'éloit avancé avec M. de Mortagne, pour exami-
ner les ouvrages de cette place. Personne ne parois-
soit pour s'opposer à leur dessein ; ils descendirent
dans le fossé, où ils ne trouvèrent encore personne.
Une poterne (1) étoit ouverte vis-à-vis d'eux; ils y
vont , et ne la trouvent point gardée ; M. le chevalier
de BelIe-Isle y entre, tandis que M. de Mortagne va
chercher un détachement de grenadiers. La poterne
débouchoit dans un bastion de la place. Cinquante
hommes y étoient en bataille , et se disposoient à al-
ler par ce chemin dans quelqu'un des ouvrages exté-
rieurs. M. le chevalier de Belle-Isle, sans se décon-
certer par cette rencontre imprévue, leur cria d'un
ton ferme : Armes has. L'officier qui les comman-
doit voulut parlementer ; mais le chevalier de Belle-
Isle, à qui il importoit de ne pas perdre les momens,
et de faire croire qu'il étoit bien soutenu, leur dit
qu'on neleurferoit aucun quartier, s'ils ne prenoient
leur parti tout de suite- Ils se rendirent; et M. de
Mortagne , qui arriva sur ces entrefaites avec un corps
de grenadiers , ne fut que le témoin de ce désarme-
ment qui rendit les Français maîtres de la place.
92. Le duc de Bretagne et Jean Bazvaien.
Le duc de Bretagne étoit extrêmement irrité con-
tre Olivier de Clisson , seigneur breton, que Charles
VI, roi de France, avoit honoré de l'épée de conné-
(i) C'est «ne ouverture pratiquée ordinairement dans les flanci
d'un bastion , pour la cominunicalion de la plare nver les ouvraijei
avancés.
Manuel. E
gS RECUEIL
table. Il trouva moyen de l'altirer dans le château
de l'Hermine, et de l'y faire arrêter. Ce coup d'éclat
alarma toute la noblesse qui se trouvoit rassemblée
auprès de lui. Elle se hâla de demander grâce, elle
menaça même d'assiéger le château. La passion écou-
ta-t-elle jamais rien ? Le duc fut inflexible. Il étoit
époux, il étoit prince, et Clisson étoit accusé de faire
sa cour trop assidûment à la duchesse, et de cher-
cher à s'assurer des droits sur la Bretagne, en mariant
sa fille à Jean, fils de ce Charles de Blois qui avoit
disputé cette province au duc pendant plus de vingt-
trois ans. Vers le soir, il fait appeler Jean Bazvalen
à qui il avoit confié la garde du connétable, il lui
ordonne de l'enfermer dans im sac, et de le jeter
dans la mer, vers le milieu de la nuit. Bazvalen cons-
terné tombe aux pieds de son maître. Il lui peignit
vivement l'opprobre dont il alloil se couvrir par ce
procédé odieux et injuste; il lui représenta tout ce
qu'il avoit à craindre de la noblesse dont Clisson étoit
adoré, et du roi de France qu'il outrageoil dans la
personne de son premier officier. En un mot, rien
ne fut oublié de ce qui pouvoit le fi.ure changer de
rjésolution. Pour toute réponse, l'ordre fut réitéré de
manière à ne point souffrir de réplique. Bazvalen pro-
mit tout et se retira. Le duc ne fut pas plutôt seul ,
qu'il se vit livré à ces agitations, à ces inquiétudes
plus cruelles mille fois que le fer et le feu. Qu'il eût
été bien plus à plaindre, s'il eût possédé le funeste
avantage de pouvoir commettre le crime de sang-
froid ! plus d'une fois il voulut révoquer l'ordre qu'il
avoit donné, la passion qui l'aveugloit le retint tou
jours. Il se mit au lit, mais l'idée du meurtre qu'il
veuoii de commander ne lui permit pas de prendre
aucun repos. Il n'envisageoit qu'avec frayeur les
suites de cet assassinat. Déjà il croyoit voir le roi de
France porter la flamme dans ses Etats, et ses peu-
ples s'éloigner de lui , comme d'un meurtrier. Dé-
DE FAITS MÉMORABLES. 99
diiié par ces idées accablantes, il se lève, et dàs la
pointe du jour, il envoie chercher Bazvalen. Mes
ordres sont-ils exécutes, lui dit-il précipitamment.
Oui, Monseigneur. — Quoi! Ctisson est mort!
— Ne me l'aviez-vous f as ordonné?...- Un peu
après minuit, il a été précipité dans ta mer. Ha !
s'écria tristement le duc, «voyez ci un piiieux ré-
» veille-matin ! Pliât à Dieu, messire Jehan , que je
• vous eusse cru! je vois bien que je ne serai jamais
» sans détresse; retirez-vous, messire Jehan, que je
B ne vous voie plus, n Bazvalen, chassé par son maî-
tre le laissa en proie à la plus affreuse désolation. Il
s'agitoit comme un furieux ; tout le château retentis-
goit de ses cris; ses gémisseinens portoient la cons-
ternation dans l'ame de tous ses gens. C'est ainsi
qu'Alexandre, après avoir assassiné Clitus, s'aban-
donnoit à lu douleur et au désespoir. Bazvalen crai-
gnit les suites de ce chagrin excessif. Il revint au-
près du duc : Monseigneur , lui dil-il, cessez de vous
affliger; il y a remède à tout; Ciisson n'est pas
mort. J'ai prévu ce qui est arrivé , et j'ai eu ie
courage de surpendre l'exécution de vos ordres. A
ces mots, le duc transporté de joie, saute au cou de
Bazvalen, loue sa prudence, l'appelle le plus fidèle
de ses sujets, le comble de caresses. Il sentoit toute
l'étendue d'un pareil service, et il lui promit de ne
l'oublier jamais.
Exemple mémorable^ dont les grands et les servi-
teurs des grands peuvent également profiter, les uns,
pour s'accoutumer à ne pas prendre conseil de leurs
passions; les autres, pour n'en être pas les ministres
aveugles; car, en pareilles occasions, c'est servir son
maître que de ne lui pas obéir.
10,0 RECUEIL
93. Olivier de Clisson et sa fille.
C'ÉTOiT vraiment un honnête homme que cet Oli-
vier de Clisson , dont nous venons de parler. S'il eût
voulu assurer la Bretagne à sa fiile, comme on l'en
avoit soupçonné et accusé, il avoit la plus belle oc-
casion du monde. Le duc venoit de mourir. Il avoit
confié à ce brave chevalier, conjointement avec le
duc de Bourgogne, oncle de Charles VI, roi de
France, la régence de ses Etats, pendant la minorité
du jeune prince. Marguerite de Clisson, sa fille,
épouse de Jean, fils de Charles de Blois, fut instruite
de ces dispositions du duc de Bretagne. De grand
malin elle court chez son père. « Il ne tient qu'à
» vous, lui dit-elle en se jetant à ses genoux, que
» mon mari recouvre son héritage. Daignez l'aider,
» la Bretagne est à nous. — Et pour cela, comment
j> faut-il s'y prendre » ? reprit tranquillement Clisson.
Alors, sans garder aucune retenue, elle osa lui pro-
poser de faiie mourir le jeune duc, avant l'arrivée
du duc de Bourgogne. L'idée seule de trahison révolta
toujours les grandes âmes. « Ha ! ha î cruelle et
I perverse femme, s'écria Clisson, saisi de la plus
» vive indignation , si tu vis longuement , tu seras
» cause de détruire tes enfans d'honneur et de biens. »
Une hallebarde étoitsous sa main, il la tourne con-
tre sa fille, et il l'en eût percée, si la fuite ne l'eût
dérobée à sa colère ; mais elle descendit avec tant de
précipitation , qu'elle se cassa la cuisse , accident qui
lu rendit boiteuse pour le reste de ses jours.
DE FAITS MÉMORABLES. lOI
g\, La comtesse de Montfort ^ ou la princesse de
Bretagne.
Charles de Btois (0 marcha vers Hennebon, où
la comtesse de Monfort s'étoit retirée. C'étoit la plus
forte place de la Bretagne, et les assiégés étoient en-
core animés par la présence et par l'exemple de leur
incomparable héroïne. Elle fit des prodiges de va-
leur. Les plus rudes assauts se succédoieiit presque
sans interruption. Armée de pied en cap, on la voyoit
combattre sur la brèche, courir à tous les postes,
encourager ses gens, les faire avancer, les soutenir.
Durant la plus terrible de ces attaques, elle monte
au sommet de la forteresse; et de là, découvrant
que la plus grande partie de l'armée ennemie étoit
occupée à l'assaut, elle descend avec précipitation,
monte à cheval, suivie de cinq cents hommes , sort
par une porte éloignée de l'attaque, et fond avec la
rapidité d'un éclair sur le camp des assiégeans. Elle
renverse tout ce qui s'oppose à son passage ; tout
fuit devant elle. Les (entes sont arrachées ou livrées
aux flammes. Bientôt l'embrasement du camp est
aperçu par les assiégeans. Ils abandonnent l'assaut
pour arrêter l'incendie. La comtesse rassemble sa
troupe, et veut rentrer dans Hennebon ; mais les
ennemis se trouvant entre elle et la ville , elle tourne
bride , et prend la route d'Aurai , où elle arriva
heureusement, laissant ses ennemis aussi surpris
que saisis d'admiration, lorsqu'ils apprirent que c'é-
toit la comtesse en personne qui leur avoit donné
une alarme si vive. Cinq jours après, elle revint à
(i) Charles de Blois avoit épousé Jeanne , hériiière des Etats de
Bretagne. Le comte de Monllort , son oucle , les lui dispiitoil ; et
après que celui-ci eut élc fait prisonnier, la comtesse de Montfort
son épouse soutint seule tout le poids de la guerre avec une conduite
et un courage de héros.
3
102 RECUEIL
la têlede sa pelite Iroiipe, force v\n des quartiers des
assif'geans, et rentre dans la ville à la vue de l'armée.
Hennebon ne fut pas pris ; la comtesse de Mont-
fort reçut un grand secours d'Angleterre, et elle obli-
gea les troupes de Charles de Blois à lever honteu-
sement le sièse.
95. Jean de V aisy , ou le hravc prêtre.
Les Français venoient de perdre la bataille de la
Massoure (i),(tse retiroient vers Damiette , tou-
jours harceli'H par les Sarrasins. Une troupe de ceux-
ci s'étoient fait , avec de grosses pierres, un logement
d'où ils lançoient sur les Croisés une grêle de traits,
qui souvent luoient , blessoient presque toujours.
Joinville attendoit avec impatience l'entrée de la nuit
pour aller ruiner ce fatal épaulement ; mais l'intré-
pidité de son aumônier, nommé Jean de Vaisy, lui
fournit l'occasion de la renverser plutôt. Ce coura-
geux ecclésiasti(jue se dérobe tout seul et, dit Join-
ville, sa cuirasse vêtue , son chapei de fer sur sa
tête , son épêe sous ie éras ; marche comme sans
dessein vers ces incommodes Sarrasins , qui le prirent
pour un des leurs; fond lout-à-coup sur eux ; frappe
d'estoc et de taille , les culbute et les met en fuite.
Détrompés de leur erreur et bienlôt secourus de plu-
sieurs de leurs cavaliers, ils reviennent sur l'aumô-
nier qui se refiroit content de son exploit : mais cin-
quante gendarmes envoyés par Joinville , les arrê-
tent, détruisent le retranchement, et ramènent com-
me en triomphe le courageux de Vaisy, qu'on n'ap-
peloit plus que le hrave prêtre. Alors , dit ailleurs
l'abbé Velly, on croyoit bonnement que les canons,
(i) ville d'Egypte , d'a!)ord emportée par les Français , et reprise
quelques mnniens aj)rcs par les Sarrasins. Le comte d'Arlois , fière
de S. Louis, ) peidil la vie.
DE FAITS MÉMORABLES. I03
qui défendent aux ecclésiastiques de manier les ar-
mes , ne s'élendoient pas jusqu'aux guerres saintes,
et que les pasleurs qui quilloient leur troupeau ,
pour courir après les loups , étoient en droit de les
tuer.
96. Générosité mémorable du maréchal de
Boucicaut.
En 1:^01 , Bajazet entra en Hongrie. Les Français ,
toujours avides de gloire , volèrent en grand nom-
bre au secours de ce ro3'aume. On se battit à Nico-
polis. Ils y soutinrent dignement l'honneur de la
nation ; mais enfin abandonnés du reste de l'armée,
accablés par le nombre, épuisés de fatigue, ils fu-
rent obligés de se rendre prisonniers. Bajazet les fit
presque tous massacrer inhumainement. Il n'épar-
gna que ceux dont il espéroit tirer des sommes con-
sidérables. De ce nombre fut Jean le Meingre de
Boucicaut, maréchal de France et guerrier fameux.
Les Turcs vouloient qu'il payât sa rançon tout de
suite; il avoit des connoissances dans quelques villes
chrétiennes, voisines de Burse , place dans laquelle
étoient renfermés avec lui le comte de Nevers , prince
du sang de France, et fils du duc de Bourgogne, et
d'autres seigneurs dont on avoit respecté les jours.
On lui permit d'aller chercher de l'argent : il en
trouva bientôt; mais au lieu de l'employer à finir
sa captivité , il ne s'en servit qu'à adoucir celle de
ses compagnons. Il leur distribua tout ce qu'il avoit
amassé , et reprit ses fers , plus content de les par-
tager avec ses compatriotes dans une terre éloignée,
(jue de retourner seul dans sa patrie. Le comte de
Nevers, frappé de sa générosité , et pénétré d'estime
pour lui , ne cessoit de l'exhorter à reprendre le che-
min de la France. « Hé quoi ! lui répondoit toujours
» Boucicaut , pourrois-je être assez lâche pour aban-
lO.I RECUEIL
» donner ainsi le sang de mon roi ? Mes chaînes ,
» prince , ne tomberont qu'avec les vôtres. Que ne
» puis-je plutôt en être chargé tout seul ! Ce seroit
» pour moi la plus délicieuse des satisfactions , que
» de pouvoir assurer votre liberté au prix de la mien-
» ne. » Tant de générosité auroit sans doute trouvé
une ample récompense à la cour de tout autre prince
que Bajazet. Il est vrai qu'à la sollicitation de Bou-
cicaut , à qui ses amis avoient procuré quelques
adoucissemens , ce prince renvoya tous les cheva-
liers français ; mais il en exigea auparavant une ran-
çon très -considérable , et il les fit jurer qu'ils ne
porteroient plus les armes contre lui.
9^. Bel exempte d'amitié du maréchal de
VieillevUle.
Le maréchal de Vieilleville , jeune encore, s'éloit
lié avec un gentilhomme de son âge , nommé Cor-
nillon , et l'avoit choisi pour son compagnon d'ar-
mes. Cornillon étoit pauvre , mais il possédoit un
trésor qui vaut mieux que toutes les richesses du
monde ; il avoit de la vertu et des moeurs. C'est pour
cela que Vieilleville avoit cherché à se l'attacher.
Ils servoient tous deux dans l'armée que comman-
doit en Italie le maréchal de Lautrec , auquel celui-
ci étoit parent. On apprit qu'il devoit y avoir bien-
tôt une bataille entre la flotte des Vénitiens nos al-
liés et les galères de l'empereur. La noblesse fran-
çaise brûloit de se distinguer; chacun courut au
général demander la permission de se rendre sur
les galères de la république. Quelques-uns l'ob-
tinrent , enlr'autres les deux amis Vieilleville et
Cornillon. Les Impériaux eurent tout l'avantage.
Cornillon et Vieilleville furent faits prisonniers et
remis entre les mains du prince de Monaco , général
de la flotte ennemie. La vivacité de leur caractère
DE FAITS MÉMORABLES. lo5
*ne s*accommodoit point dé l'ennui d'une prison. Ils
«oUicitèrent leur élargissement. La rançon de Vieil-
leville fut fixée à cinq cents écus , et celle de Cor-
iiillon à deux cents. Celui-ci étoit pauvre; cette
.somme étoit beaucoup au-dessus de ses facultés. Son
ami ne l'ignoroit pas. On lui avoit permis d'aller
lui-même au camp des Français , chercher l'argent
qu'on lui demandoit. Il lui en coûtoit de s'éloigner
de Cornillou ; il craignoit d'ailleurs que le maré-
chal de Lautrec , satisfait de le voir de retour, ne
se bornât à payer précisément ce qui étoit dû pour
lui. 11 demeura donc prisonnier , et écrivit à son
général de lui faire toucher sept cents écus. L'évé-
nement justifia ses soupçons. On ne lui envoya que
la somme à laquelle étoit fixée sa rançon. Son par-
ti étoit pris : l'amitié le lui avoit dicté. 11 écrivit à
M. de Lautrec de lui envoyer deux cents écus en-
core , ajoutant qu'il préfcroit de rester prisonnier
avec son ami, à l'avantage d'être élargi sans lui.
Le prince de Monaco fui instruit de cette résolution.
La générosité de Vieilleville excita la sienne, il re-
çut les cinq cents écus à quoi il l'avoit taxé , et lui
rendit Cornilloii sans rien cxiser.
98. Trait mémorahle d'humanité du connétable
Du GuescHn.
En 137a, le valeureux connétable Du Guesclin vint
assiéger Hennebon , ville de Bretagne , dont le duc
étoit eu guerre avec le roi de France. La ville étoit
grande , peuplée, et bien fortifiée. Il y avoit une gar-
nison considérable d'Anglais, et les habitans étoient
déterminés à se bien défendre. lisse souvenoient en-
core du fameux siège qu'ils avoicnt soutenu contre
les troupes de Charles de lilois , et des exemples de
courage que leur avoil donnés en celle occasion la
E 5
Io6 RECUEIL
comtesse de Monlfort , mère de leur duc ; mais celle
princesse guerrière n'éloit plus à leur tête, et Du
Guesclin les attaquoit. On les somma d'abord de se
rendre; ils se moquèrent de la sommation. On leur
donna plusieurs assauts; ils les soutinrent tous avec
intrépidité. Le connétable éloit peu accoutumé à trou-
ver tant de résistance. La brèche lui parut assez
grande ; il ordonna un assaut général qui lui réussit.
Les soldats, qui l'aimoient, et dont sa présence ra-
nimoit l'ardeur , firent des eflforts extraordinaires ,
se rendirent maîtres du rempart, et y plantèrent ses
ilrapeaux. Du Guesclin les aperçut; il triomphoit ;
mais songeant aussitôt que la ville alloit être la proie
du soldat vainqueur et furieux , il fut touché des ra-
vages et des crimes dont elle étoit sur le point de de-
venir le théâtre. Les liabilans étoient bretons comme
lui ; et n'eussent-ils pas été ses compatriotes , c'étoit
assez qu'ils fussent hommes pour avoir des droits sur
son cœur. Il met l'épée à la main , il court sur la
brèche , et s'écrie d'un ton de maître : Qu'on cesse
îe comhat , qiCon m'écoute! Il fut obéi. Amis et
ennemis, chacun fait silence. Alors Du Guesclin ayant
à ses côtés la victoire, mais plus grand encore par
les senlimens d'iuimanité qui le faisoient agir , dé-
clara qu'il faisoit grâce aux habitans , qu'il ne rele-
noit prisonniers de guerre que les Anglais ; et en mê-
me temps il promit à ses soldats de les dédommager
du butin que leur obéissance alloit leur faire perdre.
99. Bette mort du connétable Du Guesctin.
Il y avoit à Châteauneuf de Rendant, entre Mendes
et le Puy-en-Velay . une garnison d'Angljiis qui in-
commodoit tout le pays. Le connétable Du Guesclin
résolut d'arrêter ses courses. Dès le commencement
de la campagne , la place fut investie et viveaient
DE FAITS MÉMORABLES. IO7
* pressée. Les assiégés se défendirent bien. Ilsfaisoient
des sorties, ils soutenoient les assauts, ils réparoient
les brèches, et leur résistance égaloit la constance
des assiégeans. Epuisés enfin , et ayant perdu beau-
coup de monde , ils promirent de se rendre s'ils n'é-
loient pas secourus avant le 12 juillet. La trêve fut
signée de part etd'aulre. Mais le connétable qui avoit
partagé les peines et les travaux du siège avec le moin-
dre des soldats, tomba malade d'une fièvre continue
<iui le réduisit bientôt à l'extrémité. Il vit approcher
la mort , et il s'y prépara. Il voulut, dit l'abbé de
Choisy , recevoir avec conuoissance tous les sacre-
mens de l'Eglise ; le chrétien soulenoit en lui le héros.
Près de son lit étoit l'épée de connétable , il la prit,
se découvrit , la baisa en s'écriant qu'il avoit regret
de n'avoir pas soumis avec elle tous les ennemis de
l'Etat. Ensuite il la remit au maréchal de Sancerie.
« Recevez cette épée , lui dit-il , et la rendez au roi ,
» demandez -lui pardon pour moi des fautes que
» mon imprudence m'a pu faire commettre contre
B son service , et l'assurez que le Breton DuGuesclin
» lui a toujours été fidèle , et qu'il meurt son servi-
» teur. » Ces mots arrachèrent des larmes à tous les
assistans ; il leur fit ses adieux. Il embrassa pour la
dernière fois ces vieux capitaines qui le suivoient de-
puis quarante ans , et qu'il avoit si souvent conduits
à la victoire. Toujours français , toujours citoyen , il
les exhorta à rester fidèles au roi , et à se souvenir
que « dans quelques pays qu'ils portasssent la guerre ,
» les gens d'église , les femmes , les enfans , et le
ï pauvre peuple n'éloient point leurs ennemis. »
Après cet adieu , il ne voulut plus s'occuper que de
son salut; et de cette main accoutumée à gagner des
battailles, tenant un crucifix qu'il baisoit avec une
foi vive et animée , il expira au commencement de
juillet i38o, âgé de G6 ans. L'affliction des troupes
instruisit bientôt les assiégés de la mort du connéla-
H)S RECUEIL
ble ; mais pleins d'estime pour la mémoire de ce
grand liomme, ils voulurent lui tenir parole, même
après son trépas. La trêve expirée, sans qu'ils eus-
sent été secourus, le gouverneur se rendit au camp
des Français , s'approcha avec respect du lit de pa-
rade sur lequel on avoit placé Du Cuesclin, et mit
à ses pieds les clefs de la ville.
100. Patriotisme et grandeur d'ame d'Enguer-
rand de Couci.
Apîiès la niort du fameux Bertrand du Guesclin ,
Charles V, surnommé le Sage , offrit l'épée de con-
nétable à Enguerrand de Couci ; il la refusa : « Prince ,
» lui dit-il , cette charge demande un homme plein
» de vigueur , et mon âge ne me laisse que du zèle;
» il seroit honteux pour moi de succéder à Sire Ber-
» trand , sans avoir les mêmes talens que lui. » Le
roi le pria de lui nommer au moins celui qu'il croyoit
le plus digne de cet honneur. Couci nomma sur-le-
champ Olivier de Clisson , quoique ce fut son plus
grand ennemi. Charles parut surpris; il le témoigna,
et lui dit qu'il s'étoit attendu à lui voir désigner un
de ses parens , brave homme , déjà connu par plu-
.sieurs actions. Non , Sire , répliqua généreusement
Couci , *{ n'est qu'après Clisson.
101. Le chancelier Olivier, ouïe ministre incor-
ruptihie.
A quoi me sert donc votre amitié ? disoit au ro-
main Rutilius , un ami à qui il refusoit d'accorder
une injusiice. Et moi, répliqua-t-il, de quoi me sert
la vôtre , si elle exige de moi des choses qui sont
contre mon honneur ? Ce fut à peu près ce que ré-
pondit le chancelier Olivier à la duchesse de Valen-
DE FAITS MÉMORABLES. IO9
linois, qui avoit tant d'empire sur Henri II. Ce mi-
nistre , de qui le sage de Thou a dit qu'il n'a jamais
ouvert d'avis ni injuste , ni servile , refusa toujours
d'être l'esclave des volontés et des passions de la du-
chesse. Elle le persécuta. Il vit s'élever l'orage sans
eii être intimidé ; il tenoit plus à son devoir qu'à sa
fortune. On le menaça de lui ôter les sceaux ; il ai-
ma mieux les perdre et quitter la cour , que de rien
faire qui fût indigne de lui. Le cardinal de Lorraine
le fit rappeler par François II. Il étoit premier minis-
tre ; mais comme il ne vouloit dans le ministèreque
des gens qui lui fussent entièrement dévoués, il com-
mença bientôt à se dégoûter d'un homme dont la
sagesse étoit inflexible , et l'ame également au-des-
sus des promesses et des menaces. Pour prix du ser-
vice qu'il prétendoit lui avoir rendu , il exigeoit du
chancelier une soumission aveugle à toutes ses volon-
tés. La reconnoissance a des bornes. Celui-ci , qui
voyoit que les démarches du cardinal étoient con-
traires au bien de l'Etat et au bonheur des peviples ,
s'y opposa tant qu'il put. Enfin , désolé de ne pou-
voir plus suivre librement la voix de son devoir et de
sa conscience , il s'abandonna au chagrin et à la dou-
leur. Il en mourut; mais du moins avant sa mort ,
il eut la satisfaction et le courage de reprocher au
cardinal qui l'étoit venu visiter, toutes les injustices
de son gouvernement , et la violence dont il avoit
usé envers lui , pour faire passer des édits injustes.
102. La ville de Paris sauvée ou ie traître -puni.
Etienne Marcel, prévôt des marchands de Paris ,
homme hardi s'il en fut jamais, insolent jusqu'à ne
respecter aucune borne, citoyen dénaturé , et pour
tout dire, ami de Charles le Mauvais , roi de Wa-
varre, auquel il vendoit la patrie el son souverain.
IIO r.KCUEIL
Marcel avoit résulu de livrer à ce prince deux portes
de Paris, celle de St-Hoiioré et celle de St-Autoiiie.
Il avoit clioisi pour cette trahison, la nuit du 3 i Juil-
let au premier Août l'ôSy. Les Navarrois dévoient en-
trerdans la ville, mettre à mort tous ceux quiétoient
du parti du régent (i), et proclamer roi de France ,
le roi de Navarre, l'ennemi déclaré de l'État, l'allié
des Anglais. Toutes les mesures étoient bien prises,
le secret avoit été bien gardé. Marcel se rend à la
porte St-Antoine, renvoie sous divers prétexte les
bourgeois qui lui étoient suspects , ne garde que ceux
dont il est bien sûr, et se l'ait remettre les clefs. C'en
ftoit fait de Paris. Cette grande ville alloit devenir
le théâtre de toutes les horreurs dont Catilina mcna-
çoit autrefois Rome et l'Italie, sans le courage et la
fidélité d'un citoyen dont le nom doit vivre à jamais
dans nos annales. Il se nommoit Jean Maillard. Son
amour pour son roi (2), son zèle pour sa pairie lui
faisoient éclairer les démarches du prévôt; et sa charge
de capitaine d'un des quartiers de la ville, lui four-
uissoit les moyens de le faire librement. Déjà il soup-
çonnoit les desseins de Marcel. On vint l'avertir qu'il
diminuoit la garde de la porte Si-Antoine ; il ne
douta plus de la trahison. Aussitôt il court à la porte,
suivi de quelques citoyens zélés. Etienne, que faites-
vous ici à cette heure I s'écrie-t-il./eau, répond le
(i) Le roi Jean étoit prisonnier à Londre. Le royaume étoit gou-
verné par son fils Charles , qui lui succéda , et fut surnommé le Sage.
(2) Les historiens du temps s'accordent à dire que Jean Maillard
fut au contraire partisan zélé du roi de Navarre et du prévôt Marcel;
que cène fut que le 3i juillet i358 , après avoir eu une querelle
très-vive avec ce traître, qu'il abandonna son parti. C'est à Pépin
des Essarts et à Jean de Charni que la capitale dut son retour au de-
voir; ce fut Charni qui frappa le prévôt Marcel; et un bourgeois
nommé Pierre Fouace acheva de le mettre à mort. Les plus^an-
ciens manuscrits de Froissart attestent ce fait , et ce n'est que d'a-
près d'autres manuscrits altérés du même historien , que l'honneur
de celle action a été attribuée à Jean Maillard.
DE FAITS MÉMORABLES. III
^)n'vôl, à VOUS qu' importe de te savoir ? je suis ici
jfour prendre garde à ia ville dont j'ai le gouver-
nement. — Il n'en va mie ainsi y reprit Maillard :
ains n'êtes ici à cette heure pour nul bien. Le pré-
vôt donne un démenti à Maillard; celui-ci à son
tour le traite de menteur et de traître. On s'échaufFe,
Maillard lève sa hache; et quoique Marcel fût son
compère, il l'abat à ses pieds. Ses gens tombent sur
ceux du prévôt et les dispersent. Après cette expédi-
tion , le brave citoyen vole à la porte St-Honoré qu'on
devoit aussi livrer aux Navarroi«. Il en changea la
garde, qui fit d'abord quelque résistance. Tous les
Parisiens furent bientôt réveillés par le bruit. Ils s'as-
semblent autour de Maillard . qui leur délaille ce
qu'il veuoit de faire , leur peint vivement la trahison
de Marcel, et les exhorte de toute sa force à rentrer
dans le devoir. Il étoit facile de s'assurer s'il disoit
vrai. Les Navarrois éloient encore aux portes de la
ville à attendre qu'on les leur ouvrît. A peine eut-il
cessé de parler, que chacun lui donna le nom de
Libérateur de ia patrie. Ce fut là comme le signal
de l'entière défaite des factieux. On les poursuivit ,
on les massacra partout; Paris ne soupira plus qu'a-
près la présence de son maître. Les rues ne reten-
tissoient que du cri de France , Montjoye , St.-De-
nis, mêlé au nom du roi et du régent. Celui-ci ne
tarda pas de revenir à Paris, où il fut reçu aux ac-
clamations de tout le peuple. La tranquillité et la
joie y rentrèrent avec lui.
io7). Traits de grandeur d'ame de monsieur de
Fabcrt.
Ew i66'2, Louis XIV ayant résolu de faire une nom-
breuse promotion de chevaliers de ses ordres, voulut
y comprendre le maréchal Fabcrt. (]elui-ci éloit à
112 RECUEIL
Sedan ; le roi lui fil dire de se rendre à Paris pour*
le premier de Janvier, et cependant de faire, pour
la réception, ses preuves de gentilhomme. Fabert ne
rétoit pas. Son père , maître échevin de Metz, éloit
fils d'un libraire de Nancy; et les talens, les belles
actions de Fabert étoient les seuls titres de noblesse
qu'il pût apporter. Louis XIV ne pouvoit pas l'igno-
rer; mais persuadé de cette vérité, si bien exprimée
par un de nos poètes,
Qui serl l)ien son pays n'a pas Lesoin d'aïeux.
Vol taire , tragédie de Mérope.
il ne demandoit des preuves que pour la forme. Fa-
bert regardoit cela comme une duplicité, et il en
étoit incapable. Il écrivit donc au roi, pour lui té-
moigner sa rcconnoissance de la grâce dont il vou-
loit riioiiorer; mais il lui dit qu'il ne pouvoit jamais
se résoudre à jurer que ses preuves étoient véritables,
ainsi que les statuts de l'ordre l'exigeoient ; ajoutant
qu'il aimoit mieux ne jouir jamais d'un pareil hon-
neur, que de l'obtenir par un parjure. Ce refus avoit
quelque chose de bien généreux. La malice des cour-
lisans chercha inutilement à Tenipoisonner ; les gens
de bien l'admirèrent; le roi même, qui se connois-
soit bien en mérite, fut si charmé de cette conduite
de Fabert, qu'il l'en estima encore davantage. Ce
maréchal, qui de simple volontaire avoit su s'élever
aux premiers honneurs de la guerre, étoit véritable-
ment un homme intègre et généreux. Sous le mi-
nistère du cardinal de Richelieu, un oflicier, avec
lequel il étoit étroitement lié, voulut le faire entrer
dans un projet qu'il crut contraire au bien de l'État.
Il le refusa constamment, o J'ai pour maxime, diî-
ï il, d'épouser les intérêts de mes amis, mais non
» pas leurs passions. >
.. DE FAITS MÉMORABLES. Il3
io4- Fidélité de Pierre Arnaud de Berne.
Pierre arnaud de berne , gentilhomme gascon ,
parent et vassal de Gaston, comte de Foix, étoit
gouverneur du château de Lourde, dans le Bigorre.
Les Anglais, maîtres alors de toute la Guienne, la
lui avoicnt confiée, et ils ne pouvoient guère faire
un meilleur choix. En 1078, le duc d'Anjou, frère
du roi Charles V, porta la guerre dans ces provinces,
dont les seignevirs avoient réclamé la protection du
roi de France contre le prince de Galles, leur sou-
verain immédiat. Il se présenta devant Lourde ; mais
la place étoit bien fortifiée, le gouverneur n'étoit
pas homme à se laisser corrompre; la saison s'avan-
çoit, il leva le siège et se rabattit sur le pays de
Foix. Le comte, sans vouloir reconnoître ni le prince
de Galles, ni le roi de France, s'étoit maintenu dans
une espèce de neutralité et d'indépendance. Un «raité
rachète ses sujets des horreurs de la guerre. Par un
article secret, il s'engagea à f;iire livrer Lourde aux
Français. Il fallut qu'il eût bien bonne opinion de
son crédit, ou bien mauvaise idée de la fidélité de
son parent. Il le fait appeler à Ortes où il faisoit sa
résidence. Arnaud -de Berne s'y rend. Le comte lui
déclare qu'il faut remettre incessamment le château
de Lourde au duc d'Anjou. Le ton dont cela fut dit
marquoit assez qu'on vouloit être obéi. Arnaud con-
noissoit l'humeur emportée du comte : il n'ignoroit
pas tout ce qu'il avoit à craindre d'un refus ; il se tut
un moment. L'image de la mort étoit devant lui ;
mais l'honneur et le devoir parloient à son cœur.
0 Monseigneur, dit-il au comte, vous pouvez faire
» de moi tout ce qu'il vous plaira; vraiment je vous
» dois foi et hommage; car je ne suis qu'un pauvre
» gentilhomme de votre sang et de votre terre ; mais
» c'est du roi d'Angleterre que je tiens le château
« de Lourde. Vous n'avez pus trouvé mauvais qu'il
Il4 RECUEIL ^
t me le confiât ; je ferai mon devoir, je ne le ren-
» drai qu'à lui seul. » Une fermeté si noble et si
respectueuse auroit dû charmer le comte, elle ne
fit que l'irriter. Malheur à tout homme qui n'a ja-
jamais rencontré d'obstacles à ses volontés! Gaston
tire son poignard en s'écriant; o O traître, as-tu dit
» que non ? par cette tète , tu ne l'as pas dit pour
» rien. » La colère lui fait oublier qu'Arnaud est
son parent; furieux, ne se connoissant plus, il se
jette sur ce brave homme que personne n'ose secou-
rir; lui-même, il ne cherche point à se mettre en
défense , enchaîné par son respect pour un prince
dont il étoit le vassal, ne voyant que son seigneur
dans son bourreau , de cet air tranquille et content
qui accompagne toujours la vertu , il attend la mort,
reçoit cinq coups, tombe aux pieds du comte, les
arrose de son sang, et lui dit d'une voix expirante :
a Ail ! Monseigneur, vous ne faites pas gentillesse;
n vous m'avez mandé et mie (i) occiez. » Malgré
cette mort, Lourde ne se rendit pas. A son départ,
Arnaud en avoit laissé la garde à Jean de Berne son
frère, en lui faisant promettre qu'il ne rendroit la
place que sur un ordre signé du prince de Galles ou
liu roi d'Angleterre. Ainsi , aux remords qu'entraî-
nent toujours les mauvaises actions , le comte ne
put qu'ajouter les regrets d'avoir fait un crime
inutile.
io5. Grandeur d'aine du ministre Coibert.
On cherchoit à aigrir l'empereur Constantin et à
l'animer contre les hommes insolens qui avoient
jeté des pierres à sa statue ; et confondant l'image
du prince avec sa personne , on lui disoit que son
visage en avoit été tout défiguré. Ce prince , aussi
(i) Et vous me tuez.
, DE FAITS MÉMORABLES. I I 5
rempli d'hnnianité qu'il étoit courageux , se con-
tenta de porter la main sur son front, et de dire :
« Je ne m'aperçois pas qu'où m'ait fait le moindre
» mal. «J'admire ce trait, mais je n'admire pas moin»
ce que fit Colbert, ce ministre dont le nom sera
éternellement cher à ceux qui s'intéressent au bon-
heur et à la gloire de la nation. Il avoit succédé au
malheureux Fouquet. Ce fut une espèce de raison
aux amis de celui-ci de s'imaginer qu'il avoit con-
tribué à la chute du surintendant. Hesnaut , l'un
des plus hardis d'entre eux, fit un sonnet sanglant
contre M. Colbert. On se hâta de le dire au minis-
tre ; mais son cœur plein du zèle de l'Etat , étoit
bien au-dessus de ces petites foiblesses , malheureu-
sement trop communes aux hommes en place. Il
demanda s'il y avoit dans ces vers quelque chose de
contraire à la gloire du roi. On lui répondit que non:
Efi bien ! dit-il , je n'en suis donc point offensé.
C'est ainsi qu'un bon citoyen sait s'oublier absolu-
ment lui-même pour ne voir que son prince et l'Etat.
loC. La fidélité à sa parole récompensée, ou
Nicolas Compian.
Vebs la fin du dix-septième siècle , Nicolas Com-
])ian s'étant embarqué sur un navire marseillais pour
aller en Egypte , eut le malheur d'être pris et fait
esclave par un corsaire de Tripoli en Barbarie. Arri-
vé dans cette ville, il fut vendu à un riche particu-
lier. Il étoit accablé de sa situation; et quoique traité
avec douceur, il regrettoit l'Egypte oij il devoit trou-
ver la fortune , il pleuroit amèrement au souvenir
de sa patrie et de sa famille. Son maître ayant es-
.sayé inutilement de le consoler, lui dit un jour :^
« Donne-moi ta parole d'honneur, et promets-moi
i> (le revenir si je te permets d'aller à Marseille , de
Il6 RECUEIL ^
» revoir tes frères, et d'arranger tes affaires domes-
1 tiques : que Dieu te conduise et te ramène en san-
» té. » Compian profila de cette permission, partit
et revint , comme un autre Régulus, après avoir passé
quelques mois auprès de sa famille , se dérobant à
ses embrassemens , pour aller, fidèle à sa parole,
reprendre sa chaîne et remplir son engagement. En
arrivant à Tripoli , il trouva son maître dans la plus
grande douleur, et à la veille de perdre sa femme
dangereusement malade, qu'il aimoit éperdument :
a Chrétien, lui dit-il en le voyant, tu viens à,pro-
» pos et à mon secours ? vois mon afïliction. Dieu
» t'envoie, afin de prier ton Dieu pour ma femme
» et pour moi; car les prières de l'homme de bien
» doivent le toucher. » A ces mots, Compian tom-
bant à genoux, et prosterné à côté du bon musul-
man, pria, comme le fils de Tobie la première nuit
de son mariage à côté de sa jeune femme. Les vœux
de ces âmes honnêtes furent exaucés, le mal ne fit
plus de progrès et diminua chaque jour. La conva-
lescence commença; bientôt la santé la plus désirée
revint; et la joie rentra dans cette maison long-
temps affligée. Le maître reconnoissant ne voulut
plus voir autour de lui que des heureux. Il appela
son esclave, et lui dit : « Ecoute-moi, chrétien; tu
» ne dois plus l'affliger pour moi , ni pour toi-même;
» je voudrois te retenir, passer ma vie avec toi et te
B donner ma fille en mariage; mais ta religion et
» la mienne s'y opposent. Il faut obéir à la loi , mal-
B grêle vœu de mon cœur.... Ecoute, te dis-je ,
» laisse-moi achever et ne m'interromps pas par des
» remercîmens que je ne mérite pas encore; il me
» reste un bien à te donner gratuitement, c'est la
» liberté. Ce n'est pas assez pour moi, j'ai fait char-
» ger un vaisseau de blé : ce blé t'appartient , je
» te l'ai destiné ; embarque-toi ; puisque tu me quit-
DE FAITS MÉMORABLES. Il -y
»» tes, ne vas pas les maius vides rejoindre tes pareiis;
» soyez tous mes amis, comme je suis ie tien, »
107. Action mémorable d'un prévôt des marchans
de Lyon.
M. Di'GAS, prévôt des marchands de Lyon, avoit
toutes les grandes qualités d'un magistrat. Les bou-
langers de cette ville, se flatlant de Je gagner, lui
demandèrent la permission d'enchérir le pain : il leur
répondit qu'il examineroit leur demande. En se re-
tirant, ils laissèrent nonchalamment sur la table une
bourse de deux cents louis. Ils revinrent, ne doutant
pas que la bourse n'eut plaidé efficacement leur
cause. M. Dugas leur dit. t Messieurs, j'ai pesé vos
raisons dans la balance de la justice, et je ne les ai
pas trouvées de poids; je n'ai pas jugé qu'il fallût ,
pour une cherté de grains supposée, faire souffrir le
peuple. Au reste, j'ai distribué votre argent aux deux
hôpitaux de cette ville; je n'ai pas cru que vous en
voulussiez faire un autre usage ; j'ai compris que
puisque vous étiez en état de faire de telles aumônes,
vous ne perdiez pas, coiîime vous le dites, dans vo-
tre métier. » Voilà un exemple à proposer à ceux
qui dispensent la justice.
108. Jean de Montigny surnommé ie
Boulanger.
Le Boucher éloit autrefois un surnom glorieux
qu'on donuoit à un général après une victoire , en
reconnoissance du carnage qu'il avoit fait de trente
ou quarante mille hommes. Jean de Montigny, pre-
mier président au parlement, fut nommé /r- i5()u-
tanger, en reconnoissance des blés qu'il avoit fait
venir à Paris, pendant une famine, et qui conser-
Il8 RECUEIL
vèient la vie à vii)gl-ciii(( ou trente mille personnes •v^
Voilà de ces actions , dit Mézerai, dont je voudrais
qu'on tâchât d'éterniser la mémoire par des mé-
dailles.
109. Désintéressement de Gilles de Sommiéres.
Henri III éloit libéral jusqu'à la prodigalité. C'est
un vice dans un prince toujours environné d'hommes
attentifs à profiter de ses défauts; et c'est une mo-
dération bien rare dans un sujet, quand il n'abuse
pas des foiblesses de son maître. Gilles de Sommiéres
fit quelque chose de plus. Il étoit maître de la garde-
robe de Henri III. Ce prince l'aimoit. Un jour , en
présence du chancelier de Chiverny, et de l'inten-
dant des finances, Guibert Bussy , il fit à Sommiéres
un don de cent mille écus, somme très-considérable
en ce temps-là. Sommiéres, moins flatlé de cette
largesse, qu'attentif aux vrais intérêts de son maî-
tre, eut la générosité de refuser un si beau présent :
il eut même le courage de joindre à son refus une
leçon pleine de sagesse, mais dont la vérité pouvoit
blesser le roi. 0 Sire, lui dil-il, je craindrois que
» votre majesté ne fît , par le don d'une si grande
» somme, une brèche à ses finances, qu'elle seroit
» obligée de réparer aux dépens de son peuple. »
Que de noblesse dans cette conduite, surtout si on
la compare avec l'avidité de la plupart des courti-
sans ! Gilles de Sommiéres fut depuis gouverneur
de Louis XIII.
110. Jean de Brogny, ou ia modestie d'un grand
homme.
Le cardinal de Brogny, chancelier de l'Eglise ,
président du concile de Constance pendant la vacance
du saint Siège, puis évêque de Genève en 1422, na-
DK FAITS MEMORABLES. I ig
qiiil dans un village près d'Annecy, dont il porta le
nom. Il étoit fils d'un paire ; des religieux voyageurs
l'ayant rencontré gardant des cochons, conversèrent
avec lui , et furent si satisfaits de sa pénétration ,
qu'ils lui proposèrent de le mener à Rome pour le
faire étudier. Jean de Brogny accepta avec empres-
.«sement, et ne tarda pas à en goûter les fruits ; ses
succès le firent connoître, et ses services lui pro-
curèrent des honneurs et des bénéfices. Le génie
égalise les hommes, ou plutôt il crée seul les vraies
disiiiiclions. Les lalens et le savoir de Brogny voi-
lèrent bientôt la bassesse de son extraction aux yeux
du monde; mais Brogny fut le seul qui ne l'oublia
pas, et qui voulut li rappeler avix autres. Il fit
graver sur les sièges de la chapelle des Machabée»
qu'il fonda dans Genève , de même que dans la maison
qu'il y habita, un monument de sa naissance, qui
devint celui de sa modestie et de sa grandeur. On y
voit un homme conduisant un cochon. Ce monu-
ment subsiste encore dans la bibliothèque de Genève,
où il éternise la vertu du cardinal.
111. Les bons citùycns , ou la peste de
Mar»eil(e.
Ce fléau cruel , qui porta la consternation dans
toutes les contrées méridionales de l'Europe, et qui
par des progrès effrayans et rapides, sembla mena-
cer les plus belles provinces de France fut apporté
des côtes orientales de la Méditerranée par l'équi-
page d'un vaisseau marchand. Le «iS Mai 1720, le
capitaine Chataud arriva dans le port de Marseille,
avec un navire chargé de marchandises du Levant.
Dans sa traversée, il avoit perdu sept hommes dont
on avoit attribué la mort à une fièvre maligne. De-
puis son arrivée, il en perdit d'autres; cependant
on le laissa débarquer au bout de quinze jours ,
120 RECUEIL
après lesquels les passagers qu'il avoit amenés , sç
répandirent dans la ville et vendirent leurs pacotilles.
An mois de Juin, quelques-uns des porte-faix qui
avoient transporté ces marchandises dans les maga-
sins de quarantaine, moururent presque subitement.
Ces morts furent d'abord tenues secrètes, povir
ne pas alarmer le peuple : on les regardoit toujours
comme le résultat d'une fièvre maligne épidémique,
et il sembloit qu'on craignît de reconnoître que
leur véritable cause étoit la peste. Sept semaines
après l'arrivée du navire, sur le rapport du chirur-
gien Croizet , qui donnoit à cette fièvre la qualité
de pestilentielle , on se décida à faire transporter
dans la petite île de Jâré , à deux lieues dans la mer ,
les marchandises qui restoient encore de la cargaison
du capitaine Chataud; mais il avoit amené des toiles
de contrebande qu'on avoit laissé introduire dans la
ville dès les premiers jours de son arrivée, et qui y
avoient été vendues et dispersées , ce qui rendit inu-
tile la précaution, d'ailleurs trop tardive, d'envoyer
à Jâré ces funestes ballots.
Le 9 Juillet, les sieurs Peyssonel, père et fils,
médecins, donnèrent avis aux échevins , que sans
aucun doute la peste étoit dans la ville; ces magis-
trats s'obstinant à écarter cette affreuse idée , envoyè-
rent chercher Bouzon , chirurgien , qui avoit voyagé
au Levant; et Bouzon leur dit que ces médecins se
trompoient , que ce n'étoit en effet qu'une fièvre
épidémique : les échevins le crurent.
Quelques jours après , le corps des médecins fit
assurer à ces magistrats qu'il y avoit dans la ville
des malades atteints de la peste ; mais Bouzon affir-
ma le contraire, et les échevins se moquèrent des
médecins. Non-seulement ils méprisèrent leur avis ;
mais pour calmer les alarmes du peuple , ils firent
afficher que la maladie que les médecins prenoient
pour la peste, n'étoit qu'une fièvre causée par de
mauvais
DE FAITS MÉMORABLES. 121
mauvais alimens. Alors la populace, irritée contre
les médecins, les poursuivit dans les rues, en les
traitant d'ignorans et de fripons.
Enfin, les progrès de la peste furent si rapides ,
qu'on ne put plus douter de la nature du mal ; alors
chacun s'occupa du soin de s'isoler, la peste ne pou-
vant se communiquer que par un contact etfectif des
personnes pestiférées , ou des étoffes et autres ma-
tières infectées. Plusieurs citoyens allèrent camper
sous des tentes, ou se réfugièrent dans des navires;
mais pour s'isoler ainsi , il falloit rassembler des pro-
visions , et comment s'assurer qu'elles ne fussent
pas déjà atteintes de la contagion ? Cependant, mal-
gré l'incertitude de cette ressource, se renfermer
étoit le seul moyen d'éviter ce fléau terrible et des-
tructeur.
Le parlement de Provence venoit de défendre toute
communication avec Marseille sous peine de la vie ;
cet arrêt et les approvisionnemens que chacun fai-
soit pour s'isoler, occasionèrent bientôt la plus ef-
frayante disette. La mortalité augmenta de jour en
jour dans une proportion qui fit craindre la ruine
totale de la ville. La faim, la soif, le désordre, le
défaut d'hôpitaux et de remèdes, tout ajoutoit aux
horreurs de la peste.
On voyoit les rues couvertes de meubles infectés ,
et de cadavres qui avoient été jetés par les fenêtres.
Le nombre s'en accroissoit à toute heure, faute de
bras pour les enlever. On apercevoit parmi ces ca-
davres, des mourans, qui ;, ayant abandonné leurs
lits, venoient se traîner dans lei rues, implorant en
vain par des cris lamentables la pitié de ceux qui se
se tenoient renfermés dans leurs maisons. L'épou-
vante , la terreur devinrent extrêmes. Heureux celui
qui parvenoit à émouvoir assez la pitié généreuse
pour en recevoir quelques secours; tant éloit gran4
MuiHIf/. F
122 RECUEIL
le danger pour ceux qui , se laissant attendrir , osoien<ï
approcher ces malheureux
On entendoit des femmes , dans les douleurs de
l'accouchement , appeler en vain du secours ; des
mères qui allaitoient , expiroient avec leurs enfans
attachés à leurs mamelles; on voyoit les membres
des familles désolées, oubliant les liens du sang , se
proscrire sans pitié au moindre signe de contagion ,
et armés d'un longbdlon , se pousser les uns les au-
tres dans la rue, hors des maisons. Ces bâtons, longs
d'une toise et demie , dont ceux qui n'éloient pas
atteints de la peste , avoient eu soin de se pourvoir
pour éloigner toutes les personnes qui se rencontre-
roient sur leurs pas , étoient nommés saint Roch ,
comme préservateurs de la peste.
Un grand nombre de chiens restés sans maîtres et
affamés , couroient dans les rues , hurlant et dévo-
rant les cadavres ; la crainte que ces animaux ne
communiquassent la peste à ceux qui ne l'avoient
pas encore, arma conlr'eux tous les citoyens; l'on
en fit un massacre général qui vint augmenter l'in-
fection ; enfin , pour comble d'horreurs, on voyoit
des pestiférés dans le délire de la douleur, se préci-
piter eux-mêmes du haut des maisons , et s'écraser
sur le pavé.
Mais détournons la vue de ces funestes tableaux ,
efc cherchons à en adoucir les traits déchirans , en
rappelant à la mémoire des hommes, la charité hé-
roïque de ceux qui , au milieu de ces affreux dan-
gers , se dévouèrent au service de leurs concitoyens.
C'est en effet dans les grandes calamités publiques
que la religion et l'amour de l'humanité produisent
le spectacle le plus attendrissant des plus grandes
vertus.
Dès le commencement de la contagion , Henri d«
Belsunce, évêque de Marseille, s'étoit hâté d'assem-
bler les prêtres de la ville, tant réguliers que sécu-
DE FAITS MÉMORABLES. 123
liers ; il les avoit exhortés par les discours les plus
touchans à ne pas abandonner le peuple , et plusieurs
s'étoient engagés à assister les malades avec lui.
Le chanoine Bourgerel , qui étoit en voyage lors-
que la peste avoit commencé à se manifester , ayant
reçu la nouvelle de la résolution prise dans l'assem-
blée des prêtres, se hâte de se rendre à Marseille,
et se met à la suite de son évêque ; tous deux vont
dans les lieux les plus infectés porter des consolations
et des secours ; aucun danger ne les arrête , tous deux
exposent chaque jour mille fois leurs vies; et tandis
que les autres cito)'ens se cachoient ou alloient dans
les campagnes chercher des asiles contre le fléau qui
dépeuploit la ville , Henri de Beisunce se sacrifioit
pour ses ouailles , pénétrant avec le fidèle compagnon
de ses travaux , dans ces maisons changées en tom-
beaux infects , où les malheureux luttoient à la fois
contre la misère , la mort et le désespoir : il voloit
partout où il y avoit des pestiférés , pour leur prodi-
guer les secovirs corporels et spiril uels ; et ses discours
mimés par les espérances que présente la religion ,
rappeloient dans leur ame cette tranquillité pour l'a-
venir , sans laquelle la maladie devient plus cruelle
que la mort même. Enfin l'intrépide prélat voit son
fidèle abbé Bourgerel tomber mort à ses côtés; mais
sa vertu n'en est point ébranlée ; les conseils , les
prières, les larmes des siens, rien ne peut lui montrer
un péril au-dessus de son courage ; il associe succes-
sivement d'autres prêtres à ses travaux héroïques ;
il n'a bientôt plus ni serviteurs , ni chevaux , ni voi-
ture; il vend sa vaisselle; tout son mobilier est vendu
ou mis en gage ; il visite à pied tous les quartiers de
la ville, et se dévoue sans réserve pour le peuple dont
il est le pasteur.
Plusieurs prêtres se sacrifient, à l'exemple de leur
chef, et la plupart , victimes de leur religieux dé-
vouement , reçoivent en quelque soitr la couronne
124 RECUEIL
des marfyrs ; Gantier , supérieur des Oratoriens ; Mi-
lay , simple jésuite , se distinguèrent parmi les régu-
liers: Gautier monte dans les maisons, soigne et con-
sole les malades , il leur distribue des secours jusqu'à
ce qu'il ait épuisé les fonds de sa communauté et les
«ens ; Milay choisit le quartier de la ville le plus af-
fecté de la contagion , où , par celte raison , la faim
et la peste faisoient de plus grands ravages; il y éta-
blit des cuisines , une pharmacie , et y fait lui-même
la distribution des alimens et des remèdes ; Gautier
et Milay périssent tous deux dans cette carrière glo-
rieuse.
Entre les séculiers qui marchèrent sur les traces
de ces dignes prêtres, et qui furent également mar-
tyrs de leur zèle , on doit distinguer à jamais Audi-
bert,Favre, Arnaud, Blanc, Gantheaume, Carrière,
Ribiés , Martin , Charrier, Reibas , Guérin et Pascal.
Peyssonel le père , médecin généreux , courbé sous
le poids des ans , ne cessa de panser les pestiférés ,
de les secourir et de les encourager jusqu'au moment
où la fatigue et la peste même vinrent le ravir à ses
concitoyens.
Au milieu de cette affreuse calamité , l'objet le
plus pressant étoit d'enlever les cadavres ; ils étoient
entassés dans tous les quartiers, et perpétuoient l'in-
fection ; tout le monde fuyoit; la mort étoit la pers-
pective presque assurée de ceux qui se dévoueroient
à ce travail , personne ne se présentoit. Langeron ,
ciief d'escadre , cet homme intrépide , qui par ses
soins et l'ordre qu'il sut établir dans la ville , procura
la cessation du fléau , fait proposer la liberté aux for-
çats qui s'emploîront à l'enlèvement des cadavres ;
un grand nombre accepte la proposition du comman-
dant; on leur distribue des crochets attachés à ces
longs bâtons nommés saint Roch ; mais il falloit un
homme courageux pour commander ces forçats et
diriger l'opération ; il falloit un homme qui ne crai-
DE FAITS MEMORABLES. 120
gnît point de les suivre, et d'aller avec eux dans les
galetas à la recherche des cadavres ; Mousiier , l'un
des échevins , fut cet homme intrépide ; il se dévoua ,
pour ainsi dire, afin d'expier la fatale prévention qui
avoit aveuglé le corps municipal, à l'époque où il
auroit été si facile d'arrêter la contagion, Moustier
courut donc se placer à la tête des forçats ; tantôt à
cheval , tantôt à pied; l'épée dans une main , l'argent
dans l'autre , il ne cessoit d'encourager le travail ,
de récompenser ou de punir, que pour mettre lui-
même la main à l'œuvre. Un emplâtre fumant d'un
pus pestilentiel, jeté au hasard par un forçat avec
son crochet, vint se coller contre la joue de Mous-
tier ; il l'arrache, s'essuie , et continue ses travaux.
Le chevalier Rose , également hardi au conseil et à
l'exécution , qui avoit d'abord compté pour rien le
sacrifice de sa fortune, hasarde également sa vie; il
se joint à Moustier, et met tant d'ordre et d'activité
dans l'enlèvement des cadavres], qu'il réussit en peu
d'iieures à en faire inhumer mille à douze cents qu'on
avoit depuis long- temps entassés dans un réduit , et
dont les membres se détachoient déjà sous les ius-
trumens des manoeuvres.
Par les soins de Langeron , à qui la cour venoit
d'envoyer , (le 21 septembre , ) le brevet de com-
mandant de Marseille , les malades furent enfin se-
courus avec plus d'ordre , les propriétés furent res-
pectées , la disette disparut, les officiers de police,
les directeurs des hôpitaux , qui s'éloient évadés dès
le mois de juin , se hâtèrent de venir reprendre leurs
fonctions.
Les ravages de la peste étoient alors si affreux ,
qu'il périssoit environ mille personnes par jour. Ce-
pendant les précautions prises par le commandant ,
son zèle actif et infatigable , sa prévoyance et sa vi-
gilance eurent un succès si heureux , qu'avant la fin
de septembre, la mortalité commença à diminuer,
Ii() RECUEIL ,
et que dès la fin d'octobre , elle étoit presque insen-
sible. Les citoyens osoient déjà se montrer dans les
rues ; mais tous armés d'un sai7it Roch , se redou-
tant les vins les autres , ils s'en servoient pour écar-
ter et repousser ceux qui les auroient approchés de
trop près.
A la fin de Décembre , Langeron tenta une entre-
prise hardie, qui n'eut aucun résultat funeste, par
les précavitions qu'il sut prendre dans l'exécution. Il
fit visiter et purifier les édifices publics , les maisons,
les magasins , les meubles et les marchandises. En-
fin , la peste cessa dans la ville, après avoir emporté
cinquante mille personnes.
Les ravages de la peste furent aussi très-considé-
rables dans les campagnes , c'est là qu'on vit ce que
la véritable solitude a de terrible dans ses effets , et
le courage froid qu'elle inspire aux hommes , lors-
qu'ils sont dénués de toute espéi'ance de secours. De
malheureux paysans , abandonnés de toute la na-
ture , au moindre signe qu'ils apercevoient en eux
de la contagion , creusoient eux-mêmes leur fosse
dans leurs jardins , s'y couchoient , etfaisoient ensuite
retomber sur eux la terre qu'ils avoient relevée sur
les bords, afin de n'être pas dévorés après leur mort
par les corbeaux ou les chiens ; d'autres s'altachoient
aux pieds de longues cordes, afin qu'étant expirés ,
leurs enfans pussent sans danger les traîner dans la
fosse et les ensevelir.
La ville étant délivrée du fléau , le zèle compatis-
sant du respectable Langeron s'étendit sur les cam-
pagnes , et y fut également couronné du succès.
Oh ! combien ces hommes ainsi dévoués au salut
de leurs semblables , doivent inspirer d'intérêt ! sans
doute ils obtiendront à jamais les bénédictions de
ceux qui contempleront leurs vertus dans ce foible
tableau.
DE FAITS MEMORABLES. 12'J
112. Trait mémorable de charité.
Cette affreuse peste de Marseille s'étendit jusqu'à
Toulon , et y fit les plus grands ravages ; le P. Chap-
part , supérieur du séminaire , se dévoua lui-même
pour rappeler promptement la santé dans la ville.
On y avoit résolu d'embarquer tout ce qui restoit de
pestiférés, et de les envoyer en haute mer à une cer-
taine distance. Mais il eût été cruel d'exposer ainsi
des compatriotes , sans leur donner les secours que
tout homme a droit d'altendre de sa patrie ; il falloit
quelqu'un pour les servir, personne ne se présentoit,
et l'on n'osoit contraindre qui que ce fût à s'exposer
ainsi à la contagion et à la mort. Ce généreux prêtre
s'offrit courageusement. Il s'enferma avec ce tas de
pestiférés , et il leur rendit tous les services avec un
courage qui a peu d'exemples. La maladie respecta
son zèle, Il eut le bonheur d'échapper à une mort
presque certaine , et de ramener même un nombre
de ces malheureux à qui ses soins avoient rendu la
santé et conservé la vie.
J'ose le dire , des dévouemens que l'histoire nous
vante , n'ont rien de supérieur à de pareilles actions :
il n'y a qu'un zèle ardent de la patrie, soutenu de
l'esprit de la religion , qui soit capable de s'élever
jusque là.
1 13. Magnanimité de M. de Lauzun.
Louis XIV permit à M. de Lauzun , son favori ,
d'épouser mademoiselle de 3Iontpensier ; le lende-
main sa majesté ayant su que ce mariage éloit gé-
néralement désapprouvé, elle lui défendit d'y penser.
Pour dédommager M. de Lauzun d'avoir manqué le
plus utile et le plus honorable des éfablissemens , le
roi lui offre alors le bâton de maréchal de France.
4
128 RECUEIL
«
« Sire, lui répond Lauzun, si j 'a vois assez bien servi
» votre majesté pour le mériter , ce seroit un hon-
» neur que je tiendrois fort cher ; mais je ne veux
» l'avoir que par le bon chemin. »
1 1^. Trait de honte de Louis XIF .
LotJis XIV, de concert avec l'Angleterre , l'élec-
teur de Cologne et l'évêque de Munster, déclare la
guerre aux Provinces-Unies, Il met plusieurs armées
sur pied pour attaquer la république de différons
côtés. Le vainqueur de Turenne, Du Plessis-Praslin,
chagrin de ce qu'on ne lui donne le commandement
d'aucune de ces armées , dit avec douleur qu'il sou-
haite la mort, puisque sa majesté ne le trouve plus
bon à rien. Monsieur te maréchal , lui répond le
roi, en l'embrassant tendrement, on ne travaille
que pour approcher de ta réputation que vous
avez acquise. Il est agréable de se reposer après
tant de victoires.
11 5. Le passage du Rhin.
Les français s'étant emparés des places situées
sur le Rhin , se voient réduits à borner là leurs con-
quêtes, ou à passer ce fleuve profond et rapide en pré-
sence du prince d'Orange , retranché surl'avitre rive.
Ce dernier parti est si rempli de difficultés, qu'un aven-
turier étant alors venu offrir à Condé le secret de
faire de l'or, ce général, dont l'esprit égale le cou-
rage , lui dit , « mon ami , je te remercie , mais si tu
» savois une invention pour nous faire passer l'Issel
» sans être assommés , tu me ferois grand plaisir
» de me l'indiquer ; car je n'en sais point. »
Tandis qu'on est irrésolu sur le parti qu'on pren-
dra , quelqu'un découvre un endroit , vis-à-vis du
fort de Tolhuis, où l'eau est basse à l'entrée et à la
DE FAITS MÉMORABLES. 129
sortie , et où il n'y a pas deux cents pas à nager. Le
comte de Guiche , qui a vu en Pologne la manière
dont les Tartares passent les rivières , se jette, sans
marchander , dans l'eau. Il est suivi par d'autres ,
dont (juelques - uns périssent entraînés par la vio-
lence du courant , mais le plus grand nombre par-
vient à l'autre rive. Le péril est infiniment moin-
dre quand on passe en escadrons , parce que la mul-
titude des chevaux rompt le fil de l'eau , et qu'on
se soutient mutuellement contre la rapidité.
Condé , qui , à cause de sa goutte , s'est jeté dans
un bateau , n'est pas plutôt à l'autre bord , qu'il
marche aux Hollandais , en leur criant de se ren-
dre. Ils sont si consternés , qu'ils sont prêts à met-
tre bas les armes , lorsque le jeune duc de Longue-
ville, échauffé par le vin , tire un coup de pistolet ,
en disant qu'il n'y a point de quartier à espérer. Les
Hollandais font aussitôt feu sui' lui , le tuent sur la
place avec quelques autres , et s'enfuient. Voilà toute
la résistance que les Français éprouvèrent ù ce fa-
meux passage du Rhin si célébré.
Lorsque le fleuve est passé, les villes se rendent sans
résistance. Il n'y a guère d'heure dans la journée où
Louis ne l'eçoive la nouvelle de quelque conquête.
Un officier nommé Mazel , mande à î\l. de Turenne :
« Si vous voulez m'envoyer cinquante chevaux , je
j) pourrai prendre avec cela deux ou trois places. »
Turenne et Condé opinent à démolir la plupart
des places dont on s'empare, parce que les garni-
sons qu'on y laisse , afToiblissent extrêmement les
armées , qui seront bientôt hors d'état de paroître
en campagne avec quelque consistance, et de tenir
en respect les princes d'Allemagne , qui ne savent
encore à quoi se déterminer. Le bonheur de l'Eu-
rope veut que le sentiment de Louvois , minisire de
la guerre , soit préféré à celui des deux plus grands
capitaines du siècle , auquel il est opposé ; mais
F 5
l3o RECUEIL
Louis XIV eut le temps de se repentir de celte pré-
férence.
1 16. Grandeur d'ame de SéneviUe.
SÉNEViLLE , officier du régiment de Picardie, fort
connu par sa bizarrerie et par son intrépidité, reçoit
à Seneff un coup de feu au travers du corps. Ses
amis et les soldats de sa compagnie , dont il est ado-
ré, accourent autour de lui. Il leur dit d'un grand
sang-froid , en leur montrant un passage qu'il faut
forcer: Mes amis , voilà le chemin de ia gloire ;
ne songez plus à moi . et faites votre devoir.
117. Louis XI F et îe grand Condé.
La campagne de 1674 étant finie , Condé se rend
à la cour, où Louis, quoique mécontent delà jour-
née plus sanglante encore que glorieuse de Seneff ,
lui fait l'honneur d'aller le recevoir au haut de l'es-
calier. Le prince qui le monte lentement , parce
qu'il souffre beaucoup de la goutte, crie en voyant
le roi : Je demande pardon à votre majesté , si je
la fais attendre. Mon cousin , dit le monarque, ?i6
vous pressez pas ; quand on est chargé de lauriers,
on ne peut pas marcher si vite.
1 18. La noblesse française appréciée par Turenne.
Dans la guerre du Palatinat , les fatigues insépara-
bles d'une si rude campagne, causent de grandes
maladies dans l'armée française. Turenne qui la
commandoit , va consoler les soldats , toujours la
bourse à la main. Lorsque l'argent est fini, il em-
prunte du premier ofTicier qu'il rencontre, et le ren-
voie à son intendant pour être payé. Celui - ci , qui
DE FAITS MÉMORABLES. l3l
soupçonne qu'on exige quelquefois plus qu'on a
prêté à son maître , lui insinue de donner à l'avenir
des billets de ce qu'il empruntera. « Non , non ,
» dit le vicomte; donnez tout ce qu'on vous deman-
» dera. Il n'est pas possible qu'un officier aille vous
« demander une somme qu'il ne m'a point prêtée. »
119. La prévoyance d'un soldat récompensée.
Dans la même campagne , on trace vm camp as-
sez près de Strasbourg. Toute l'armée , convaincue
qu'on y attendra les Allemands , travaille avec une
grande ardeur à s'y retrancher. Un vieux fantassin
seul se repose. Turenne lui demande la raison de
son oisiveté. C'est, mon générât, lui répond le sol-
dat en souriant . que vous ne demeurerez pas long-
temps ici. Le vicomte charmé de l'intelligence de
cet homme, lui donne de l'argent, lui recommande
le secret , et le fait lieutenant.
120. Le prince de Conti, modèle de tempérance.
Le prince de Conti , frère du grand Condé, quoi-
que accablé d'infirmités , se refusoit aux goûts les
plus innocens , à ceux mêmes qui pouvoieut le dis-
traire, et faire un peu diversion à ses continuelles
douleurs. La princesse son épouse , toujours atten-
tive à soulager l'ennui de ses naaux , le pressoit vai-
nement de se permettre quelques récréations: « En
» se livrant à un goût , lui répondit-il , on s'accou-
» tume à se livrer à tous les autres. Il faut , pour
» ne pas lont désirer , savoir souvent se passer de ce
» qu'on désire. »
iSa RECUEIL
121. Equité de François I.
Le connétable de Montmorency, ayant été dis-
gracié , fut abandonné de tous ses amis. L'amiral
Chabot est le seul qui lui reste fidèle. François I en
fut informé. Il fait venir Chabot, et lui dit qu'il est
instruit de ses liaisons avec le connétable , et qu'il lui
défend de les continuer. Chabot répondit avec ime
générosité héroïque , qu'il savoit ce qu'il devoit à
son roi , mais qu'il n'ignoroit pas non plus ce qu'il
devoit à son ami ; que le connétable étant vin bon
sujet , qui avoit toujours bien servi l'Etat, il ne l'a-
bandonneroit jamais. Le roi le menaça de lui faire
son procès : « Vous le pouvez , Sire, je ne demande
» là-dessus ni délai , ni grâce ; ma conduite a tou-
» jours été telle , que je ne crains rien ni pour ma
» vie , ni pour mon honneur. » Cette réponse piqua
le monarque : il fit arrêter Chabot , que l'on con-
duisit au château de Melun , et le chancelier Poyet
fut chargé de chercher des commissaires dans d'vers
parlemens pour lui faire son procès. Après bien des
détours , on trouva enfin des crimes imaginaires à
l'innocent Chabot. Il fut condamné à mort ; et le
chancelier revint triomphant de Melun avec la pro-
cédure, et la condamnation de l'amiral, qu'il pré-
senta au roi. Un prince tel que François I pouvoit
agir par hunievir ; mais il étoit incapable de persister
dans l'injustice. Il fut indigné à la vue de cette in-
fâme procédure , et dit au chancelier , pour toute
réponse : « Je n'aurois jamais cru d'avoir dans mon
» royaume tant de juges iniques. » Il fit aussitôt re-
venir l'amiral à la cour , et lui rendit ses bonnes
grâces.
I DE FAITS MJÎilORABLES. l33
I 22. Trait de justice et de honte de François I.
François I." étoit à la chasse aux environs de Blois.
II rencontra une femme assez bien mise, accompa-
gnée d'un homme qui pouvoit passer pour son
écuyer , et d'un autre domestique. Le roi lui demanda
où elle alloit par lun temps froid et assez mauvais.
On étoit en hiver. Celte femme, qui ne le connois-
soit pas, mais qui vit bien à l'air et au maintien de
François , l'un des plus beaux hommes de son royau-
me , qu'il ne pouvoit être que d'un rang très- dis-
tingué, le salua , et ne fit aucune difficulté de lui
rendre compte de son voyage. « Monsieur , lui ré-
» pondit-elle, je vais à Blois, à dessein d'y chercher
» quelque protection qui puisse me procurer une
» entrée au château , et l'occasion de me jeter aux
» pieds du roi, pour me plaindre à sa majesté d'une
» injustice qu'on m'a faite au parlement de Rouen,
» d'où je viens. On m'a assuré que le roi est plein
» de bonté , qu'il a celle d'écouter facilement ses
» sujets, et qu'il aime la justice; peut-être aura-t-il
» quelque égard à ma triste situation et à la bonté
n de ma cause. — Exposez-moi votre affaire, Made-
» moiselle, lui dit François, sans se faire connoî-
« tre. J'ai quelque crédit à la cour , et j'ose me flatter
» de vous y rendre service auprès du roi , si vos
» plaintes sont fondées. — Voici , Monsieur , répli-
» qua la dame , l'affaire dont il s'agit. Je suis veuve
• d'un gentilhomme qui éloit homme d'armes d'une
» des compagnies de sa majesté. Pour être en état
» de faire son service, il emprunta d'un homme de
» robe, et pour sûreté du prêt et des intérêts, il lui
» engagea sa terre qui f.iisoit tout son bien. Won
m mari fut tué dans une bataille. Le créancier qui
» s'est emparé de celle terre, a toujours joui des
» fruits, et il m'a été impossible de payer les inté-
■^ rets , et encore moins le principal. Je l'ai traduit
l34 RECUEIL
n en justice ; et , quoiqu'il soit certain que les jouîs-
» sances égalent le principal et les intérêts de sa
» créance , je demandois qu'il s'en fît au moins une
j) compensation; mais on n'a eu aucun égard à ma
» demande, et je viens d'être condamnée avec dé-
B pens. Mon conseil m'a de plus assuré qu'il n'y
n avoit aucun remède à mon affaire, si le roi ne
» daigne lui-même y en apporter. Si j'ai le mal-
» heur de n'être pas écoutée , c'en est fait de ma for-
» tune et de celle de mes enfans, qui sont en grand
a nombre : nous sommes, eux et moi, réduits à la
» mendicité. Je vous prie, Monsieur, puisque vous
» avez daigné m'écouter, de vouloir bien me servir
B de protecteur. » Le roi , touché du récit de la veuve,
lui dit : « Mademoiselle, continuez votre route, ve-
» nez demain matin au château , et demandez le
» nom d'un tel ; » il lui indiqua un nom qu'il ima-
gina , « et ce gentilhomme vous fera parler au roi sur-
» le-champ. » Elle le remercia , alla à Blois, et le roi
rejoignit les courtisans qui l'accompagnoient. Il n'ou-
blia pas ce qu'il avoit promis, et commanda , en ar-
rivant au château , qu'on l'avertît s'il se présentoit
une demoiselle qui demandât à parler à un tel gen-
tilhomme. La veuve ne manqua pas de paroître le
lendemain. Le roi , qui en fut aussitôt averti , la fit
introduire dans l'appartement où il étoil; et, se fai-
sant connoître : « Je suis, lui dit-il, celui que vous
» demandez ; assez bien avec le roi , comme vous
» voyez , pour en obtenir tout ce que je veux. Qu'on
» aille chercher mon chancelier , continua-t-il , et
n qu'on examine les plaintes de cette demoiselle.
» Allez , lui dit-il encore , on vous fera justice. » La
veuve , frappée du dernier étonnement , ne put que
se jeter aux genoux du monarque , qui la fit relever
avec bonté, et voulut qu'on examinât en sa pré-
sence l'affaire dont il s'agissoit. Le résultat fut un
ordre précis au créancier de remettre la terre , en
, DE FAITS MÉMORABLES. l35
recevant ce qui lui éloit raisonnablement dû; et,
quant au paiement de la dette , le roi le fit faire de ses
propres deniers.
123. Présence d'esprit du duc de Lorraine.
Dans une cérémonie , le cardinal Mazarin prit le
pas avant le duc de Lorraine. L'aumônier de ce minis-
tre, qui le suivoit, se retira par respect , pour laisser
passer le prince : « Non , passez , Monsieur l'aumô-
» nier , dit le duc : je cède le pas aux gens d'église,
» et même aux moindres clercs ; » et il fit passer cet
ecclésiastique. Par cette adroite civilité, ilménageoit
le cardinal dont il avoil besoin , et sauvoit l'hon-
neur de son ranar.
124. Désintéressement de M. Fagon.
DÈS que le célèbre M. Fagon fut premier médecin
du roi Louis XÏV , il donna à la cour un spectacle
rare et singulier, un exemple qui non -seulement
n'y a pas été suivi, mais qui peut-être y a été blâmé.
Il diminua beaucoup les revenus de sa charge. 11 se
retrancha ce que les autres médecins de la cour, ses
subalternes, dévoient lui payer pour leur serment. Il
abolit des tributs qu'il trouva établis sur les nomina-
tions aux chaires royales de professeur en médecine
dans les différentes universités , et sur les intendances
des eaux minérales du royaume. 11 se frustra ainsi
lui-même de tout ce que lui avoit préparé , avant
qu'il fût en place, une avarice ingénieuse et inven-
tive , ont il pouvoit assez innocemment recueillir le
fruit ; et ne voulut point que ce qui appartenoit au
mérite, pût être auprès de lui disputé par l'argent,
rival trop dangereux et trop accoutumé à vaincre.
Le roi, en faisant la rnaison du duc dcBerri, donna
l36 RECUEIL
à M. Fagon la charge de premier médecin de ce
prince, pour la vendre à qui il voudroit. Ce n'étoit
pas une somme à mépriser. Mais M. Fagon ne se dé-
mentit pas ; il représenta qu'une place aussi impor-
tante ne devoit pas être vénale , et la fit tomber à
M. de la Carlière, qu'il en jugea le plus digue.
125. Courageuse remontrance de (VAuhignéà
Henri IV.
Henri IV, avant que d'être élevé sur le trône de
France , vouloit épouser la comtesse de Guiche qu'il
aimoit. Il demanda à Théodore Agrippa d'Aubigné
son avis sur ce maiiage , en lui marquant la grande
envie qu'il avoil de prendre ce parti, et il lui allé-
guoit l'exemple de plusieurs princes qui avoient fait
leur bonheur en épousant des femmes qu'ils chéris-
soient , quoiqu'elles fussent beaucoup au - dessous
d'eux par leur condition : il nomma , au contraire,
plusieurs souverains qui , s'étant mariés par poli-
tique , avoient fait des alliances ruineuses à leurs
États ; enfin , il en dit assez povu- déterminer d'Au-
bigné à lui donner un conseil conforme à sou incli-
nation. Mais d'Aubigné prit hardiment le contre-pied,
a Rien, dit-il à ce prince, n'est si méprisable que
» ces courtisans qui s'appuient des histoires que votre
» majesté a rapportées, afin d'autoriser la passion
» condamnable de leur maître. Ces exemples ne
I» peuvent point vous convenir. Sire. Ces princes
» jouissoient tranquillement de leurs États ; ils n'a-
» voient point d'ennemis sur les bras ; ils n'étoient
a point , Sire , errans comme vous , qui ne conserver
» votre vie et ne soutenez votre fortune que par
» votre vertu et votre renommée. Vous devez aux
■a Français de grandes actions, de beaux exemples.
» Je ne vous impute point le choix de ceux que vous
I IDE FAITS MÉMORABLES. l'ij
» avez cités : ils vous ont été fournis par des con-
» seillers infidèles, qui ont voulu nourrir votre pas-
t sion. Je ne prétends point que vous y renonciez
> tout-à-coup. Je sais par mon expérience , combien
» coûtent de pareils sacrifices. Mais enfin condui-
r> sez-vous en roi : soyez roi, ou rien. Rendez-vous
» assidu dans votre conseil , que vous abhorrez ;
» consacrez plus de temps aux affaires nécessaires ,
p et préférez-les à vos plaisirs. Le duc d'Alençon est
» mort; vous n'avez plus qu'un pas à faire pour
» monter sur le trône. Si vous devenez l'époux de
» votre maîtresse , le mépris que vous ferez rejaillit
» sur votre personne vous en fermera le chemin
» sans ressource. Quand vous aurez subjugué le cœur
» des Français par vos grandes actions, et que vous
» aurez mis votre vie et votre fortune à l'abri , vous
» pouvez alors imiter, si vous voulez, les exemples
» que vous venez d'alléguer. » Quelle liberté ! quelle
dure sincérité ! Henri cependant lemercia d'Aubigné
de son conseil , et lui donna plus d'une preuve de sa
tendre affection. Quelle générosité dans le sujet !
quelle grandeur d'ame dans le monarque !
126. Saint Louis et le sire de Joinville.
Saint Lovus étant dans la Terre-Sainte, assembla
son conseil , et dit : a Madame la reine, ma mère ,
» me mande que mon royaume est dans un grand
B péril, et mon retour très-nécessaire. Les peuples
» de l'Orient , au contraire, me représentent que
» la Palestine est perdue, si je les quitte, me con-
» jurent de ne les point abandonner à la merci des
B Infidèles, protestent enfin qu'ils me suivront tous,
» si je les laisse à eux-mêmes. Ainsi je vous prie de
» me donner votre avis sur ce qu'il me convient de
» faire. » Tout le monde souhaitoit ardemment
l38 RECUEIL
de retourner en France. Gui de Montvoisin prit la
parole, et dit, au nom de tous les seigneurs de l'ar-
mée : « Sire, nous sommes tous d'avis que l'intérêt
» de votre royaume et la gloire de votre majesté ne
» vous permettent pas de demeurer plus long-temps
» en Palestine. Vous êtes sans troupes, sans places;
» que pouvez-vous désormais entreprendre qui soit
» digne d'un grand roi ? Ainsi , tout considéré , il pa-
» roît plus à propos que vous passiez la mer, afin de
» faire un nouvel armement, pour revenir ensuite
» prendre vengeance des ennemis de Dieu et de sa
» loi.» Join ville, sénéchal de Champagne, s'op-
posa seul à cet avis unanime. « Quoi ! s'écria-t-il ,
» nous abandonnerons ainsi nos compagnons cap-
» tifs, qu'on met peut-être par milliers à la torture ,
» au moment que nous délibérons , et qui se trou-
» vent dans la nécessité, ou de souffrir mille morts ,
» ou de renoncer à leur foi ! Non. Le trésor du roi
» est encore entier. II peut avec cet argent lever de
» nouvelles troupes; on viendra s'enrôler à i'envi
» sous ses étendarls, quand on saura qu'il paie bien
» les services ; et c'est le parti qu'il faut prendre, si
» nous sommes encore sensibles à la gloire de notre
» souverain, » Ce sentiment toucha tout le monde ,
et ne persuada que le roi : mais ce prince dissimula ;
et craignant de trouver trop d'opposition , s'il se dé-
claroit dans le moment, il remit l'affaire à la hui-
taine. Le conseil se retira fort irrité contre Joinville,
qui, jeune encore, avoit osé combattre l'avis de
tant de fameux personnages vieillis dans les armées ,
consommés dans la politique. « Il est inutile d'opi-
» ner davantage, disoit-on ; Joinville veut qu'on
» demeure : Joinville , qui en sait plus que tout le
» conseil du royaume de France. » Le plus sage lui
parut de se taire ; mais il eut peur d'avoir déplu au
souverain. Le roi qui le faisoit manger avec lui, ne
le regarda point pendant tout le dîuer. Le malheu-
/ DE FAITS MÉMORABLES. I 3q
reux sénéchal fut eflrayé d'un silence, qui trop sou-
vent , à la cour , annonce une disgrâce prochaine.
Dès que les tables furent levées , il se retira dans
l'embrasure d'une fenêtre qui donnoit sur la mer.
Là , tenant ses bras passés à travers les grilles , il se
mita rêvera sa mauvaise fortune. Déjà il disoit dans
son cœur, qu'il laisseroit partir le monarque , et s'en
iroit vers le prince d'Ântioche son parent, lorsque
tout-à-coup il sentit quelqu'un s'appuyer sur ses
épaules par derrière, et lui serrer la tête entre les
deux mains. Il crut que c'étoit le seigneur de Ne-
mours, qui l'avoit le plus tourmenté cette journée.
« De grâce , lui dit-il avec chagrin , laissez - m'en
» paix , messire Philippe , en maie - aventure. »
Aussitôt il tourna le visage ; maisl'iuconnu lui passa
la main par-dessus. Alors il sut que c'étoit le roi, à
une émeraude qu'il avoit au doigt, et voulut se reti-
rer, coiume quelqu'un qui avoit mal parlé, t Venez-
» çà , Sire de Joinville , dit le monarque en l'arrê-
> tant. Je vous trouve bien hardi, jeune comme vous
» êtes , de me conseiller , sur tout le conseil des
» grands personnages de France, que je dois demeu-
» rer en cette terre. — Si le conseil est bon , répondit
» le .sénéchal avec un petit reste d'humeur , voire
» majesté peut le suivre : s'il est mauvais, elle est
» maîtresse de n'y pas croire. — Mais si je demeure
» en Palestine, ajouta le prince, Joinville voudra-
» t-il y rester avec moi ? — Oui, Sire , reprit celui-
» ci , avec vivacité , fût-ce à naes propres dépens. »
Le roi , charmé de sa naïveté , lui découvrit enfin
que son dessein n'étoit pas de repasser sitôt en France;
néanmoins il lui recommanda le secret. Cette confi-
dence , dont le sénéchal étoit digne , rendit à ce sei-
gneur toute la gaieté qu'il avoit perdue. « Nul mal
ne le grevoit plus. » On l'attaquoit, il se défendoit,
fl rétorquoit par des railleries celles qu'on lançoit
eans cesse contre lui.
i4o
RECUEIL
127. Danger des flatteurs.
M. de Montausier, gouverneur du grand Dauphin ,
n'aimoit pas qu'on flattât ce jeune prince. Il le fit
bien sentir un jour, en badinant, au marquis de
Créqui. Le dauphin étant jeune , s'amusoit à tirer au
blanc, et tiroit fort loin du but. Son gouverneur se
moquant de lui, dit au marquis de Créqui, qui étoit
fort adroit, de tirer; mais ce jeune seigneur tira
beaucoup plus loin du but que M. le dauphin. « Ah !
i> petit corrompu, s'écria M. de Montausier, il fau-
» droit vous étrangler. » Le dauphin devenu plus
grand , fut mis à la tête des années , et ce prince ,
digne de son auguste père , et de son sage gouver-
neur , emporta la ville de Philisbourg, qui passoit
pour imprenable Pour l'en féliciter, M. de Mon-
tausier lui écrivit en ces termes : « Je ne vous fais
» point compliment , Monseigneur , sur la prise de
» Philisbourg ; vous aviez une bonne armée , des
» bombes, du canon , et Vauban. Je ne vous en
» fais point aussi sur ce que vous êtes brave ; c'est
«> une vertu héréditaire dans votre maison ; mais je
» me réjouis avec vous de ce que vous êtes libéral ,
» généreux , humain , et faisant valoir les services
» de ceux qui font bien. »
128. Trait d'équité d'un voieur.
Un homme condamné pour vol domestique, à
être pendu dans le village de la Marche , du ressort
de Bar-sur- Aube , fut remis entre les mains de quatre
archers, pour être conduit à Paris par appel de son
jugement. Au village de Guines, le condamné trouva
le moyen de se dérober à la vigilance de ses gardes ,
qui, quelques recherches qu'ils fissent , ne purent
découvrir le lieu de sa retraite. Les archers , arrivés
j DE FAITS MÉMORABLES. l4l
à Paris sans leur prisonnier , furent écroués à la re-
quête du procureur-général, qui les en rendoit res-
ponsables. Ou alloit travailler à leur procès, lorsque
le criminel, ne pouvant étouffer les remords de sa
conscience, se détermine à les délivrer aux dépens
de sa vie, et, pour cet effet, à venir se constituer
dans les prisons de la capitale. Quand il fut à la porte
Saint-Antoine, il demanda le chemin de la concier-
gerie ; et se présente enfin au guichetier, qui lui
refuse l'entrée, et le traite d'insensé , attendu qu'il
n'y avoit pas de jugement rendu contre lui. Alors ce
malheureux lui déclare la nature de son crime , et la
manière dont il s'est tiré d'entre les mains de ses
gardes. Sur cette déposition , et sur la preuve par-
lante de son évasion, on lui fit la grâce de l'empri-
sonner ; et les archers lui ayant été confrontés , il
avoua tout son délit , et fut reconnu pour l'homme
qui leur avoit échappé. Cette action de probité, d'au-
tant plus étonnante, qu'elle partoit d'un homme qui
devoit en paroître incapable , fut rapportée à M. le
duc d'Orléans , régent du royaume. Elle toucha ce
prince, qui donna la giàce du criminel, et une
somme d'argent pour lui faire reprendre le chemin de
son pays.
i2y. BeUe leçon de bienséancù donnée par
Charlemagne.
L'n jeune homme , à qui Charlemagne venoit de
donner lui évêché , s'en refournoit très - satisfait.
S'élant fait amener son cheval , il y monta si légè-
rement, que peu s'en fallut qu'il ne sautât par-des-
sus. L'empereur, qui le vit d'une fenêtre de son pa-
lais , l'envoya chercher : « Vous savez , lui dit - il ,
» l'embarras où je suis pour avoir de bons cavaliers ;
» étant aussi bon écuyer que vous êtes , vous seriez
l4'2 RECUEIL I
s fort en état de me servir. J'ai envie de vous rete-
» nir à ma suite : vous m'avez tout l'air de réussir ,
» et d'être encore meilleur cavalier que bon prélat.»
Il s'en tint à cetle leçon , qui dut inspirer au jeune
évêque l'esprit de son état.
i5o Reconnoissance cVun soldat.
Le maréchal d'Aumont attaque Crodon , place que
les Espagnols avoient fortifiée de l'aveu de la ligue ,
à l'entrée de la baie de Brest, et où ils se défendoient
avec une vigueur au-dessus de tout éloge. Une cons-
tance si marquée irrite le maréchal, qui fait publier
que, sous peine de perdre la tête, il ne sera fait
quartier à aucun des assiégés. Il y en eut pourtant
un de sauvé au dernier assaut par un soldat, lequel
traduit au conseil de guerre , avoue sa désobéissance,
ajoutant qu'il est content de souffrir la mort, pour-
vu qu'on respecte les jours qu'il a épargnés, « Quel
» si grand intérêt prenez -vous donc à la conserva-
» lion de cet homme ? lui dit le général. C'est, ré-
» pond-il, que dans une occasion semblable il hi'a
» sauvé la vie à moi-même. » D'Aumont ne peut
se défendre d'admirer la générosité de l'un et de
l'autre, leur fait grâce à tous deux , et les comble
de louanges.
i5i. Jean et Marie.
Un marchand s'éloil embarqué pour les Indes avec
sa femme; il y gagna beaucoup d'argent, et, au
bout de quelques années, il fit sesarrangemens pour
revenir en France où il étoit né, et où il avoit toute
sa famille : il emmenoit avec lui sa femme et deux
enfans , un garçon et une fille. Le garçon , âgé de
quatre ans, se nommoit Jean, et la fille, qui n'en
■^eam^ e^ ^yfiO'f'ce^.
DE FAITS MÉMORABLES. l43
a(oit que trois, s'appeloit Marie. Quand ils furent
à moitié chemin , il s'éleva une tempête violente , et
le pilote dit qu'ils étoient en grand danger, parce
que le vent les poussoit vers les îles où sans doute le
vaisseau se briseroit. Le pauvre marchand ayant ap-
pris cela, prit une grande planche, et lia fortement
dessus sa femme et ses deux enfans ; il voulut s'y at-
tacher aussi, mais il n'en eut pas le temps, car le
vaisseau ayant touché contre un rocher, s'ouvrit en
deux, et tous ceux qui étoient dedans tombèrent
dans la mer. La planche sur laquelle étoient la femme
et les deux enfans se soutint sur la mer oomme un
petit bateau , et le vent les poussa vers une île. Alors
la femme détacha les cordes, et avança dans cette
île avec ses deux enfans.
La première chose qu'elle fit quand elle fut en
lieu de sûreté , fut de se mettre à genoux pour re-
mercier Dieu de l'avoir sauvée ; elle étoit pourtant
bien affligée d'avoir perdu son mari, qui étoit un
si bon homme : elle pensoit aussi qu'elle et ses en-
fans movirroient de faim dans cette île, ou qu'ils se-
roient mangés par les bêtes sauvages. Elle marcha
quelque temps dans ces tristes pensées ; elle aperçut
plusieurs arbres chargés de fruit. Elle prit un bâ-
ton , en fit tomber, et les donna à ses petits enfans;
elle en mangea elle-même ; elle avança ensuite plus
loin pour voir si elle ne découvriroit pas quelque
cabane; mais elle reconnut qu'elle étoit dans une
île déserte. Elle trouva dans son chemin un grand
arbre qui étoit creux, et elle résolut de s'y retirer
pendant la nuit. Elle y coucha donc avec ses enfans,
et le lendemain elle avança encore autant qu'ils
purent marcher : elle découvrit en marchant , des
nids d'oiseaux dont elle prit les œufs ; et voyant qu'elle
ne trouvoit dans cette île ni homme, ni bétes mal-
faisantes, elle résolut de se soumettre à la volonté
du Ciel , et de faire son possible pour bien élever ses
l44 RECUEIL I
enfans. Elle avoit sauvé du naufrage un Evangile Vt
un livre de prières, elle s'en servit pour leur ap-
prendre à lire, et pour leur enseigner à connoîlre
Dieu, Quelquefois son fils lui disoit : o Ma mère ,
où est mon papa ? pourquoi nous a-t-il fait quitter
notre maison pour venir dans celte île ? Est-ce qu'il
ne viendra pas nous chercher? Mes enfans, leur
répondoit celte brave femme en fondant en larmes ,
votre père est allé dans le Ciel ; mais vous avez un
autre père, qui est Dieu; il est ici, quoique vous
ne le voyiez pas; c'est lui qui nous envoie des fruits
et des œufs, et il aura soin de nous tant que nous
l'aimerons de tout notre cœur, et que nous le ser-
virons fidèlement. » Quand ces enfans surent lire ,
ils s'occupoient avec bien du plaisir de tout ce que
contenoient leurs livres, et ils en parloient toute la
journée; ils éloient d'ailleurs d'un excellent carac-
tère et d'une soumission sans bornes aux moindres
volontés de leur mère.
Au bout de deux ans, elle tomba malade; et
comme elle connut qu'elle alloit mourir , elle con-
çut la plus grande inquiétude pour ses pauvres en-
fans; mais à la fin, elle pensa que Dieu, qui est
bon, en prendroit soin; celle pensée consolanle la
rassura. Elle éloit couchée dans le creux de son ar-
bre, et ayant appelé ses enfans, elle leur dit : « Je
vais bientôt mourir,' mes chers enfans, et vous n'au-
rez plus de mère. Souvenez-vous pourtant que vous
ne resterez pas tout seuls, et que Dieu verra tout
ce que vous ferez : ne manquez jamais à le prier
matin et soir. Mon cher Jean , ayez bien soin de
votre sœur Marie; ne la grondez pas, ne la bâtiez
jamais; vous êtes plus grand et plus fort qu'elle,
vous irez lui chercher des œufs et des fruits. » Elle
vouloit dire aussi quelque chose à Marie , mais elle
n'en eut pas le temps; elle rendit les derniers sou-
pirs entre leurs bras.
Ce»
DE FAITS MÉMORABLES. l45
Ces malheureux orphelins ne comprenoient pas
ce que leur mère avoit voulu leur dire : ils ne sa-
voient ce que c'éloit que de mourir ; ils crurent
qu'elle dormoit , et ils n'ausoient faire du bruit ,
crainte de la réveiller Jean fut chercher des fruits ,
et ayant soupe, ils se couchèrent à côté de l'arbre ,
et s'endormirent tous les deux. Le lendemain matin
ils furent fort étonnés de ce que leur mère dormoit
encore, et la tirèrent par le bras; mais comme ils
virent qu'elle ne leur répondoit point, ils crurent
qu'elle éloit fâchée contre eux, et se mirent à pleu-
rer ; ensuite ils lui demandèrent pardon , et lui pro-
mirent d'être plus sages. Ils eurent beau faire , la
pauvre femme ne leur répondit point. Ils restèrent
là pendant plusieurs jours, jusqu'à ce que le corps
commençât à se corrompre. Un matin Marie jetant
de grands cris, dit à Jean : Ah ! mon frère, voilà
des vers qui mangent notre pauvre maman, il faut
les arracher; venez m'aider. » Jean approcha, mais
le corps sentoit si mauvais, qu'ils ne purent rester
auprès, et furent contraints d'aller chercher un autre
arbre pour y coucher.
Ces deux enfans obéirent exactement à leur mère;
et jamais ils ne manquèrent à prier Dieu : ils lisoient
si souvent leurs livres, qu'ils les savoient par cœur;
quand ils avoient lu, ils se promenoient, ou bien
ils s'asseyoient sur l'herbe, et Jean disoit à sa sœur :
Je mie souviens, quand j'étois bien petit, d'avoir été
dans un pays où il y avoit de grandes maisons et
beaucoup d'hommes ; j'avois une nourrice et vous
aussi , et mon père avoit un grand nombre de va-
lets ; nous avions aussi de belles robes : tout d'un
coup papa nous a mis dans une maison qui alloit
sur l'eau , et puis nous a attachés à une planche , et
à été au fond de la mer d'où il n'est jamais revenu.
— Cela est bien singulier, répondit Marie; mais
enHn , puisque cela est arrivé , c'est que Dieu l'a
Manuel. "
l46 RECUEIL (
\oulu ; car vous savez bien , mon frère , qu'il est
tout-puissant.
Jean et Marie restèrent onze ans dans cette île.
Un jour qu'ils étoient assis au bord de la mer , ils
aperçurent dans une barque plusieurs bommes noirs.
D'abord Marie eut peur, et vouloit se sauver ; mais
Jean la retint et lui dit : « Restons, ma sœur , ne
savez-voiis pas bien que Dieu est ici présent , et qu'il
empêchera ces hommes de nous faire du mal ? Ces
hommes noirs étaiU descendus à terre, furent surpris
de voir ces cnfans qui étoient d'une autre couleur
qu'eux; ils les environnèrent et leur parlèrent ; mais
ce fut inutilement, le frère et la sœur n'entendoient
pas leur langage. Jean mena ces sauvages à l'endroit
où étoient les os de sa mère , et leur conta comme
elle éloit morte tout d'un coup. Ils ne l'entendirent
pas non plus. Enfin les noirs leur montrèrent leur
petit bateau , et leur firent signe d'y entrer. « Je
n'oserois , dit Marie ; ces gens-là me font peur. »
Jean lui répondit: « Rassurez- vous, ma sœur, mon
père avoit des domestiques de la même couleur que
ces hommes, peut-être qu'il est revenu de son voya-
ge, et qu'il les envoie pour nous chercher. »
Ils entrèrent donc dans la barque , qui les condui-
sit dans une île peu éloignée de celle qu'ils venoient
de quitter, et qui avoit des sauvages pour habitans.
Ils y furent fort bien reçus. Le roi ne pouvoit se
lasser de regarder Marie , et il metloit souvent sa
main sur son cœur, pour lui prouver qu'il l'aimoit.
Marie et Jean eurent bientôt appris la langue de ces
sauvages , et ils connurent qu'ils faisoient la guerre
à des peuples qui demeuroient dans des îles voisines,
qu'ils mangeoient leurs prisonniers , et qu'ils ado-
roient un grand vilain singe qui avoit plusieurs sau-
vages pour le servir; en sorte qu'ils se repentoient
beaucoup d'être venus demeurer chez cette atîreuse
nation. Cependant le roi vouloit absolument épou-
DE FAITS MÉMORABLES. iJ^n
ser Marie , qui disoit à son frère : « J'aimerois mieux
mourir que d'être la femme de cet homme-là. — C'est
parce qu'il est bien laid que vous ne voudriez point
l'épouser ? — Non , mon frère , c'est parce qu'il est
méchant ; ne voyez-vous pas qu'il ne connoît pas
Dieu, et qu'au lieu de le prier, il se met à genoux
devant ce vilain singe ? d'ailleurs , notre livre dit qu'il
faut pardonner à ses ennemis et leur faire du bien ,
et vous voyez qu'au lieu de cela , ce méchant homme
fait mourir ses prisonniers, et les mange. »
« Il me prend une pensée, dit Jean : si nous pou-
vions le tuer ce vilain animal, ils verroient bien que
ce n'est pas un dieu. — Faisons mieux , reprit Ma-
rie; notre livre nous enseigne que Dieu accorde tou-
jours les choses qu'on lui demande de bon cœur ;
mettons-nous à genoux, prions-le de tuer lui-même
le singe, alors ou ne s'en prendra point à nous, et
on ne nous fera point mourir.
Jean trouva ce que sa sœur lui disoit fort raison-
nable; ils se mirent donc tous deux à genoux, et
dirent tout haut : « Seigneur, qui pouvez tout ce que
vous voulez, ayez, s'il vous plaît, la bonté de tuer ce
singe , afin que ces pauvres gens connoissent que
c'est vous qu'il faut adorer et non pas lui. » Ils
étoient encore à genoux, lorsqu'ils entendirent jeter
de grands cris: ils s'informèrent de ce qui y don-
noit lieu, et ils apprirent que le grand singe, en
sautant d'un arbre à l'autre , s'étoit cassé la jambe
et qu'on croyoit qu'il en mourroit. Les sauvages qui
en avoient soin , et qui étoient comme ses prêtres ,
dirent au roi, lorsqu'il fut mort, que Marie el son
frère étoient cause du malheur qui étoit arrivé , et
qu'il ne pourroit être heureux qu'après que ces deux
blancs auroient adoré leur dieu. Aussitôt on décida
qu'on feroit un sacrifice au nouveau singe qu'on ve-
noit de choisir ; que les deux blancs y assisteroient ,
et qu'après la céréraouic, Marie épouseroit leur roi;
3
l4S RECUEIL \
que s'ils rcfusoicnt de le faire, on les brûleroit tout
vifs avec leurs Livres, dont ils se servoient pour faire
des enchantemens. Marie apprit celte résolution ,
et comme les prêtres lui disoient que c'étoit elle qui
avoit fait mourir leur singe , elle répondit : « Si je
l'avois fait mourir, n'est-il pas vrai que je serois
plus puissante que lui ? Je serois donc bien stupide
d'adorer quelqu'un qui ne seroit pas au-dessus de
moi : le plus foible doit se soumettre au plus puis-
sant, et par conséquent je mériterois plutôt les ado-
rations du singe, que lui les miennes : cependant je
ne veux pas vous tromper ; ce n'est pas moi qui lui
ai ôté la vie, mais notre Dieu, qui est le maître de
toutes les créatures , et sans la permission duquel
vous ne pourriez ôter un seul de mes cheveux. » Ce
discours irrita les sauvages ; ils attachèrent Marie et
son frère à des poteaux, et se préparoient à les brû-
ler, lorsqu'on leur apprit qu'un grand nombre de
leurs ennemis venoient d'aborder dans l'île. Ils cou-
rurent pour les combattre, et furent vaincus. Les
sauvages qui étoient vainqueurs, brisèrent les chaînes
des deux enfans blancs, et les emmenèrent dans
leur île, où ils devinrent esclaves du roi. Ils tra-
vailloient depuis le matin jusqu'au soir, et disoient :
t 11 faut servir fidèlement notre maître pour l'amour
de Dieu, et croire que c'est le Seigneur que nous
servons, car notre livre dit expressément qu'il faut
en agir ainsi. »
Cependant ces nouveaux sauvages faisoient sou-
vent la guerre, [et, comme leurs voisins, ils maiv-
geoient leurs prisonniers. Un jour ils en prirent un
grand nombre , car ils étoient fort vaillans. Il se
trouva parmi ces prisonniers un homme blanc, et
comme il éfoit fort maigre , les sauvages résolurent
de l'engraisser pour le manger. Ils l'enchaînèrent
dans une cabane, et chargèrent Marie de pourvoir
à ses besoins Comme elle savoit qu'il devoit être
DB FAITS MÉMORABLES. l49
b'icntôt mangé, elle déploroit son sort; en le regar-
dant tristement , elle dit : « Mon Dieu, mon Dieu ,
ayez pitié de lui! » Cet homme blano, qui avoit été
fort étonné en voyant une fille de la même couleur
que lui, le fut bien davantage quand il lui entendit
parler sa langue, et invoquer vui seul Dieu. « Qui
vous a appris à parler français , lui dit-il, et à con-
noître le vrai Dieu ? — Je ne savois pas le nom de la
langue que je parle, lui répondit Marie; c'éloit la
langue de ma mère , et elle me Ta apprise : quant à
Dieu, nous avons deux livres qui en parient, et nous
le prions tous les jours. — Ah ! Ciel , repiit cet homme
en levant les mains et les yeux au Ciel... seroit-il
possible ? mais , ma fille , pourriez-vous me mon-
trer les livres dont vous me parlez ? — Je ne les
ai pas , mais je vais chercher mon frère qui les garde,
et il vous les montrera : en même temps elle sortit ,
et revint bientôt après avec Jean , qui les apporta.
L'homme blanc les ouvrit avec émotion . et ayant lu
sur le premier feuillet: Ce livre appartient à Jean
Maurice, il s'écria : s Ah ! mes chers enfans ! est-ce
vous que je revois ? Venez embrasser votre père , et
puissiez-vous me donner des nouvelles de votre mère !
Jean et Marie, à ces paroles, se jetèrent dans ses
bras en versant des larmes de joie. A la fin , Jean
reprenant la parole, dit : « Je sens aux transports de
mon cœur que vous êtes mon père; cependant je
ne conçois pas comment cela peut être , car ma mère
m'a dit que vous étiez tombé au fond de la mer , et
je sais à présent qu'il n'est pas possible d'y vivre. — Je
tombai effectivement dans la mer, quand notre vais-
seau s'entr'ouvrit, reprit Jean Maurice; mais m'é-
tant saisi d'une planche , j'abordai heureusement
dans une île, et je vous crus perdus. » Alors Jean
lui raconta tout ce dont il put se souvenir; et son
père pleura beaucoup quand il apprit la mort de sa
femme. Marie pleuroit aussi, mais c'éloit pour un
3
l5o RECUEIL i
autre sujet. « Hélas ! s'éciia-t-elle , à quoi sert-il
d'avoir retrouvé notre père, puisqu'il doit être tué
et mangé dans peu de jours ? — Il faudra briser ses
chaînes, reprit Jean, et nous nous sauverons tous
trois dans la forêt. — Et qu'y ferons-nous , mes pau-
vres enfans ? répliqua Maurice; les sauvages nous
attraperont, ou bien il faudra mourir de faim. — Lais-
.sez-moi faire , dit Marie , je sais un moyen infail-
lible de vous sauver. •
Elle sortit en finissant ces paroles, et alla trouver
le roi. Lorsqu'elle fut entrée dans sa cabane, elle se
jeta à ses pieds, et lui dit : « Seigneur, j'ai une
grande grâce à vous demander; voulez- vous me pro-
mettre de me l'accorder? — Je vous le jure, reprit
le roi, car je suis fort content de votre service. — Eli
bien ! vous saurez que cet homme blanc dont vous
m'avez ordonné de prendre soin , est mon père et
celui de Jean ; vous avez résolu de le manger, et je
viens vous représenter qu'il est vieux et maigre , et
qu'en conséquence il ne sera pas fort bon , au lieu
que je suis jeune et grasse; ainsi j'espère que vous
voudrez me manger à sa place; je ne vous demande
que huit jours , pour avoir le plaisir de le voir avant
de mourir. — En vérité, reprit le roi, vous êtes une
si bonne fille, que je ne voudrois pas pour toutes
choses vous faire mourir ; vous vivrez , et votre père
aussi. Je vous avertis môme qu'il vient ici tous les
ans un vaisseau plein d'hommes blancs auxquels nous
vendons nos prisonniers ; il arrivera bientôt , et je
vous donnerai la permission de vous en aller. »
Marie remercia beaucoup le roi, et dans son cœur
elle rendoit grâce à Dieu , qui lui avoit inspiré d'avoir
compassion d'elle. Elle courut porter ces bonnes
nouvelles à son père ; et quelques jours après , le
vaisseau dont le roi lui avoit parlé étant arrivé, elle
s'embarqua avec son père et son frère. Ils abordèrent
dans une grande île habitée par des Espagnols. Le
DE FAITS MÉMORABLES. l5l
gouverneur ayant appris l'histoire de Marie , dit eu
lui même: « Cette fille n'a pas un sou, et elle est
bien brûlée du soleil; mais elle est si bonne et si ver-
tueuse, qu'elle pourra rendre son mari plus heu-
reux que si elle éloit riche et belle. » Il pria Mau-
rice de lui donner sa fille en mariage ; il s'unit avec
elle, et fit épouser une de ses parentes à Jean : en
sorte qu'ils vécurent tous fort heureux dans cette
île, admirant la sagesse de la Providence , qui n'a-
voit permis que Marie fut esclave que pour lui don-
ner l'occasion de sauver la vie à son père.
i32. Le grenadier français.
Apres la bataille de Rosbasck, en 1757, gagnée
par le roi de Prusse sur l'armée de l'Empire , com-
binée avec les troupes de France, un des généraux
prussiens apercevant un endroit où l'on combattoit
encore, s'approche, et voit un grenadier français
aux prises avec six hussards noirs. Le Français étoit
retranché par une pièce de canon , et juroit , en
combattant toujours , de mourir plutôt que de se ren-
dre. Le général, admirant sa valeur, ordonne aux
hussards de suspendre leurs coups , et dit au gre-
nadier, tt Rends-toi , brave soldat, le nombre t'ac-
» cable , ta résistance est inutile. — Elle ne peut l'ê -
» tre , je lasserai ces gens -ci , et je joindrai mon
» drapeau , ou ils me tueront , et je n'aurai pas la
» honted'avoir été fait prisonnier. — Mais ton armée
» est en déroule. — Je ne le sais que trop : mais
» morbleu ! si nous avions eu un général comme
» le roi de Prusse , ou le prince Ferdinand , je fu-
» merois à présent ma pipe dans l'arsenal de Berlin
» — Je donne la liberté à ce Fiançais , dit le général
» prussien ; hussards , suivez - moi ; et toi , brave
» grenadier , prends cette bourse , et va rejoindre
4
l52 RECUEIL .
» ton corps. Si le roi mon maître avoit 5oooo sol-
» dats comme toi , l'Europe n'auroit que deux sou-
» verains , Frédéric et Louis. — Je le dirai à mon ca-
» pitaine; mais gardez votre argent; en temps de
» guerre , je ne mange de bon appétit que celui de
» l'ennemi : vous, vous êtes digne d'être Français. »
i53. Honneur rendu aux iettres.
Loris de Bourbon Condé , comte de Clermont,
prit séance à l'académie le 26 mars 1754 ; il y reçut
pour sa part quatre jetons , et dit en les prenant :
« Qu'il désireroit que l'usage fut de les porter à son
» habit comme les ordres du roi , et qu'il s'en feroit
» honneur. » Paroles dignes d'èlre conservées dans
les fastes de l'académie et de la liltéralure.
i34. Beau trait d'humanité de Louis XV.
Après la victoire de Fontenoy , le roi voulant ins-
pirer au dauphin l'horreur qu'il eut toujours lui-
même pour les guerres les plus justes , lui fit par-
courir le champ de bataille. Ce jeune prince vit au
naturel ce qu'il n'avoit jamais vu que dans l'histoire;
une vaste plaine abreuvée de sang , des membres
épars et séparés de leur tronc , des monceaux de ca-
davres , des milliers de mourans qui tentoient vai-
nement de s'en dégager. Quelques-uns soulevoient
la tète , et rappeloient un reste de vie pour crier ,
Vivent le Roi et monseigneur te Dauphin ! Ils
expiroient dans ce dernier effort. Cet affreux spec-
tacle arracha des larmes au jeune prince. Le roi ,
qui s'en aperçut , lui dit : Apprenez , mon fils ,
combien la victoire est chère et douloureuse. Le
dauphin ne répondit à son auguste père que par ses
sanglots. En ce moment, on vint demander au roi
DE FAITS MÉMORABLES. l53
comment il vouloit qu'où traitât les blessés du parti
Anglais ? Comme tes nôtres , répondit-il , Us n&sont
pius nos ennemis.
i35. Correction efficace.
Jean d'Aibigné usa d'un moyen bien extraordi-
naire , pour corriger Théodore d'Aubigné , son fils ,
qui s'étoit livré à la débauche , et qui déshonoroit
sa naissance par une vie oisive et criminelle. Il lui
envoya par un de ses domestiques , un habit de grosse
serge; et, avec cet équipage, il le fit conduire dans
toutes les boutiques de la ville , lui disant de choisir
le métier qu'il vouloit apprendre , puisqu'il menoit
une vie indigne d'un gentilhomme. Le jeune d'Au-
bigné fut si sensible à cet affront public , qu'il en
tomba malade , et pensa mourir.
i36. Le flatteur confondu.
Ac lever de Louis XIV , l'archevêque d'Embrun
louoit beaucoup ime harangue de l'abbé Colbert.
Le roi, qui vit que le prélat ne songeoit qu'à flatter
son ministre, dit à M. de Maulevrier qui étoit seul
avec lui : « Promettez-moi de ne pas dire un mot à
» Colbert de tout ce que va dire l'archevêque d'Em-
i> brun : » et ensuite il dit au prélat adulateiu- :
« Continuez tant qu'il vous plaira. »
157. Mort courageuse dio maréchal de Mariiiac.
Lorsque le maréchal de Mariiiac se vit condamné
à la mort par la haine cruelle du cardinal de Riche-
lieu, il témoigna une résignation parfaite aux ordres
de la Providence. En passant devant le palais du
tout puissant ministre , pour aller au lieu de sou
r, .5
l54 RECUEIL (^
supplice: «Voilà, dit- il, une maison où Ton m'a
» promis bien des choses que l'on ne me tient pas
» aujourd'hui. » Après qu'on lui eut lié les mains,
il dit avec un sourire d'indignation : « Quand je me
» considère en cet état , je me fais presque pitié à
» moi-même. Je ne sais si je ne fais point aussi un
» peu de pitié aux autres. M. le chevalier du Guet,
» n'étes-vous point touché de quelque sentiment de
» compassion ?» Le chevalier du Guet lui répondit
qu'il avoit un extrême regret de le voir en cet état.
« Ayez -en regret pour le roi, et non pour moi , »
reprit le maréchal ; et il présenta sa tête au bourreau.
i38. Succès de M. RoUindans ses premières études.
Un bénédictin des blancs-manteaux , dont M. Roi-
lin , encore tout jeune, alloit souvent entendre ou
servir la messe , fut le premier qui aperçut en lui les
grandes dispositions qu'il avoit pour les lettres. Il
connoissoit la mère du jeune homme , qui étoit , en
son genre , une femme de mérite. Il lui parla , et lui
dit qu'il falloit absolument qu'elle le fît étudier. Son
inclination la portoit bien à suivre ce conseil ; mais
des raisons plus fortes en apparence s'y opposoient
toujours. Elle étoit devenue veuve, sans nulle res-
source du côté de la fortune . que la continuation
du commerce de son mari , qui étoit coutelier. Ses
enfans pouvoient seuls l'aider à le soutenir, et elle
se trouvoit hors d'état de faire , pour aucun d'eux ,
les frais d'une autre éducation. Le bon religieux ,
bien loin de se rebuter, continua ses instances; et,
le principal obstacle ayant été levé par l'obtenlion
d'une bourse du collège des Dix-huit, le sort du jeune
RoUin fut décidé en conséquence : et dès lors il pa-
rut tout autre , même aux yeux de sa mère. Elle
commença par trouver plus d'esprit et de délicatesse
dans les marques de son respect et de sa soumission.
DE FAITS MÉMORABLES. l55
Elle fut ensuite sensible à ses progrès , qu'on lui an-
nonçoit de toutes parts, et dont on ne lui parloit
qu'avec vxne sorte d'étonnement : et , ce qui ne la
flatta pas moins , sans doute , ce fut de voir les pa-
rcns de ses compagnons d'étude, les plus distingués
par leur naissance , et par le rang qu'ils tenoient
dans le monde, envoyer ou venir eux-mêmes la prier
de trouver bon que son fils passât avec eux les jours
de congé , et fût associé à leurs plaisirs comme à
leurs exercices. A la tête de ces parens illusties , étoit
M. Le Pelletier , le ministre , dont les deux fils aînés
avoient trouvé un redoutable concurrent dans ce
nouveau venu. Leur père , qui connoissoit mieux
qu'un autre les avantages de l'émulation , ne cher-
cha qu'à l'augmenter. Quand le jeune boursier étoit
empereur, ce qui lui arrivoit souvent, il lui envoyoit
la miême gratification qvi'il avoit coutume de donner
à ses fils , et ceux-ci l'aimoient , quoique leur rival.
Ils Tamenoient chez eux dans leur carrosse , ils le
descendoient chez sa mère , quand il y avoit affaire ,
ils l'y atlendoient ; et un jour qu'elle remarqua qu'il
prenoitsans façon la première place, elle voulut lui
en faire une sorte de réprimande , comme d'une
faute essentielle contre la politesse , mais le précep-
leur répondit que M. Le Pelletier avoit réglé qu'on se
rangeroit dans le carrosse suivant l'ordre delà classe.
59. Beau mot d'un grenadier à ta bataille de
Raucoux.
A la bataille de Raucoux , un boulet de canon
emporte la jambe d'un grenadier, il nage dans son
sang , c'étoit au fort de la mêlée. Dans ce moment
décisif, le maréchal de Saxe passe et s'arrête : • Qu'on
î sauve ce brave homme , dit-il , qu'on lui apporte
» des secours ! — Que vous importe ma vie , lui ré-
» pond le grenadier ? Allez, et gagnez la bataille. »
6
l56 RECUEIL
i^o. Trait singulier (Véconomie du grand
Cotbert.
A la fin d'une guerre qui avoit épuisé les finances
du royaume, quelques courtisans proposèrent à Louis
XIV de donner une fête superbe qui pût faire conce-
voir aux étrangers une grande idée des ressources de
la France. Ce prince , naturellement magnifique ,
approuva ce projet, mais il n'osoit point en parler à
Colbert , qui se plaignoil tous les jours de l'épuise-
ment des finances. Enfin, après avoir bien balancé ,
il communiqua son dessein au ministre, mais d'une
manière détournée et avec des restrictions. Colbert,
au seul mot de dépense , fronça le sourcil ; et , don-
nant une nuance de plus à son air froid et sévère ,
le roi se trouva dans une espèce d'embarras ; il cher-
cha à s'excuser , et lui dit que son dessein n'étoitpas
de faire une grande dépense ; qu'il choisiroit de tous
les plans qu'on lui avoit présentés , celui qui pour-
roit être rempli à moins de frais. Mais il fut bien
étonné , lorsque Colbert , sans entrer dans ses vues
d'épargne , lui répondit : « Puisqu'il est question de
» donner une fête , il faut la rendre digne du plus
» grand roi du monde. » Il prit ensuite les plans
qu'on avoit présentés au roi pour le carrousel, et
s'en retourna. Arrivé chez lui, le ministre fit venir
tous les fermiers-généraux, et leur dit que ''inten-
tion du roi éfoit de compter avec eux de clerc à maî-
tre , et que pour les dédommager de la peine que ce
dérangement leur causeroit , sa majesté leur accor-
doit un million de gratification. Colbert retourna ens
suite vers le monarque , et lui dit que la dépense de
la fêle monleroit à dix -huit cent mille livres. Louis
crut qu'il vouloit l'en dégoûter par cet excessif cal-
cul, et il lui dit d'un ton chagrin : « Je ne donnerai
» donc point de fêle , Je ne veux pas ruiner mon
> peuple pour divertir les courtisans. » Colbert in-
DE FAITS MÉxWOBABLES. l5n
sisia sur la nécessité de l'exécution , promit au roi
de rassembler les fonds nécessaires , et se relira. Aus-
sitôt il fit mettre dans toutes les nouvelles publiques ,
que le roi étoit dans l'intention de donner un carrou-
sel , qui surpasseroit en magnificence tout ce qu'on
avoit vu jusque là dans le même genre. En même
temps on s'empressa de travailler aux préparatifs.
Ces nouvelles circulèrent dans toute l'Europe, La
paix étoit générale dans cette partie du monde. On vit
accourir de tous côtés une foule d'étrangers à Paris.
Ils s'allachèrcnt à faire honneur à leur nation par
une grande dépense ; et leur nombre augmentant
chaque jour, il se fit , dans la capitale et aux envi-
rons , une consommation prodigieuse. Les ouvriers
arrivant en foule des provinces et des pays voisins ,
étoient aussitôt employés. La noblesse, qui d'ordi-
naire paroissoit le moins qu'elle pouvoit à la cour ,
quitta cette fois ses retraites, et crut ne pouvoir mieux
employer les fruits de son économie, que dans une
circonstance si favorable pour se faire remarquer.
Les préparatifs s'avançoient , et le jour indiqué pour
la fête approchoit, Colbert alors alla trouver le roi ,
et lui dit que les ouvriers n'avoient pu achever leur
ouvrage, qu'il falloit absolument reculer la fête de
quinze jours. Il proposa de donner en attendant, un
bal aux Tuileries , ce qui fut du goût du roi. Le bal
fut donné : les courtisans et les étrangers y parurent
avec les habits superbes qu'ils avoient fait faire pour
le carrousel; il en fallut d'autres alors. Par ce moyen,
Colbert augmenta la dépense , et donna un mouve-
ment plus rapide à la circulation de l'argent. Enfin ,
le carrousel s'exécuta. Jamais on n'a voit vu de spec-
tacle si brillant, ni si bien ordonné. Les étrangers
ne pouvoient concevoir comment on avoit pu amas-
ser tant de richesses , étalées avec profusion ; et com-
me ce qui passe une certaine valeur est toujours es-
timé bien au delà de son prix , on faisoit monter la
l58 RECUEIL
dépense à des sommes exorbitantes. Le roi, après avoir
loué hautement la beauté de la fête , ressentit cette
inquiétude qui suit ordinairement l'exéculion des
projets téméraires. Il étoit en peine du compte que
Colbert alloit lui rendre des frais du carrousel ; et
lorsqu'il se présenta à sa majesté pour ce sujet , le
monarque voulut prévenir les détails , en demandant
avec empressement le total. Quelle fut sa joie et son
étonnement , lorsque Colbert lui montra que tous
les frais se bornoient à douze cent mille francs , et
que le produit des fermes avoit augmenté de plus
de deux millions; en sorte que, tout payé , il enres-
toit un dans les coffres du roi ! Ce trait d'un génie
supérieur montre en même temps une probité bien
rare.
i4i. Les effets de l' émulation .
François, comte d'Enguien , prince du sang,
voyant à la bataille de Cérisoles , le maréchal de
Saint-André qui s'.ivançoit avec intrépidité jusqu'au
milieu des ennemis, voulut imiter un exemple qui
flattoit son courage , et par un mouvement de jaluu*
sie héroïque , chercha à s'enfoncer dans les batail-
lons ennemis. On lui représenta que ce n'étoit pas
le devoir d'un général de s'exposer ainsi ; que de sa
vie dépendoit le salut de l'armée. A toutes ces raisons
it répondit d'un ton chagrin : « Qu'on fasse donc
» retirer Saint-André ! »
142. L'honneur français.
Le prince de ***, charmé de l'intrépidité d'un gre-
nadier, lui jeta sa bourse, en lui disant qu'il étoit
fâché que la somme ne fût pas plus considérable. Le
lendemain le grenadier vint trouver le prince, et lui
DE FAITS MÉMORABLES. iSg
présentant des diamans et quelques autres bijoux :
« Mon général, lui dit -il, vous m'avez fait présent
* de l'or qui étoit dans votre boiuse, et je le garde ;
1 mais sûrement vous n'avez pas prétendu me don-
• nerces diamans, et je vous les rapporte. — Tu les
» mérites doublement , répondit le prince, par la
» bravoure et par ta probité , ils sont à toi. »
145. Beite leçon d'un père à son fiis.
M. de Montmartel , le plus riche des frères Paris,
donnoit par mois à son fds ime somme considérable
pour ses menus plaisirs. S'étant aperçu que le
jeune homme accumuloit depuis long-temps somme
sur somme , il voulut remédier de bonne heure à
un vice naissant, dont les suites sont toujours fu-
nestes chez un homme riche. La tendresse de ce père
justement alarmée , lui suggère un moyen aussi in-
génieux qu'honnête. Il prévient son curé, lui confie
son projet, et l'invite à diner pour le lendemain. Le
pasteur se rend à l'invitation ; pendant le repas , on
s'entretient de la misère des pauvres de la paroisse.
Le pasteur observe que les ressources lui manquent
pour satisfaire aux besoins de l'indigence ; qu'il
frappe en vain à toutes les portes , et que plus la
misère semble s'accroître et multiplier les malheu-
reux , plus il s'aperçoit que la charité se resserre et
se refroidit. Sur ce tableau touchant et pathétique
de la misère générale , le père adresse la parole à son
(ils, et lui demande si ses entrailles ne sont pas vi-
vement émues par cette peinture de l'humanité souf-
frante ; il ajoute qu'il lui connoît une ame trop sen-
sible pour ne pas contribuer de tout son pouvoir au
soulagement de tant d'infortunés, qui n'ont d'espé-
rance que dans la compassion des riches. « Je sais,
» lui dit-il , que vous avez en réserve une somme
l6o RECUEIL
» assez considérable ; je me flatte que vous l'avez
» destinée à de bonnes œuvres. Bénissez la Provi-
» dence qui voiis présente une occasion aussi favo-
» rable de signaler votre bon cœur , livrez géné-
» reusement à M. le curé ces trésors vils en eux-
» mêmes, et qui n'ont de prix que dans le bon usage
» qu'on en fait ; il les répandra en votre nom dans
» le sein des pauvres. » En même temps M. de
Montmartel ordonne à un domestique de suivre son
jeune maître dans sa chambre , et d'apporter l'argent
dont il fait un généreux sacrifice. En effet, le jeune
homme attendri jusqu'aux larmes, se dépouille sans
mvu-mure de tout son argent, qu'il remet entre les
mains du pasteur. Celui-ci l'embrasse , et l'assure
que cette somme sera distribuée à son intention. Le
père termine cette scène touchante en comblant son
lils de louanges et de caresses; il augmente ses me-
nus plaisirs, et lui recommande d'en faire un aussi
bon usage dans la suite.
i44- Franchise politique.
Le marquis Spinola passant par Paris, ( en 1604,)
y est reçu avec des distinctions dues à un général
qui venoit de montrer la plus grande capacité au
fîiége d'Ostende. Henri IV ose lui demander quelles
seront ses opérations durant la campagne qu'il va
ouvrir dans les Pays-Bas. Quoique Spinola soit par-
faitement instruit de l'éloignement de ce prince pour
l'Espagne, et de l'intérêt vif qu'il prend aux Hollan-
dais, il prend le parti de lui dire franchement ses
projets , très-convaincu qu'on ne le croira pas.
En effet, Henri écrit secrètement, et sans perdre
un instant, au prince Maurice , ce qu'il tient de Spi-
nola, en lui conseillant de se préparer à des entre-
prises diamétralement opposées ; ce qui fut fait au
DE FAITS MÉMORABLES. l6l
grand détriment des Provinces-Lnies. Spinola exécule
de point en point ce qu'il a dit, et tout lui réussit.
Henri est également surpris et fâché, e Les autres,
» dit-il , à cette occasion , trompent en disant des
). mensonges ; mais Spinola m"a trompé en disant
Il la vérité. »
145. Henri IV et l' amtassadeur d'Espagne.
Don Pedro de Tolède , pour se rendre dans les Pays-
Bas , passe à Paris. Henri IV , qui sait que les Espa-
gnols , pour former plus aisément des ligues contre
lui , répandent qu'il est dévoré par la goutte , et qu'il
ne peut plus monter à cheval, croit devoir lui faire
connoître que sa vigueur n'est pas diminuée. Il le
reçoit dans la grande galerie de Fontainebleau, lui
fait faire vingt à trente tours à si grands pas, qu'il
le met hors d'haleine , et lui dit ensuite : « Vous
» voj'ez , monsieur, comme je me porte bien. » Il
ajoute que la puissance espagnole ne l'effraie pas;
que c'est la statue de Nabuchodonosor , composée
de divers métaux , et qui a les pieds d'argile.
Don Pedro , blessé de la hauteur de ce discours ,
en vient aux reproches et aux menaces. « Tout cela,
s reprend Henri, ne m'en impose pas. Si le roi
» votre maître continue ses attentats, je porterai le
» feu jusque dans l'Escurial, et on me verra bientôt
B à Madrid. — François I" y fut bien , répond fiè-
n rement l'Espagnol. — C'est pour cela , répliqua le
» roi, que j'y veux aller venger son injure , celles
» de la France et les miennes. Puis baissant le ton
» de la voix, il dit : Monsieur l'ambassadeur, vous
» êtes espagnol , et moi gascon , ne nous échauffons
» point. B Alors la conversation continua avec beau-
coup de douceur et de politesse.
On remarqua que don Pedro , qui étoit presque
orgvieilleux quand il remplissoit les fonctions de son
l62 RECUEIL
ministère, étoit, comme particulier , d'un commerce
très-uni et fort agréable. Voyant un jour, au Louvre,
l'épée de Henri entre les mains d'un des officiers de
ce monarque, il s'avance, met un genoux à terre ,
et la baise , rendant , dit-il , cet honneur à la plus
glorieuse épée de la chrétienté.
146. Intrépidité de Henri IF.
L'intrépidité de Henri se faisoit également remar-
quer dans toutes les occasions. Un officier flamand
au service d'Espagne, nommé Michau, offrit ses
services à ce prince, sous prétexte d'être mécontent
de la cour de Madrid; mais en effet pour trouver oc-
casion de lui ôler la vie. Henri , instruit de ce pro-
jet, va à la chasse, accompagné seulement du traî-
tre, qui étoit bien monté, et avoit deux pistolets
bandés et amorcés. « Capitaine Michau , lui dit le
prince , mets pied à terre ; je veux voir si ton che-
val est aussi bon que tu le dis. » Le ton de Henri
en impose à l'assassin, qui obéit sans difficulté. Le
roi saute à l'instant sur le cheval. « Veux-tu, ajou-
9 ta-t-il , tuer quelqu'un ? On m'a dit que tu en
» voulois à mes jours; je suis le maître des tiens. »
En disant ces mots, il lâche les deux pistolets en
l'air, et lui ordonne de le suivre. Le capitaine dé-
savoue le projet qu'on lui suppose, prend congé
deux jours après , et ne paroît plus.
147. La hfavoure honorée par Henri IV .
Henri aimoit si fort les braves gens , qu'il fit en-
trer dans ses Gardes-du-Corps un soldat qui lui avoit
porté de rudes coups dans une occasion importante.
Jamais cet homme intrépide ne lui sortit de la tête.
Il le montra un jour au maréchal d'Estrées , qui
LE FAITS 3IÊST0RABLES. l63
étoit dans son carrosse , et lui dit avec complai-
sance : « Voilà le soldat qui me blessa à la journée
d'Aumale. »
On lui présenta huit gentilshommes du Périgord ,
dont le visage étoit très - marqué des coups qu'ils
avoient reçus à son service. « Je suis ravi de les voir,
dit ce prince , mais je verrois encore plus volontiers
ceux qui les ont ainsi traités.
148. Le roi père de son peuple.
Quelques troupes que Henri IV envoyoit en Alle-
magne , ayant fait du désordre en Champagne , et
pillé quelques maisons de paysans , ce prince dit aux
capitaines , qui étoient encore à Paris : « Partez en
» diligence, donnez-y ordre: vous m'en répondrez.
» Quoi ! si l'on ruine mes sujets, qui me nourrira ?
• qui soutiendra les charges de l'Etat ? qui paiera
» vos pensions ? Vive Dieu ! s'en prendre à mon peu-
» pie , c'est s'en prendre à moi. •
i49- Triomphe du devoir sur ('autorité pater-
nelle.
Les Anglais et les Français, presque toujours en
guerre dans l'Acadie, y sont alternativement vain-
queurs et vaincus. A la fin les Anglais y acquièrent
une supériorité décidée , et il ne reste à leurs ri-
vaux qu'un poste au cap de Sable, qui fait la pointe
méridionale de la péninsule.
Un gentilhomme français, nommé La Tour, dont
le fils avoit le commandement de ce poste , alla dans
ce temps à Londres , y épousa une fille d'honneur
de la reine d'Angleterre , qui le fit chevalier de l'or-
dre de la Jarretière. Cette distinction est la source,
ou devient la récompense de l'infidélité qu'il fait à
1 64 RECUEIL
sa patrie. II s'engage à mettre les Anglais en posses-
sion du cap de Sable , et on lui donne deux vais-
seaux de guerre , où il s'embarque avec sa nouvelle
épouse.
Dès qu'il est à la vue du fort , il se fait débarquer,
va seul trouver son fils qui y commande , cherche à
l'éblouir par l'idée qu'il veut lui donner de son cré-
dit à la cour de Londres, et le flatte des plus grands
établissemens , s'il veut se livrer à l'Angleterre. Le
jeune commandant écoute avec chagrin les proposi-
tions de son père , et n'est pas plus intimidé par les
menaces que séduit par les caresses. Alors on prend
le parti de l'attaquer , et il défend sa place avec le
même succès qu'il a défendu sa vertu.
La Tour le père se trouve embarrassé. Ne pouvant
pas retourner en France, et n'osant retourner en
Angleterre, il prie son fils de souffrir qu'il demeure
en Acadie. Le /eune homme lui répond qu'il lui
donnera un asile , qu'il pourvoira abondamment à
ses besoins , mais qu'il ne permettra jamais que lui
ou sa femme entre dans son fort. Quoique la con-
dition paroisse dure , le père s'y soumet ; et son fils
le dédommage, autant qu'il est possible, de cette
sévérité, par les atlentions les plus tendres et les
plus suivies. ( En 1628. )
1 5o. Beau trait du comte de Chamitiy.
Le comte de Chamilly ayant défendu la ville de
Grave avec un covirage héroïque , fut présenté à
Louis XIV,. qui le loua beaucoup , et lui permit de
lui demander une grâce :« Sire, répondit Chamilly,
» je vous prie de m'accorder celle de mon colonel ,
» qui est à la Bastille. — Eh! qui peut être votre
» colonel ? reprit le roi avec surprise. — Sire, c'est
» M. de Briquemant ; j'ai eu autrefois une campa-
DE FAITS MÉMORABLES. l65
I) gnie clans son régiment , et je ne pourrois , sans
» être ingrat , ne pas reconnoître les soins qu'il a
» pris de m'instruire et de me former dans ma jeu-
> nesse. » Le roi admira la grandeur d'ame de Cha-
milly, qui , oubliant ses propres intérêts, ne son-
geoit qu'à ceux de son bienfaiteur , et tout de suite
il lui accorda la grâce qu'il demandoit.
i5i. Henri III et Henri IF.
En 15^5 , Henri III étant tombé malade, se crut
empoisonné, et soupçonna de ce crime Monsieur ,
duc d'Alençon. Rempli de cette injuste idée, il com-
manda au roi de Navarre de se défaire , aussitôt après
sa mort , de Monsieur, et voulut le forcer à le lui
promettre par serment. Quel moment pour un prince
qui n'eût été qu'ambitieux ! Il n'y avoit que
deux degrés entre Henri et le frône; et le roi expi-
rant lui ordonnoit de détruire l'unique obstacle qui
pût l'empêcher d'être son successeur. Le vertueux
Henri , saisi d'horreur en recevant vin ordre si cruel,
se jeta aux pieds du roi pour s'efforcer de l'adoucir
en faveur de son frère, et n'y parvint qu'après lui
avoir fait sentir les terribles conséquences d'un pa-
reil forfait. Henri III , guéri peu de temps après ,
sentit combien il avoit eu tort de soupçonner Mon-
sieur, et eut pour le roi de Navarre une estime qu'il
lui conserva jusqu'à la fin de sa vie.
i52. Réponse courageuse de M. de Montât.
MoKTAL répondit à quelqu'un qui lui exagéroil le
nombre des ennemis contre lesquels il marchoif :
« Nous les compterons quand nous les aurons bat-
» tus. » Ce mot n'est-il pas aussi beau qu'aucun
de ceux qu'on attribue aux guerriers de Sparte ou
de Rome ?
|66 RECUEIL
I 53. Beau trait de reconnoîssance d'un capitaine
algérien,
A ce terrible bombardement d'Alger, ordonné par
Louis XIV pour punir et réprimer les brigandages
des corsaires d'Afrique, un de ces hommes que nous
traitons de barbares donna un bel exemple de re-
connoissance. Désespérés, écrasés par les bombes que
faisoit pleuvoir sur leur ville le fameux Du Quesne ,
les Algériens imaginèrent un singulier moyen de se
venger. Ils avoient un certain nombre de prison-
niers et d'esclaves français , ils eurent la cruauté de
les attacher à la bouche de leurs canons , et d'en
envoyer ainsi les membres sanglans et déchirés sut
l'escadre qui les désoloit. Un officier, nommé Choi-
seul , y fut attaché comme les autres. En ce moment
il fut reconnu par un capitaine Algérien , qui ayant
été peu auparavant prisonnier sur un vaisseau fran-
çais , avoit été traité par Choiseul avec les plus grands
égards. Le souvenir de ces bons traitemens excite
Hur-le-champ sa reconnoissance. Il défend au ca-
nonnier de tirer , et tombant aux genoux de son
prince , qui présidoit lui-même à cette féroce exé-
cution , il demande , il sollicite la grâce du Français.
Elle lui fut constamment refusée. Pénétré de ce re-
fus , les larmes aux yeux , l'amertume , le désespoir
dans le cœur, il se relève précipitamment, vole au
malheureux Choiseul , le tient embrassé, et crie au
canonnier : « Tire hardiment. Puisque je ne puis
» sauver mon bienfaiteur , je mourrai du moins avec
» lui. » Ce spectacle touche enfin le cœur du prince ;
et Choiseul fut épargné.
DE FAITS MÉMOKABLES. 167
154. Conduite généreuse d'un soldat.
LoRSQtE le grand Condécommandoit en Flandres
J'armée espagnole , et faisoit le siège d'une de nos
places, un soldat ayant été maltraité par un officier-
général, et ayant reçu plusieurs coups de canne
pour quelques paroles peu respectueuses qui lui
étoient échappées , répondit avec un grand sang-
froid , qu'il sauroit bien l'en faire repentir. Quinze
jours après , le même officier-général chargea le co-
lonel de tranchée de lui trouver dans son régiment
un homme ferme et intrépide pour vm coup de main
dont il avoit besoin , avec promesse de cent pistoles
de récompense. Le soldat dont on a parlé , qui pas-
soit pour le plus brave du régiment, se présenta ; et
ayant mené avec lui trente de ses camarades dont
on lui avoit laissé le choix, il s'acquitta de sa com-
mission, (1) qui étoit des plus hasardeuses , avec un
courage et un bonheur incroyables. A son retour,
l'officier-général, après l'avoir beaucoup loué, lui
fit compter les cent pistoles qu'il lui avoit promises.
Le soldat sur-le-champ les distribua à ses camarades,
disant qu'il ne servoit point pour de l'argent, et il
demanda seulement que si l'action qu'il venoit de
faire paroissoit mériter quelque récompense , on le
fîl officier. « Au reste, ajouta-t-il en s'adressaut à
» l'officier-général qui ne le connoissoit point , je suis
» ce soldat que vous maltraitâtes si fort il y a quinze
» jours , et je vous avois bien dit que je vous en fe-
» rois repentir. » L'officier-général , plein d'admi-
ration , et attendri jusqu'aux larmes , l'embrassa ,
lui fit des excuses et le nomma officier le même
(i) Il s' agissoit de s'assurer , avant que de faire le logement , si
les ennemis formoient des mines sous le glacis. Le soldat s'étant jeté
à l'entrée de la imit , dans le chemin couveit , s'acqnilta si bien de
sa oommissiitii qu'il rapporta le chapeau el l'outil d'un mineur qu'il
i»vo)i tué dans la mine.
l68 RECUEIL
jour. Le grand Condé prenoit plaisir à rapporter ce
fait , comme la plus belle action de soldat dont il
eût jamais oui parler.
i55. Beth instruction pour tes princes.
M. le Dauphin , père de notre auguste monarque ,
a fait à nos princes , dès les plus tendres années ,
une leçon bien touchante. Lorsqu'on suppléa à ses
enfans les cérémonies du baptême, il se fit apporter
en leur présence les registres de la paroisse , et leur
faisant remarquer que leurs actes baptistaires y étoient
mêlés avec ceux des artisans , « Vous voyez , leur dit-
» il , que vos noms sont précédés et suivis de ceux
» des gens les plus obscurs : comme hommes , vous
» êtes ici confondus avec la foule des autres hom-
» mes. Apprenez de là , ajouta-t-il, que tous leschré-
» tiens sont égaux , non-seulement par le droit de
» la nature , mais encore aux yeux de Dieu qui les
» a créés. »
i56. L'insubordination punie et ta bravoure
récompensée.
Un jeune officier français se trouvant sur la Meuse
devant une place qu'on alloit forcer, ne se donna
pas la patience d'attendre le signal pour l'assaut ; il
sortit de son rang, monta à la brèche , et y causa
une si grande épouvante , que les assiégés , qui ne
le croyoient pas seul , abandonnèrent la brèche , ce
qui entraîna la prise delà place. Le marquis deCré-
quien étant instruit , fit venir devant lui le jeune of-
ficier : au lieu des louanges auxquelles il s'attendoit ,
le maréchal le fit lier et garrotter; et après qu'il eut
été promené en cet état plusievu-s jours à la suite du
camp , il fut mis en prison et condamné à mort ,
pour être sorti de son rang et pour avoir agi sans
ardic
DE FAITS MÉMORABLES. 169
ordre. On le conduisit jusqu'au lievi du supplice , ou
se trouva le général , qui lui accorda sa grâce , lui
donna une chaîne d'or , un cheval d'Espagne , et le
garda près de lui , afin de récompenser sa bravoure ,
après avoir puni sa témérité.
157. L'enfant trouvé reconnoissant.
Les actions nobles et généreuses sont assez ordi-
naires parmi les jeunes gens qui , étant nés dans un
rang élevé, ont toujours eu sous les yeux les modèles
de grandeur d'ame, de reconuoissance et de désin-
téressement que l'histoire présente à leur émulation ;
on ne sauroit dire si leurs vertus sont dues à la dis-
position naturelle de leur esprit , plutôt qu'à la force
des exemples qui leur ont ouvert des voies à l'imita-
tion. Il n'en est pas ainsi de ceux qui ayant été placés
par la divine Providence dans un état abject, déve-
loppent par eux-mêmes dès leur plus tendre jeunesse,
un grand caractère et dessentimens élevés ; on peut
assurer à leur égard , que la même main qui les a
fait naître dans une condition inférieure, les a doués
d'une disposition naturelle aux plus grandes vertus.
Heureux si les préjugés, les habitudes elles mœurs
■grossières d'un peuple sans éducation , n'étouffent pas
en eux la noblesse innée de leur ame.
Xjn enfant de l'hôpital des Enfans-Trouvés de Paris ,
où il avoit été baptisé sous le nom Pierre, fut en-
voyé avec d'autres à Saint - Quentin chez des parti-
culiers, pour y être nourri aux dépens de l'hôpital.
Lorsqu'il eut atteint l'âge de douze ans, on vint le
retirer; mais Pierre prit en horreur le séjour de l'hô-
pital , s'enfuit et revint à Saint-Quentin. Un traiteur
ide cette ville , touché de sa jeunesse et de sa misère ,
lie recueillit dans sa maison , et lui apprit sou métier ,
jsans autre dessein que de faire une bonne action. Il
I Slanuel. \\
I^O RECUEIL
eu reçut la récompense : un de ses créanciers ayant
exigé de lui le paiement d'une somme, il résolut ,
pour faite honneur à sa dette, et se mettre à l'abri
des poursuites dont il étoit menacé , de vendre son
argenterie. Il appelle sou apprenti, lui confie sa situa-
tion et son désespoir, et le charge de vendre secrè-
tement ses effets. Pierre dit au traiteur de ne pas se
presser de faire cette vente , et qu'il va travailler à
le tirer d'embarras par d'autres moyens ; et sans s'ex-
pliquer davantage , il va trouver M. de Fransure ,
colonel au corps-royal d'artillerie , s'engage dans le
régiment d'Auxonne, reçoit le prix de sa liberté, et
l'apporte à son bienfaiteur : «Tenez , lui dit-il, mon
cher maître , il y a long-temps que j'ai envie de ser-
vir le roi ; je viens de me satisfaire ; recevez le prix
de mon engagement , et acquittez voire delte. » Le
traiteur et sa femme fondant en larmes, embrassent
le jeune homme , et veulent le forcer de reprendre
cet argent ; mais rien ne peut ébranler sa résolution ,
et il se rend à son corps- M. de Fransure, instruit par
le traiteur de cet acte de reconnoissance , le fit con-
noître à tout le régiment, qui se chargea de donner
à ce brave jeune homme des maîtres et des instruc-
tions, afin de cultiver en lui de si belles dispositions,
et de le rendre capable de se distinguer dans l'état
militaire qu'il venoit d'embrasser.
i58. Sacrifice à ia patrie.
On raconte des femmes de Sparte qu'apprenant
la mort de leurs enfans tués dans les combats , non-
seulement elles ne versoient aucune larme , mais
qu'elles triomphoient d'avoir engendré des héros qui
s'étoient dévoués au salut de la patrie. Admirerons-
nous moins la belle réponse d'un de nos généraux ,
à qui , dans l'ardeur du combat , on vint annoncer
DE FAITS MÉMORABLES. l^^I
que son fils veiioit d'être tué : Aujourd'hui , dit-il ,
songeons à vaincre l'ennemi, demain je pleurerai
mon fits.
iSg. Danger de la colère.
François d'Estampes , marquis de Mauui , entra
dans le cabinet de Louis XIII, qui donnoit audience
au cardinal de Richelieu, et répondit aux questions
du roi en bégayant. Le roi qui bégayoit aussi , crut
que Mauni cherchoit à le contrefaire , et le prenant
par le bras , il vouloit le faire tuer par ses gardes.
Heureusement le cardinal apaisa le roi , et lui dit :
» Votre majesté ne sait donc pas que Mauni est né
bègue ? de grâce , pardonnez-lui un défaut dont il
n'est pas même responsable à Dieu. » Louis XIII ,
honteux de sa promptitude , embrassa Mauni , et
l'aima toujours depuis. Si le cardinal ne se fût point
trouvé présent , l'infortuné marquis , qui ne pouvoit
se servir de sa langue pour s'excuser, alloit être la
victime d'une oflTense imaginaire , et d'un emporte-
ment aveugle et déraisonnable.
i i6o. Trait de honte de Chartes VI.
Chabies VI étoitdoux , affable , et ne refusoit au-
dience à personne ; il n'oublioit jamais les services
qu'on lui avoit rendus ; quelque sujet qu'il eût de se
fâcher , il ne maltraita jamais qui qvie ce fût ; at-
tentif à ne pas ajouter foi aux rapports qu'on lui
faisoit, persuadé que la passion pouvoit prévenir les
plus gens de bien : « J'aime mieux , disoit-il , ue
j» pas croire le mal où il est , que de m'exposer à le
» croire où il n'est pas. »
Ou rapporta un jour à ce prince , qu'un homme
qu'il avoit comblé de grâces, avoit mal parlé de lui :
« Cela ne peut pas être , répliqua-t-il , je lui ai fait
» du bien. »
1
lrj^ RECUEIL
Le même roi , dans une bataille contre les Fla-
mands, qui se donna au commencement de son rè-
gne , fâché de voir beaucoup de ses gens tués , vou-
loit s'avancer et charger lui-même ; mais le duc de
Bourgogne l'en ayant empêché : « Ah ! faut-il , s'é-
j» cria ce prince, demeurer les bras croisés , tandis
B que tant de braves gens meurent pour mon ser-
» vice ? »
161. Henri IF, ou le hon maître.
Henri IV ne se portoit jamais que malgré lui à des
actions de rigueur , et se faisoit un devoir de plain-
dre le coupable en punissant le crime. Il pardonna
au comte d'Auvergne , qui de concert avec les ducs
de Biron et de Bouillon , avoit conspiré contre sa
personne.
On ne peut faire mieux connoitre l'excellent ca-
ractère de ce'grand prince, qu'en rapportant un en-
tretien qu'il eut avec le duc de Sully, quiretournoit
à [son château , après une violente maladie causée
par des blessures. Henri IV alla droit à lui , et en
l'abordant : « Mon ami , lui dit-il , je suis bien aise
de vous voir avec un meilleur visage que je ne m'y
attendois , et j'aurai une plus grande joie , si vous
m'assurez que vous ne courez point risque delà vie,
ni d'être estropié. » Le duc remercia le roi de ses
bontés , et lui répondit : Qu'il s'estimoit heureux d'à- .
voir souffert pour un si bon maître. — Vaillant che- '
valier, répliqua le roi, j'avois eu toujours très-bonne
opinion de votre courage , et conçu de bonnes espé-
rances de votre vertu ; mais vqs actions signalées et
votre réponse modeste ont surpassé mon attente, et
parlant, en présence de ces princes, capitaines et
grands chevaliers qui sont ici près de moi , je vous
embrasse des deux bras : adieu , mon ami , portez-
vQus bien , et vous assurea que vous avez un bon
maître.
DE FAITS MÉMORABLES. ifô
162. Beaux exemples de modération.
Henri IV reçut le maréchal de Biron , son plus re-
doutable ennemi , avec la même bonté que s'il n'eût
jamais eu aucun sujet de s'en plaindre. Le roi mê-
me étoit plus inquiet que le coupable : « Voilà un
j » homme bien malheureux, que le maréchal , dit-il
» à un de ses plus fidèles courtisans ; c'est un grand
» dommage : j'ai envie de lui pardonner , d'oublier
» tout ce qui s'est passé, et de lui faire autant de bien
» que jamais ; il me fait pitié , et mon cœur ne se
« peut porter à faire du mal à un homme qui a du
• courage, qui m'a si long-temps servi , qui m'a été
» si familier. » La douceur étoit le fonds du caractère
de cet excellent prince, et s'il laissa ensuite agir la
justice contre le maréchal , il s'y trouva contraint
par l'orgueil du coupable , qui , pour ne pas deman-
1 der grâce, s'obstina à refuser l'aveu d'un crime avéré .
Il n'y a guère eu de favoris qu'on ait plus déchirés
I par des satires de toute espèce , que le cardinal Ma-
zarin. Supérieur à toutes ces injures, il lisoit, ou se
faisoit lire tout ce qu'on écrivoit contre lui. Comme
un juge indifférent , d'un air froid et tranquille , il
disoit : Cette pièce est bonne , celle-là est froide ,
celle-ci est délicate, cette autre est outrée et mal en-
tendue. Il donna une grosse abbaye à un poète qui
l'avoit outragé par ses vers.
i63. La hanté et ta douceur relèvent ta majesté
des rois.
Les princes n'ont pas à tout instant l'occasion de
distribuer des récompenses à ceux qui composent
leur cour ; mais ils peuvent toujours s'en faire adorer
par leur bonté , sans compromettre leur grandeur.
Louis XIV s'en éloit fuit une heureuse habitude ;
1^4 RECUEIL
c'étoit entre lui et see courtisans un commerce con-
tinuel de discours agréables , de complimens délicats
et flatteurs; jamais prince n'eut plus de grâces et de
politesse dans ses manières , en conservant toute sa
majesté et sa grandeur. Le comte de Marivaux, lieu-
tenant-général, homme brusque, et qui n'avoit pas
même adouci son caractère dans la cour d'un prince
si affable et si poli , avoit perdu un bras dans une
action , et se plaignoit au roi , qui l'avoit pourtant
assez bien récompensé , en lui disant : Je voudrois
avoir perdu l'autre bras et ne plus servir votre ma-
jesté. — J'en serois bien fâché pour vous et pour
moi , répondit Louis XIV. Cette réponse fut suivie
d'une grâce qu'il lui accorda.
Un jour que M. de Nesmond , archevêque de Tou-
louse, haranguoit Louis XIV, la mémoire lui man-
qua. Le roi lui dit avec bonté : « Je suis bien aise ,
» Monsieur , que vous me donniez le temps de goûter
» les belles choses que vous me dites. »
164. Avis d'une dame de haute qualité à son fils
militaire , sur les duels.
La duchesse de Liancourt , fille du maréchal de
Schomberg , se distingua par la plus haute piété et
le mérite le plus éminent. Elle donna à la princesse
de Marsillac , sa. petite-fille , des règlemens pour sa
conduite et pour celle de sa maison , qui furent im-
primés 24 ans après , en 1698 , avec sa vie par l'abbé
Boileau. Voici les conseils qu'elle lui donnoit sur l'é-
ducation de ses fils, relativement aux duels et aux
vertus militaires. « Faites bien vos efforts, ma chère
» fille , en demandant l'aide de Dieu , pour con-
» vaincre vos fils qu'ils ne doivent jamais se permet-
» Ire le duel. Souvenez-vous que c'est une chose
» difficile à persuader à la jeunesse , et qu'il en faut
DE FAITS MÉMORABLES. 1^5
jeter les fondemens de bonne heure dans leur es-
prit. Je sais bien que les femmes sont beaucoup
moins propres que les hommes à les détromper
là-dessus; mais la raison persuade toujours les
gens raisonnables, de quelque part qu'elle vienne,
et elle a toujours son effet, quand il plaît à Dieu
de donner autant de force que de connoissance à
ceux qui l'écoutent; j'ai éprouvé en la personne de
mon fils , le pouvoir qu'elle a sur un esprit bien
fait ; car il avoit reçu cette instruction de moi ,
avec une telle impression , que pour s'en souvenir
toujours et pour s'engager à la suivre , il en avoit
écrit de sa main la résolution que je vous ai mon-
trée , et que je garde pour ma consolation.
• Mais pour qu'un militaire ait lieu de dissuader
ses amis là-dessus, sans qu'ils puissent croire que
c'est pour se tirer de la mêlée , il faut qu'ils sa-
chent d'avance que celui qui pense ainsi, est ré-
solu de ne se battre jamais en duel, et que c'est
une résolution qu'il ne prend pas dans l'occasion
et par la considération d'vm péril prochain ; c'est
pourquoi il faut qu'il s'en explique de bonne heure ,
hardiment et hors de l'occasion , et qu'il déclare
que si quelqu'un l'appelle , ce sera à dire qu'il ne
veut pas se hattre , parce que , sachant sa réso-
lution , il ne s'amuseroit pas à faire du bruit par
un appel inutile. Tout ce qui décrie le courage des
gens, est quand ils usent de finesse là-dessus,
qu'ils se font arrêter , et qu'ils n'ont pas la force
de dire ce qu'ils doivent et ce qu'ils veulent faire.
» Mais afin que vos fils fassent avec plus d'hon-
neur et de liberté la profession de refuser les duels ,
il faut qu'ils vivent également sous la loi de Dieu
dans les autres choses ; car un homme qui seroit
vicieux , donneroit sujet de ne pas attribuer ce
refus des duels à la crainte de Dieu.
» Et pour porter vos fils à prendre cette résolution
4
inQ RECUEIL
» contre les duels , il faut les envoyev de bonne heure
» à la guerre; et nous en avons usé ainsi pour votre
» père : car, quand ils auront montré leur courage
» en ces lieux-là , ils auront plus de hardiesse à re-
» fuser les coiïibats particuliers.
> La seule règle de ce qu'on doit au monde , est
» ce qu'on doit à Dieu; et la droite raison consiste
» à tirer de ce premier et unique devoir l'idée de la
» véritable grandeur, du vrai courage, de la valeur,
» de l'amitié, de la fidélité, de la libéralité, de la
» fermeté et de toutes les vertus dont les gens de qua-
» lité doivent le plus se piquer. Tout homme de con-
» dition intimement pénétré de ce principe , est cou-
» rageux , parce que ne craignant que Dieu, il ne
I) craint ni la mort , ni tous les maux de la vie , en
j> faisant son devoir. Il est généreux , parce qu'il ne
» fait jamais de bassesse pour les éviter. Il est fort,
» n'étant ému ni de promesses , ni de menaces. II
» est ferme , parce que se gouvernant par les lois
» immuables de la souveraine raison , il ne change
« ni par les avis contraires , ni par les occasions ,
f> ni par les différens états où il se trouve. Il respecte
» ses supérieurs , parce qu'il les considère comme
» ayant la puissance de Dieu en eux ; et ainsi il leur
» obéit toujours en ce qui n'est point contre Dieu ,
» sans murmure , sans plainte et sans bassesse. Il est
I) doux, civil et de facile accès; parce qu'aimant son
» prochain pour l'amour de Dieu , il le veut satis-
» faire en tout ce qui est raisonnable et possible.
» Il n'est pas envieux , parce qu'aimant et ne dé-
» sirant fortement que Dieu , il n'est point fâché que
» les autres obtiennent les biens passagers de ce
» monde, pour lesquels il n'a point d'avidité; ni
» ceux de l'autre auxquels il aspire , parce qu'étant
» infinis, sa part ne sera point diminuée par celle
n qui en sera faite aux autres.
» Il ne trahit jamais personne; parce qu'aimant
DE FAITS MÉMORABLES. I 7 7
» les autres comme lui-même , il les traite comme
1) il voudroit être traité. Il dompte sa colère, son
« chagrin , ses aversions ; et ainsi il n'est jamais
1 bizarre et fâcheux à personne.
» Il ne désire rien fortement de ce que les hom-
» mes peuvent donner ; et ainsi il ne leur est jamais
» importun. Il aime la justice plus que son plaisir
T) et sa vanité; c'est pourquoi il ne fait tort à per-
» sonne , pour contenter ces deux sources de l'in-
» justice. 11 ne choisit jamais que des amis vertueux,
» et les sert avec soin , constance et fidélité en tout
B ce qui n'est point contre Dieu; parce que n'étant
B point intéressé , il ne craint point d'employer son
» crédit pour eux, ni même de hasarder sa fortune,
" quand il est absolument nécessaire.
» Si quelqu'un de ses amis déchoit de sa vertu,
» et que cela paroisse en quelque occasion , il l'en
1 averlit avec fermeté , au lieu de le flatter et de le
1) servir dans ses passions , et ne craint ni son repro-
'< che , ni son changement , parce qu'il l'aime en effet,
i> et qu'il ne veut point acheter la satisfaction de lui
plaire , et d'avoir sa confiance aux dépens de la ver-
>' tu , qui est le fondement de son amitié. Enfin , il ne
" fait point gloire de se venger et de ne pardonner ja-
^ mais les offenses, comme font d'ordinaire les or-
>' gueilleux , les brutaux ou les foibles ; au contraire,
1 il pardonne aisément dans son cœur toutes les of-
i> fenses qu'on lui fait, et n'en poursuit jamais la ré-
n paration , que quand elles vont à de fâcheuses con-
B séquences. Alors même il ne se sert pour cela que
» des voies légitimes et raisonnables ; et prend bien
» garde que la haine ou la vanité, plutôt que la rai-
» son , n'emploie sa force et sa vigueur pour soute-
B nir son honneur et son droit. »
Par des conseils si sages , la duchesse de Lian-
court a mérité qu'on lui appliquât le mot de la femme
de Léonidas ; un ambassadeur de Perse lui deman-
II 5
1^8 RECUEIL
dant pourquoi on honorait toutes les femmes à
Lacédémone, elle lui répondit , c'est que nos femmes
savent former des hommes.
i65. Liberté courageuse de Sutly avec son maître.
Henri IV ayant en l'imprudente foiblesse de faire
une promesse de mariage à mademoiselle d'Entrai-
gues, qui fut depuis appelée la marquise de Ver-
neuil , consulta le duc de Sully sur cette démarche :
» Lisez, lui dit ce prince en l'abordant, dites-moi
sincèrement ce que vous pensez. » Le duc outré de
la trop grande facilité du roi , et ne doutant point
qu'on ne fît un jour un fatal usage de cet écrit, le
déchira. Etes- vous fou, Sully ? lui dit le roi. Si je
le suis , repartit avec liberté le favori, votre majesté
montre par cet écrit qu'elle est encore plus malade
que moi. Je viens de faire te devoir d'un fidèle
serviteur , et vous, Sire, vous vouiez faire ce qui
ne convint jamais à un grand roi.
166. Leçon aux railleurs.
It arrive quelquefois que les railleurs sont eux-
îTîêmes raillés. Louis XIIl , à la porte d'une petite
ville , écoutoit impatiemment une harangue en-
nuyeuse. Beautru crut qu'il feroit plaisir au roi d'in-
terrompre l'orateur : Monsieur , lui demanda-t-il ,
les ânes dans votre pays de quel prix sont-ils "? L'o-
rateur s'arrêta, et après avoir regardé Beautru de-
puis les pieds jusqu'à la tête : « Quand ils sont, lui
» répondif-il , de votre poil et de votre taille , ils
» valent dix écus , » et il reprit le fil de sa harangue.
Le grand Turenne étoit ennemi juré des airs in-
sultans; et ne pouvoit souffrir qu'on se moquât de
personne. A la cour comme à l'armée , lorsqu'il ar-
DE FAITS MÉMORABLES. iy9
rivoit quelque nouveau débarqué dont on vouloit se
divertir, il prenoit d'abord son parti d'un air qui
iniposoit silence à tout la monde , quelque déman-
geaison qu'on eût de railler.
Vv jeune gentilhomme arrivant un jour à l'armée,
lui demanda, après l'avoir salué, où il mettroit ses
chevaux. A cetJe question , tous ceux qui étoient
présens se mirent à rire de la manière la plus mor-
tifiante pour ce gentilhomme. Mais monsieur de
lurenne prenant un ton sérieux : o C'est donc, leur
dit-il, une chose bien étonnante, qu'un homme qui
n'est jamais venu à l'armée n'en connoisse pas les
usages? n'y a-t-il pas beaucoup d'esprit à se rire de
lui , parce qu'il ne sait pas des choses qu'il ne peut
savoir , et qu'au bout de huit jours il saura mieux
(jue vous ?» Il ordonna en même temps à son écuyer
d'avoir soin des chevaux de ce gentilhomme.
167. Popularité de Louis XI.
LotJis XI étoit populaire dans ses discours , selon
le rapport de Philippe de Comines; il parloit égale
ment à toutes sortes de personnes , et ne faisoit point
de distinction d'état. Il répondoit ordinairement aux
leproches qu'on lui faisoit de ne pas assez gai'der
son rang et sa dignité : « Lorsqu'orgueil chemine
» devant , honte et dommage suivent de bien près. •
168. L'àmour^propre éclairé s'offense de i'exeès
des louanges.
Non-seulement Louis XIV aimoit les louanges, mais
il s'efforcoit de les mériter, et les repoussoit quand
elles étoient trop fortes. L'académie française , qui
lui rendoit ordinairement compte des svijets qu'elle
vouloit proposer pour ses prix , lui fit voir celui-ci :
G
l8o RECUEIL
Quelle est de toutes les vertus du roi celte qui mé-
rite ta jyréférence ? Le roi rougit , et ne voulut pas
qu'un tel sujet fût traité. Il fit encore supprimer les
inscriptions fastueuses dont Charpentier, de l'aca-
démie française , avoit chargé les tableaux du célèbre
Le Brun , dans la galerie de Versailles.
169. Générosité de Louis XIV .
Jacques II , roi d'Angleterre , successeur de Charles
II son frère aîné, ayant été chassé de ses Etats par
le prince d'Orange son gendre, vint avec sa femme
et le prince de Galles son fils , encore enfant , implo-
rer la protection de Louis XIV. Cette reine malheu-
reuse fut étonnée de la manière dont le roi la reçut.
Il alla au-devant d'elle, et l'aborda en lui disant ;
a Je vous rends, madame, un triste service ; mais
j'espère de vous en rendre bientôt de plus grands et
de plus heureux. » Il la conduisit au château de
Saint-Germain , où elle trouva les mêmes honneurs
qu'auroit eus la reine de France ; tout ce qui sert à
!a commodité et au luxe ; des présens de toutes es-
pèces, en argent, en or, en vaisselle, en bijoux et
en étoffes ; il y avoit parmi tous ces présens une
bourse de dix mille louis d'or sur sa toilette.
Les mêmes attentions furent observées pour son
mari , qui arriva un jour après elle : on lui régla six
cent mille francs par an , pour l'entrelien de sa
maison. Outre les présens sans nombre qu'on lui
lit , il eut les officiers du roi et ses gardes. Toute
cette réception ne fut rien en comparaison des pré-
paratifs que fit Louis XIV pour rétablir sur le trône
ce prince infortuné.
DE FAITS MÉMORABLES. l8l
170. De la flatterie.
La vérité perce bien rarement ces nuages que for-
ment l'autorité des grands et les flatteries de leurs
courtisans. Saint Louis n'eut point de flatteurs , parce
qu'il ne se fit pas illusion sur ses fautes. Environné d'un
nombre d'amis saints et fidèles, il les établissoit les
censeurs de sa conduite. Il chercha dans les gens de
bien cette droiture de cœur, cette sincérité de lè-
vres , cette liberté désintéressée qu'on ne sauroit trou-
ver qu'en eux seuls; il vouloit être instruit sans être
flatté. La vérité n'est odieuse qu'à ceux qui craignent
de la connoitre.
Saint Loris , évoque de Toulouse , fut ennemi de
l'adulation. Pour connoitre la vérité et pour avancer
dans la perfection , il avoit chargé un frère mineur
qui l'accompagnoit toujours, de l'avertir de ses fau-
tes. Ce frère ayant un jour usé de cette permission
en présence de plusieurs personnes, qui en parois-
soient mécontentes : « C'est pour mon bien qu'il l'a
fait, dit le saint évêque , et je l'ai voulu ainî^i. Comme
l'amitié ne doit rien taire , on doit prendre en bonne
part tout ce qui en vient. Ecouler les flatteurs et fer-
mer l'oreille à la vérité, c'est se perdre. »
François I" eût été le plus grand des rois , si la
trop haute opinion qu'il avoit de lui-même ne l'eût
pas livré aux flatteries des courtisans, qui l'enga-
gèrent dans de vaines dépenses et de fastueuses ap-
parences. Heureusement, quelques années avant sa
mort , il reconnut que ces courtisans adulateurs dis-
posoient de tout sous son nom , et que par des lou-
anges adroites et perfides, ils l'amenoient toujours
à faire leurs volontés; il résolut de se dégager de
leurs filets. La première preuve qu'il en donna, fut
la manière noble et généreuse dont il témoigna sa
reconnoissance à Antoine Duprat . pour un bon
l82 RECUEIL
conseil qu'il en avoit auirefois reçu. Quel fléau pour
vin prince, que des hommes toujours prêts à applau-
dir à ses passions , ou à dresser des pièges à sa con-
fiance ? Quel malheur pour les peuples , quand un
souverain se livre à ces ennemis de sa gloire !
Pendant que l'abbé de Choisi travailloità l'histoire
de Charles VI , monseigneur le duc de Bourgogne ,
à peine sorti de l'enfance , lui dit : • Comment vous
y prendrez- vous pour dire que ce roi étoit fou ? » Mon-
seigneur , lui répondit l'abbé sans hésiter , je dirai
qu'il étoit fou ; ta seule vertu distingue les hom-
mes dès qu'ils sont morts.
Quand on écrit la vie des gens , disoit le célèbre
Despréaux, il ne faut pointles ménager surce qu'ils
ont de répréhensible ; cela gagne ci'éance pour le bien
qu'on dira d'eux. Le ministre Colbert ne pouvoit
souffrir Suétonne , parce que cet historien avoit ré-
vélé la turpitude des empereurs. C'est par là cepen-
dant que la lecture doit en être recommandable aux
gens qui aiment la vérité.
Desprêacx avoit de la franchise , et n'aima jamais
à flatter. S'étanl fait annoncer un jour chez le père
Ferrier , confesseur du roi , qui avoit une grosse
cour, le jésuite vint ouvrir lui-même la porte de son
cabinet, pour le recevoir plus amiablement : « Hé
bien , dit-il en l'embrassant tendrement , qu'est-ce
qui vous amène ici? Mon Père, répliqua-t-il , je
viens vous montrer un spectacle assez nouveau
pour vous 3 c'est un homme qui ne vous demande
rien.
Tout le monde s'empressoit à faire des compli-
mens à M. le Pelletier , qui avoit succédé à M. Col-
bert dans la place de contrôleur-général. Despréaux
lui dit simplement : « Monsieur , je n'envie de votre
» nouvelle dignité , que l'occasion que vous allez
» avoir de faire plaisir à bien des gens. *
DE FAITS MÉMORABLES. l83
171. De ia sobriété.
Il n'est pas seulement avantageux , mais encore
nécessaire de s'accoutumer à vivre de peu. A l'armée ,
les tables de MM, de Turenne et Câlinât étoient ser-
vies fort proprement, mais très- simplement ; elles
étoient abondantes , mais sans recherche ; on n'y
mangeoit que des viandes communes ; on n'y buvoit
que du vin tel qu'il se trouvoit dans le pays où étoient
les troupes. Les besoins du corps sont extrêmement
bornés ; tout ce qu'on désire au delà , est plutôt pour
assouvir la gourmandise , que pour satisfaire à la
nécessité.
Louis XIV , dans le code militaire qu'il a laissé ,
et qui renferme divers règlemens pour les gens de
guerre , recommande en particulier la simplicité et
la frugalité des repas ; il entre pour cela dans vm fort
grand détail , et défend sous de grosses peines les
dépenses et la somptuosité des tables. Un prince ha-
bile dans l'art de régner comprend aisément de quelle
importance il est pour le bien de l'Etat , de bannir
tout luxe et toute magnificence , de réprimer la folle
vanité de ceux qui croient se distinguer par la recher-
che de ce qui peut énerver et amollir les hommes.
Le maréchal de la Ferté , qui a servi la France avec
honneur , pensoit qu'à l'exemple des Lacédémoniens ,
on devoit accoutumer la jeunesse à une Vie sobre et
dure. Au moment d'entrer en campagne , son maî-
tre-d'hôtel ayant fait, par ordre de son fils, une am-
ple provision de toutes les choses nécessaires pour
faire d'excellens ragoûts , et tenir une table exquise ,
lui en apporta le mémoire. Le maréchal jeta le mé-
moire avec indignation , disant ; c Ce n'est pas ainsi
que nous avons fait la guerre ; de la grosse viande
apprêtée simplement , c'étoicntlà tous nos ragoûts :
dites à mon fils que je ne veux entrer pour rien dans
l84 RECUEIL
une dépense aussi folle que celle-là, et aussi indigne
d'un homme de guerre. »
Si notre siècle et nos mœurs ne s'accommodent
plus de la tempérance et de la frugalité des anciens ,
l'on doit du moins éviter les excès qui dégradent
l'homme au-dessous de la brute. On raconte de Char-
les IX , que s'élant aperçu que le vin lui avoit trou-
blé la raison jusqu'à lui faire commettre des violen-
ces, il s'en abstint tout le reste de sa vie.
Le maréchal de Tavannes ne pouvant souffrir
qu'on fit des dépenses énormes à la cour de Charles
IX, tandis qu'on négligeoit les besoins essentiels de
l'Etat, dit au roi, que puisqu'on n'entendoit plus
parler que de réjouissances et de fêtes , il vouloit
aussi en donner une pour laquelle il avoit lui-même
composé une moralité , qui conviendroit mieux à la
situation présente des affaires. Le roi paroissant cu-
rieux de voir quelque chose de sa composition , Ta-
vannes l'eut bientôt satisfait ; la pièce n'étoit pas
longue , elle ne contenoit que ce peu de mots : « Vous
êtes des fous , vous dépensez votre argent en festins,
en pompes et en masques , et ne payez ni gendar-
mes , ni soldats ; les étrangers vous battront. »
172. Dangers des spectacles.
L'effet ordinaire des spectacles est d'allumer et de
nourrir les passions; c'est bien pis encore, lorsque
par leur licence , ils affrontent les bonnes mœurs ,
avilissent les âmes , et accoutument les spectateurs
aux scandales en leur représentant sans cesse des
modèles de débauche et des plus honteux dérégle-
mcns : l'homme sage aura en horreur les théâtres
scandaleux , et il fuira ceux où l'art insinue la vo-
lupté sous les attraits les plus séducteurs.
Le célèbre Palru , l'oracle du barreau de son temps ,
DE FAITS MÉMORABLES. l85
ne pouvoît s'empêcher de faire éclater son indigna-
tion contre les comédies et les autres ouvrages de
poésies où la pudeur et la religion lui paroissoient
particulièrement offensés. « Quoi ! disoit Boileau à
ses amis , des maximes qui feroient horreur dans le
langage ordinaire , se produisent impunément , dès
qu'elles sont mises en vers; elles montent surle théâ-
tre à la faveur de la musique, et y parlent plus haut
que nos lois ; c'est peu d'y étaler ces exemples qui
provoqnent au mal , et qui ont été détestés par les
Païens mêmes , on en fait aujourd'hui publiquement
des conseils et même des préceptes ; et loin de son-
ger à rendre utiles les divertissemens publics , on
affecte de les rendre criminels. »
 Dieu neptaise , est-il dit dans une loi du code
Tliéodosien , qu'un magistrat (ivre aux specta-
cles, y donne un temps qu'il doit aux affaires
sérieuses dont il est chargé. « Comment concilier,
» s'écrioit Libanius , auteur païen , comment conci-
» lier le titre de gardiens de la justice , que prennent
» les magistrats, lorsqu'on les voit courir aux spec-
» tacles , au lieu d'employer leur loisir à pourvoir
s aux besoins de ceux qui sont dans l'infortune. »
Les mêmes maximes furent adoptées en France ,
comme le témoigne La Rocheflavin dans son traité
des Parlemens au livre des Mœurs des magistrats :
« Par nos mercuriales, dit-il, il est prohibé aux ma-
» gistrats d'aller voir et écouler les bateleurs et co-
» médiens , afin qu'ils n'aillent point s'avilir , ni se
» profaner dans ces assemblées indiscrètes et irres-
» pectueuses. »
SoANEN prêtre de l'Oratoire, et ensuite évêque de
Sénez , que son éloquence pathétique fit surnommer
par Louis XIV, la, trompette du Ciel , ayant prêché
à la cour en iGHGsoii sermon contre les théâtres , le
maréchal de la Feuillade le trouva trop sévère , et
l86 BECUEIL
prit la liberté d'en dire son sentiment au roi ; ce grand
monarque lui fit celte réponse imposante : Mons de
ia FeuUtade , le prédicateur a fait son devoir :
tâchons de faire ie nôtre.
BossuEx interrogé par le même prince sur le dan-
ger et l'utilité des théâtres , lui répondit : « Sire , il
» y a de grands exemples pour les spectacles , mais
» il y a de grandes raisons contre.
« Le cardinal de Richelieu , dit Monchal dans ses
» Mémoires , aimoit beaucoup la comédie ; il l'auto-
» risoit par sa présence aux spectacles de la cour ,
» et en l'introduisant dans son palais cardinal , en
» quoi il se conduisoit par un esprit bien contraire à
» celui de tous les Pères de l'Eglise, qui l'ont rejetée
» et condamnée , comme la corruption des mœurs
» et une école publique de libertinage et de volupté.»
La duchesse de Liancour donnoit cet avis à ma-
dame la princesse de 3Iarsillac sa petile-fiUe : « Ne
» faites point apprendre à vos filles ce qui ne peut
» servir qu'à la vanité , et si elles ont naturellement
» bonne grâce , vous n'aurez même que faire de maî-
» très à danser ; car s'il est besoin qu'elles aient de
B la grâce à marcher, à f^iire la révérence , et à bien
» porter leur corps , pour ne pas attirer l'aversion ou
» la raillerie du monde , et pour avoir la gravité d'une
» personne de condition , qui doit surtout être en
» vénération à ses domestiques et à ses sujets , il
» n'est pas besoin qu'elles aient des grâces affectées ,
e pour attirer les yeux dans les bals et aux specta-
» clés , puisqu'elles ne doivent jamais y aller. »
Philippe II chassa de sa cour les comédiens et les
farceurs, comme gens ( ce sont les termes de Meze-
ray ) qui ne servent qu'à flatter et à nourrir les
voluptés et la fainéantise , à remplir les esprits
oiseux de vaines chimères qui les gâtent, et à causer
dans les cœurs des mouvemeus déréglés, que la sa-
DE FAITS MÉMORABLES. 187
gesse et la religion nous commandent si fort d'é-
touffer.
On voit , dit le savant M. de Fénélon , des parens
assez bien intentionnés d'ailleurs, mener eux-mêmes
leurs enfans aux spectacles publics : ils prétendent,
en mêlant ainsi le poison avec l'aliment salutaire ,
leur donner une bonne éducation, et ils la regarde-
roient comme triste et austère , si elle ne souffroit ce
mélange du bien et du mal. Il faut avoir bien peu
de connoissance de l'esprit humain , pour ne pas voir
que ces sortes de divertissemens ne peuvent manquer
de dégoûter les jeunes gens de la vie sérieuse et oc-
cupée à laquelle on les destine , et de leur faire trou-
ver fades et insupportables les plaisirs simples et in-
nocens.
173. La modestie des grands hommes.
Le maréchal de Câlinât n'eut point d'autre objet
que l'avantage de sa patrie, et il ne se crut en état
de la servir , qu'autant qu'elle parut le désirer.
Pendant qu'il commandoit en Italie l'armée fran-
çaise contre le prince Eugène , gêné par les ordres
de la cour , il n'eut pas tout le succès qu'on atten-
doit ; et comme il n'avoit point de cabale pour le
soutenir, on lui ôta le commandement ; le maréchal
(le Villeroi fut choisi [)0ur réparer les prétendues
fautes de Catinat ; et le vainqueur de Staffarde , de
iMarsaille , n'hésita pas à servir sous les ordres du
nouveau général. Sa modestie étoit si sincère , qu'il
eslimoit toujours plus les talens militaires des autres
généraux français que les siens propres. On le vit
rarement à la cour, soit qu'il n'eût pas les talens du
courtisan , soit qu'il les dédaignât ; sa vie fut celle
d'un sage et sa mort celle d'un chrétien. Il mourut
le 22 Février 1712, à 743ns, en prononçant ces pa-
roles : Mon Ditu , j'ai confiance en vous.
l88 RECUEIL
La modestie de Turenne ne fut pas moins sincère
que celle de Câlinât ; dans les dernières années de sa
vie , lorsqu'il eut abjuré le calvinisme ( en 1667 ),
les senlimens du chrétien accompagnoienl en lui
ceux du héros ; il rapportoit tous ses succès à Dieu,
et jamais il ne sentit plus vivement ce qu'il lui devoit
que dans les momens de ses plus grands exploits.
C'étoil à ce haut point de grandeur et de gloire que
la religion et l'humilité retenoient encore plus sou
cœur dans la soumission où la créature doit être à
l'égard du Créateur. Sa modestie étoit telle , que
quand il parloit des batailles où il n'avoit pas eu de
succès , il disoit toujours : Je perdis y et quand il
parloit de ses victoires , il disoit : Nous gagnâmes.
Son rival Montecuculli apprenant sa mort , s'écria
avec douleur : Il est mort un homme qui faisoit
honneur à fhomme.
174- -^e modèle des princes.
LoTJis , dauphin de France , père de Louis XVI ,
disoit à ceux qu'il honoroit du titre d'amis : Offrez-
moi ia vérité sans détours , si vous m'en croyez
digne. II refusa un supplément de pension , disant:
J^aime mieux qxCon le retranche sur les tailles.
Il avoit fort à cœur qu'on inspirât à ses enfans des
sentimens d'humanité ; Conduisez-les , disoit-il ,
dans la chaumière du paysan ; qu'ils voient le
pain dont se nourrit le pauvre, et qu'ils appren-
nent à pleurer.
175. Bons mots et if elles reparties.
Quoique le cardinal Duprat parût extrêmement
attaché à François I" son maître , ce prince étoit si
persuadé de ses rapines , qu'il ne cessoit d'en faire
l'objet, tantôt de ses railleries, tantôt de ses repro-
DE FAITS MÉMORABLES. 189
clies. Duprat ayant fait bâtir à l'Hôtel-Dieu de Paris ,
cette salle qui regarde le septenlrioii , et que l'on
nomme encore aujourd'hui ia salle du Légat : a Elfe
sera iiicn grande , dit François I" , si elle peut con-
tenir tous tes pauvres qu'il a faits. »
LoRSQrE Louis XIV partit pour aller faire le siège
de Mons , il ordonna à ses deux historiens, Racine
et Despréaux, de le suivre. Aimant une vie plus tran-
quille, ils s'en dispensèrent. Le roi à son retour leur
en fit des reproches : « Nous n'avions , Sire , dirent
» ingénieusement ces deux poètes , que des habits de
» ville : nous en avions ordonné pour la campagne ;
» mais les villes que votre majesté assiégeoit ont été
» plutôt prises , que nos habits n'ont été faits. »
Lotis XI disoit ordinairement que tout son conseil
étoit dans sa tête , parce qu'il ne consultoit personne.
L'amiral deBrézé le voyant monté sur un bidet très-
foible , dit : « Il faut que ce cheval soit plus fort qu'il
» ne paroît , puisqu'il porte le roi et son conseil. »
Le cardinal Duperron osa traiter d'ignorant l'avo-
cat-général Seryin. « Il est vrai , Monseigneur , lui
> répondit ce magistrat , que je ne suis pas assez sa-
> vant pour prouver qu'il n'y a point de Dieu. » Le
cardinal demeura muet et confus. Pour entendre
celte réponse , il faut savoir que Duperron entrete-
nant Henri III durant son dîner , avoit eu l'audace
de lui dire : • Je viens de vous prouver qu'il y a un
» Dieu, mais demain, si votre majesté veut m'éeou-
» ter encore , je lui prouverai qu'il n'y en a point du
» tout. » Ce discours fit une telle horreur au roi ,
qu'il le bannit pour jamais de sa présence. C'est à
ce propos indiscret du cardinal que faisoit allusion le
pape Paul V, lorsqu'il disoit : Prions Dieu qu'il
inspire ie cardinal Duperron , car H nous 'per-
suadera tout ce qu'ii voudra.
igo RECUEIL
Le maréchal de Toiras faisoit ses dispositions pour
livrer bataille, lorsqu'un officier lui demanda la per-
mission de se rendre chez son père qui étoit à l'ex-
trémité, afin de lui rendre ses soins et de recevoir
sa bénédiction : JUez , lui dit ce général , qui dé-
mêla fort aisément la cause de cette retraite : Père
et mère honoreras , afin que tu vives longuement.
Un président de Rouen demeura court en haran-
guant Henri IV ; le roi dit : « Il ne faut pas s'étonner ,
» les Normands sont sujets à manquer de parole. »
Chables IX aimoit à tuer des animaux et à tremper
ses mains dans leur sang; il se faisoit un plaisir de
couper le cou aux ânes qu'il rencontroit dans la cam-
pagne : il voulut un jour abattre la tète à un beau
mulet , qui appartenoit à un de ses favoris nommé
Lansac. Ce seigneur demanda grâce pour son mulet,
et l'obtint par ces paroles hardies : Sire , quel dif-
férent peut-il être survenu entre votre majesté et
mon m,ulet ?
La nourriture influe plus qu'on ne pense sur la
valeur des troupes. Un célèbre médecin anglais ne
disoit pas une absurdité, quand il assuroit qu'avec
une diète de six semaines , il rendroit un homme
poltron. Le prince Maurice étoit si convaincu de ce
principe , qu'il employoit toujours les anglais à quel-
que action de vigueur , lorsqu'ils arrivoient de chez
eux à l'armée , et tandis qu'Us avaient encore la
pièce de tœuf dans l'estomac ; c'étoit son expres-
sion.
M. Beautru, l'homme le plus célèbre de son temps
par l'agrément de son esprit , et qui étoit de l'acadé-
mie française , ayant été envoyé en Espagne , alla à
l'Escurial , où il vit la bibliothèque : une conférence
qu'il eut avec le bibliothécaire lui fit juger que ce
n'étoit pas un habile homme. Il vit ensuite le roi ,
DE FAITS MÉMORABLES. 191
qu'il entretint des beautés de cette maison royale ,
et du choix qu'il avoit fait de son bibliothécaire ; il
lui dit, qu'il avoit remarqué que c'étoit un homme
rare , et que sa majesté pouvoit le faire surintendant
de ses finances. Pourquoi , lui dit le roi ? « Sire ,
» ajouta-t-il , c'est que , comme il n'a rien pris dans
B VOS livres , il ne prendra rien dans vos finances. »
L'abbé de la Rivière étant allé à Rome pour tâcher
d'être cardinal , en étoit revenu sans rien faire. Comme
il avoit un gros rhvime , Beautru dit : C'est qu'il est
revenu sans chapeau.
Uke personne du premier mérite , et de grande
qualité , disputant avec Benserade , on apporta à cette
personne le chapeau de cardinal. Benserade dit :
J'étois i/ien fou de disputer avec un homme qui
avoit ta tête si près du honnet.
Henri IV voulant récompenser d'Aubigné , aïeul
de madame de Mainlenon , lui donna son portrait :
d'Aubigné , à qui son père n'avoit laissé que des det-
tes , écrivit sur-le-champ ces vers au bas du por-
trait :
Ce prince est d'étrange nature ,
Je ue sais qui diable l'a fait :
Car il récompense en peinture
Ceux qui le servent en effet.
176. Jacques Amyot.
Jacques amyot , grand-aumônier de France , étoit
fils d'un cordonnier de Melun ; s'étant échappé fort
jeune de la maison de son père , il s'égara et tomba
malade en chemin. Un gentilhomme qui le vit éten-
du dans un champ , en eut pitié , le mis en croupe
derrière lui , et l'emmena à Orléans, où il le mit à
l'hôpital. Comme sa maladie ne venoit que de lassi-
tude , il fut bientôt guéri : on le congédia , »;l on lui
192 RECUEIL
donna douze sous. Ce fut en reconnoissance de celte
charité, qu'étant devenu grand aumônier et évêque
d'Auxerre,il légua douze centsécusà l'hôpital d'Or-
léans. II y a bien peu d'hommes qui conservent
dans l'opulence et l'élévation , une ame assez ferme
pour ne pas chercher à faire oublier eux-mêmes l'é-
tat où ils sont nés.
177. Les marques d'honneur et les récompenses
méritées excitent t' émulation.
LoTJis XIV dit un jour au grand-maître de sa gar-
de-robe , qui avoit ruiné sa fortune au service : Que
ne parlez vous à vos amis ? Paroles dignes de la
libéralité d'un roi , et qui fut accompagnée d'un don
de cinquante mille écus.
M. CoLBERT, ministre d'Etat, avoit destiné par an
quarante mille écus pour ceux qui se disfingueroient
dans quelque genre que ce fût , ou dans les arts , ou
dans les sciences. Il disoit souvent à des personnes
de confiance , que s'il y avoit dans le royaume quel-
que homme de mérite qlii souffrît et qui fût dans le
besoin , il en chargeoit leur conscience , et les en
rendoit responsables. Un ministre qui fait de pareil-
les dépenses au nom de son souverain et de la pa-
trie , leur procure des avantages précieux , et une
gloire durable.
LomsXIV, instruit du mérite du célèbre Isaac
Vossius , chargea Colbert de lui envoyer une lettre
de change , comme une marque de son estime , et
un gage de sa protection. Ce qui flatta le plus "Vos-
sius , fut la lettre dont le ministre accompagna ce
présent. Il lui disoit que , quoique le roi ne fût pas
son souverain , il vouloit néanmoins être son bien-
faiteur, en considération d'un nom que son père
avoit rendu illustre , et dont il conservoit la gloire.
Il
DE FAITS MÉMORABLES. IqS
Il y eut plusieurs gratifications pareilles accordées
à divers savans de l'Europe.
Nul règne dans la monarchie française , n'a été
plus fertile en grands hommes dans tous les genres,
que celui de Louis XIV ; on vit aussi fleurir les arts
et le commerce. Ce prince étendoit les marques de
son estime et de sa libéralité sur tous les sujets excel-
leus ; il savoit distinguer et employer les personnes
de mérite. Ses ministres pensoient comme lui.
Charles V aimoit fort les gens de lettres , il don-
na des pensions à tous ceux qui se distinguèrent par
leur science et leur habileté dans quelque art que
ce fût. 0 On ne peut trop honorer , disoit - il , les
» clercs , ou gens à sapience ; ( les gens de lettres
» étoient alors ainsi appelés , ) tant que sapience
» sera honorée dans ce royaume, il continuera à pros-
» pérer; mais quand déboutée y sera, il décherra.»
Le président Jeannin eut l'administration des fi-
nances , qu'il mania avec une pureté , dont le peu
de bien qu'il laissa à sa famille , fut une preuve très-
convaincante. Henri IV avoit une estime particulière
pour lui , et se faisoit souvent le reproche de ne lui
avoir pas fait assez de bien. Ce prince disoit : Qu'il
doroit plusieurs de ses sujets pour cacher leur
malice ; mais que pour ie président Jeannin , il
en avoit toujours dit du tien , sans lui en faire.
178. L'administration de ia justice , premier
devoir des rois.
C'ÉTOiT principalement dans l'administration de
la justice , que Charles V faisoit consister le devoir
des rois : il assistoit souvent au parlement , et don-
noit sa voix comme les autres juges. Réfléchissant
un jour sur les actions de sa vie , il se souvint d'a-
Maniiel. 1
194 RECUEIL
voir poussé peut-être un peu trop loin les droits de
l'autorité royale en suspendant l'effet d'un arrêt ; il
écrivit au premier président : » Qu'à l'avenir, quel-
qu'ordre qu'il pût lui envoyer, il ne dilTérât plus la
prononciation d'aucun jugement. >
La grande et invariable maxime de S. Louis , étoit
de rendre justice au préjudice même de ses intérêts.
Ce fut dans cette vue et pour acquitter la foi de son
père , qu'il rendit au roi d'Angleterre les provinces
de la Guienne.
Charles VIII désiroit sur toutes choses , que l'on
rendît exactement la justice à ses sujets. Il avoit son
parlement de Paris , qui , selon les expressions res-
pectables de Mezeray , en étoit la règle , et comme
un sanctuaire de toutes sortes de vertus. La religion
de cette cour se laissoit rarement surprendre et ja-
mais corrompre. On ne lui demandoit point d'in-
justices , parce qu'on la connoissoit incapable d'en
permettre. Ses arrêts étoient reçus comme des ora-
cles d'autant plus respectés , qu'on savoit que ni
l'intérêt, ni la parenté , ni la faveur n'y pouvoient
rien. Les mœurs innocentes de ses magistrats , et
leur extérieur même servoient de lois et d'exemples.
La gravité de leur profession les éloignoit des va-
nités du grand monde , du luxe, des jeux, de la danse ,
delà chasse , encore bien plus de la dissolution et de
la débauche. Ils trouvoient leurs plaisirs et leur
gloire à exercer dignement leurs charges; un grand
fonds d'honneur , d'intégrité et de science faisoit
leurs principales richesses , et la frugalité leur plus
certain revenu.
Ennemis du faste et de la dépense , ils n'avoient
point d'avidité pour les grands biens, et ils croyoient
leur fortune sulTisante et honorable , quand elle étoit
médiocre et juste. Ainsi , se rendant vénérables par
DE FAITS MÉMORABLES. igS
eux-mêmes, ils étoient nécessairement en vénération
à tout le monde. Alors , les procureurs et la chicane
n'avoient point trouvé les portes du palais ouvertes
pour s'y jeter en foule ; les procès n'éloient point en-
core des labyrinthes , où le meilleur droit se perd
dans les détours infinis des formalités et des procé-
dures ; il n'y avoit le plus souvent dans tonte une
affaire , aucunes écritures que les pièces nécessaires
pour la demande et pour la défense , et l'arrêt qui
intervenoit : l'expédition ne coûtoit rien aux parties :
le greffier étoit payé aux dépens du roi, et il y avoit
un fonds exprès pour cela.
Loris XII , et son ministre le cardinal d'Amboise
ne songeoient qu'à rendre les peuples heureux , per-
suadés que c'est le premier et le seul devoir d'un roi
et de ses ministres. D'Amboise ne s'étoit chargé de
la conduite des affaires publiques , que pour les ré-
tablir et pour seconder les vues de son maître; il fut
un excellent ministre , non parce qu'il ne fit point
de mal, mais parce qu'il fit beaucoup de bien. On
peut dire que c'est à ce sage cardinal que Louis XII
fut redevable de ce titre glorieux de Père du 'peuple ,
qu'il porte dans nos annales.
_i79. La douceur et l'humanité des ç,rands leur
attire Vamour de leurs inférieurs.
La bonté et l'humanité de saint Louis faisoient le
bonheur de son peuple : accessible à tous, il ne dis-
putoit pas même au dernier de ses sujets le plaisir
de voir son souverain , leur montrant toujours un
visage riant, tempérant par l'affabilité la majesté du
trône , et se dépouillant si fort de tout le faste qui
environne la grandeur, qu'en l'abordant, on ne s'a-
percevoit qu'il éloit le maître , que lorsqu'il accordoit
des grâces. Si l'autorité doit être un joug accablant ,
a
196 RECUEIL
elle doit l'être pour ceux qui l'exercent et qui en sont
revêtus , et non pour ceux qui l'implorent et qui
viennent y chercher un appui.
Charles V donnoit audience à tout le monde, pau-
vres et riches; il lisoit lui-même sur-le-champ leurs
requêtes , accordoit celles qui étoienl raisonnables ,
et faisoit examiner celles qui paroissoient douteuses.
Eloquent sans affectation, il ne lâcha jamais une pa-
role superflue , encore moins un mot désagréable ;
il avoit le secret , même en refusant , de renvoyer
tout le monde satisfait.
M. DE TcRENNE joignoit à la qualité d'un général
accompli , celle d'un homme aimable et poli envers
tout le monde ; sa douceur lui avoit attiré l'amour
de tous les soldais : quand il passoit à la tête du
camp , ils sortoient de leurs baraques , et on les en-
tendoient se dire les uns aux autres : Notre père se
porte bien , nous li'avons rien à craindre.
S'étant un jour couché derrière un buisson pour
dormir, pendant que l'armée passoit un défilé qui
étoit fort long , quelques soldats le rencontrèrent :
comme la neige commençoit à tomber sur lui , ils
coupèrent aussitôt des branches d'arbre pour lui faire
une hutte : plusieurs cavaliers qui survinrent, voyant
que les branchages ne le mettoient pas assez à cou-
vert , donnèrent tous à l'envi leurs manteaux pour lui
dresser une tente. Sur quoi s'étant éveillé , et leur
ayant demandé à quoi ils s'amusoient , au lieu de
marcher : « Nous voulons , répondirent-ils , conserver
» notre général , c'est là notre plus grande affaire ;
» si nous venions à le perdre , nous ne reverrions
t> peut-être jamais noire pays. »
La France n'a pas eu de meilleur ni de plus grand
souverain que Henri IV ; il étoit son roi , son général
et son ministre : il unit à une extrême franchise la
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DE FAITS MÉMORABLES. 197
plus adroite politique ; aux sentimens les plus élevés ,
une simplicité de mœurs charmante ; et à un courage
de soldat , un fonds d'humanité inépuisable. Aussi ,
la reine-mère dit-elle à Louis XIV , lorsqu'il étoit
jeune : « Mon fils , ressemblez à votre grand-père ,
» et non pas à votre père. » Le roi en ayant demandé
la raison : a C'est, dit-elle , qu'à la mort de Henri IV
» CD pleuroit , et qu'on a ri à celle de Louis XUI. »
180. La ProMté récompensée.
Perrin avoit reçu le jour en Bretagne , dans un
village auprès de Vitré. Né pauvre , et ayant perdu
son père et sa mère avant de pouvoir en bégayer les
noms, il dut sa subsistance à la charité publique; il
apprit à lire et à écrire, son éducation ne s'étendit
pas plus- loin. A l'âge de quinze ans, il servit dans
une petite ferme , où on lui confia le soin des trou-
peaux. Lucette , une jeune paysanne du voisinage ,
fut, dans le même temps , chargée de ceux de son
père; elle les conduisoit dans des pâturages, où elle
voyoit souvent Perrin qui lui rendoit tous les petits
services qu'on peut rendre à son âge et dans sa si-
tuation. L'habitude de se voir, leurs occupations ,
leur bonté mutuelle, leurs soins officieux , les atta-
chèrent l'un à l'avitre. Perrin se proposa de deman-
der Lucette en mariage à son père. Lucette y con-
sentit, mais elle ne voulut pas être présente à cette
visite. Elle devoit aller le lendemain à la ville , elle
pria Perrin de choisir cet instant, et de venir le
soir au-devant d'elle, pour lui apprendre comment
il auroit été reçu.
Le jeune homme , au temps marqué , vola chez
le père de Lucette , et lui déclara avec franchise qu'il
aimoit sa fille , et qu'il voudroit bien l'épouser. « Tu
aimes ma fille ! interrompit brusquement le vieil-
3
igS RECUEIL
lard , tu voudrois l'épouser ! Y songes-lu , Perrin ?
comment feras-tu? as-tu des habits à lui donner,
une maison pour la recevoir, et du bien pour la
nourrir ? Tu sers ; tu n'as rien ; Lucette n'est pas
assez riche pour fournir à ton entretien et au sien :
Perrin , ce n'est pas ainsi qu'on se met en ménage.
— J'ai des bras, je suis fort, et on ne manque ja-
mais de travail , quand on l'aime ; et que ne ferai-je
pas quand il s'agira de soutenir Lucette ? Jusqu'à
présent j'ai gagné cinq écus tous les ans , j'en ai
amassé vingt ; ils feront les frais de la noce : j'en tra-
vaillerai davantage; mes épargnes augmenteront , je
pourrai prendre une petite ferme : les plus riches
habitans de notre village ont commencé comme moi;
pourquoi ne réussirois-je pas comme eux ? — Eh
bien ! tu es jeune, tu peux attendre encore, deviens
riche , et ma fille est à toi ; mais jusqu'à ce moment,
ne m'en parle pas. »
Perrin ne put obtenir d'autre réponse. Il courut
chercher Lucette, il la rencontra bientôt : il étoit
triste ; elle lut sur son visage la nouvelle qu'il venoit
lui annoncer. « Mon père t'a donc refusé ? — Ah !
Lucette, que je suis malheureux d'être si pauvre !
mais je n'ai pas perdu toute espérance , ma situation
peut changer : étant ton mari, je n'aurois rien épar-
gné pour te procurer de l'aisance, ferois-je moins
pour le devenir ? Va , nous serons unis un jour : con-
serve-moi toujours ton cœur , souviens-toi que tu
me l'as donné. »
En parlant ainsi, ils éloient toujours sur la roule
de Vitré , la nuit qui s'avançoit les pressoit de rega-
gner leurs maisons; ils alloient fort vite. Perrin fait un
favix pas , et tombe : en se relevant , ses mains cher-
chent ce qui a causé sa chute ; c'étoit un sac assez
pesant; il le ramasse. Curieux de savoir ce qu'il con-
tient, il entre avec Lucette dans un champ où brû-
loient encore des racines auxquelles les laboureur»
DE FAITS MÉMORABLES. 199
avoient mis le feu pendant le jour, et à la clarté
qu'elles répandent, il ouvre le sac et y trouve de
l'or. € Que vois-je ? s'écria Lucette : ah ! Perrin , tu
es devenu riche ? — Quoi ! Lucette , je pourrois te
posséder ! le Ciel , favorable à nos désirs , m'auroit-
il envoyé de quoi satisfaire ton père et nous rendre
heureux ? » Cette idée verse la joie dans leurs âmes ;
ils contemplent avidement leur trésor : puis, après
s'être regardés un moment avec tendresse , ils se
mettent en chemin pour aller sur-le-champ le mon-
trer au vieillard. Ils étoient près de sa maison , lors-
que Perrin s'arrête. « Nous n'attendons notre bon-
heur que de cet or, dit-il à Lucette , mais est-il à
nous ? sans doute il appartient à quelque voyageur :
la foire de Vitré vient de finir; un marchand, en
retournant chez lui , l'a vraisemblablement perdu ;
dans ce moment où nous nous livrons à la joie , il
est peut-être en proie au désespoir le plus affreux.
— Ah ! Perrin , ta réflexion est terrible ! le malheu-
reux gémit sans doute ; pouvons-nous jouir de son
bien ? le hasard nous l'a fait trouver , mais le rete-
nir est un vol. — Tu me fais frémir !... nous allions
le porter à ton père, il nous auroit rendus heu-
reux;.... mais peut-on l'être du malheur d'autrui ?
Allons voir monsieur le recteur ( c'est le nom que
les Bretons donnent à leurs curés) ; il a toujours eu
raille bontés pour moi , il m'a placé dans la ferme ,
et je ne dois rien faire sans le consulter. »
Le recteur étoit chez lui ; Perrin lui remit le sac
r[u'il avoit trouvé , et avoua qu'il l'avoit regardé d'a-
bord comme un présent du Ciel; il ne cacha pas son
amitié pour Lucette , et l'obstacle que sa pauvreté
uiettoit à leur union. Le pasteur l'écoute avec bon-
té ; il les regarde l'un et l'autre ; leur procédé l'at-
tendrit : il voit toute l'ardeur de leur tendresse , et
admire la probité qui lui est encore supérieure ; il
applaudit à leur action : « Perrin , conserve toujours
4
200 RECUEIL
les mêmes sentimens , le Ciel te bénira; nous retrou-
verons le maître de cet or, il récompensera ta pro-
bité ; j'y joindrai quelques-unes de mes épargnes: tu
posséderas Lucette , je me charge d'obtenir l'aveu
de son père ; vous méritez d'être l'un à l'autre. Si
l'argent que tu déposes entre mes mains n'est point
réclamé, c'est un bien qui appartient aux pauvres;
tu l'es, je croirai suivre l'ordre du Ciel en te le ren-
dant , il en a déjà disposé en ta faveur. »
Les deux jeunes gens se retirèrent satisfaits d'avoir
fait leur devoir , et remplis des douces espérances
qu'on leur donnoit. Le recteur fit crier dans sa pa-
roisse le sac qu'on avoit perdu : il le fit ensuite affi-
cher à Vitré et dans tous les villages voisins. Plusieurs
hommes avides se présentèrent; mais aucun n'in-
diqua la somme ni aucune espèce de monnoie , ni
le sac qui la contenoit.
Pendant ce temps , le recteur n'oublia pas qu'il
avoit promis à Perrin de s'occuper de son bonheur ;
il lui fit avoir une petite ferme, la monta des bes-
tiaux et des iustrunaens nécessaires au labourage ,
et deux mois après il le maria avec Lucette. Les
deux époux, au comble de leurs vœux, remercièrent
avec ardeur le Ciel et le recteur. Perrin étoit labo-
rieux, Lucette s'occupoit de son méaage ; ils étoient
exacts à payer le propriétaire de leur ferme ; ils
vivoient médiocrement du surplus , et se trouvoient
heureux.
L'or perdu ne fut pas réclamé pendant deux ans;
le recteur ne jugea pas qu'il fallût attendre davan-
tage, il le porta au couple vertueux qu'il avoit uni :
Mesenfans, leur dit-il, jouissez du bienfait delà
Providence, et n'en abusez pas : ces douze mille
francs sont actuellement sans produit , vous pouvez
en faire usage ; si par hasard vous en découvrez le
maître, vous devez sans doute les lui rendre : faites-
en un emploi qui , les changeant seulement de na-
DE FAITS MÉMORABLES. 201
ture , n'en diminue point la valeur. » Perrin suivit
ce conseil ; il se proposa d'acquérir la ferme qu'il
lenoit à bail; elle étoit à vendre : on l'estimoit un
peu plus de douze mille francs ; mais , en payant
comptant, il pouvoit espérer de l'avoir à ce prix:
cet argent , qu'ils ne regardoient que comme un
dépôt , ne pouvoit être mieux placé ; et si le maître
se trouvoit un jour , il n'aviroit pas à se plaindre.
Le recteur approuva ce projet ; l'acquisition fut
bientôt faite ; le fermier , devenu propriétaire , don-
na une plus grande valeur à son terrain ; ses champs
mieux cultivés devinrent plus fertiles : il vécut dans
cette douce aisance, qu'il avoit eu l'ambition de
procurer à Lucette. Deux enfans bénirent successi-
vement leur union ; ils prenoient plaisir à se voir re-
vivre dans ces tendres gages de leur amour. En reve-
nant des champs, Perrin trouvoit sa femme qui ve-
noit au-devant de lui , et lui présentoit ses enfans ;
il les embrassoit l'un et l'autre, les quittoit pour ser-
rer son épouse dans ses bras , puis revenoit encore à
eux pour les accabler tour-à-tour de caresses ; l'un
essuyoit la sueur dont son front étoit couvert , l'autre
essayoit de le soulager du poids du hoyau qu'il portoit.
Perrin sourioit de ses foibles efforts, les caressoit de
nouveau , et rendoit grâce au Ciel , qui lui avoit
donné une épouse tendre , et des enfans qui lui res-
sembloient.
Quelques années après, le vieux recteur mourut;
Perrin et Lucette le pleurèrent : ils songeoient avec
attendrissement à ce qu'ils lui dévoient. Cet événe-
ment les fit réfléchir sur eux-mêmes : a Nous mour-
rons aussi , disoient-ils ; notre ferme restera à nos
» enfans ; elle n'est pas à nous : si celui à qui elle
» appartient revenoit, il en seroil privé pour tou-
n jours : nous emporterions le bien d'autrui au tom-
» beau. » Ils ne pouvoient soutenir cette idée ; leur
délicatesse leur fit écrire une déclaration, qu'ils dé-
I 5
202 RECUEIL
posèrent entre les mains du nouveau recteur , et
qu'ils firent signer par les plus notables habitans du
village: cette précaution , qu'ils jugeoient nécessaire
pour assurer une restitution à laquelle ils croyoient
leurs enfans obligés, les tranquillisa.
Il y avoit dix ans qu'ils étoient établis. Perrin ,
après un travail pénible, revenoit un jour dîner avec
son épouse , il vit passer sur la grande route deux
hommes dans une voiture qui versa à quelques pas
de lui ; il courut porter du secours , et offrit les che-
vaux de sa charrue pour transporter les malles; il pria
les voyageurs de venir se reposer chez lui : ils n'é-
toient point blessés. — « Ce lieu m'est bien funeste ,
s'écria l'un d'eux , je n'y puis passer sans éprouver
des malheurs; j'ai fait, il y a douze ans, une perte
assez considérable : je revenois de la foire de Vitré ,
j'emporlois douze mille francs en or, que j'ai perdus.
— Comment, lui dit Perrin , qui l'écoutoit avec at-
tention , avez-vous négligé de faire des recherches
pour les retrouver ? — Cela ne me fut pas possible ; je
me rendois à Lorient , où je devois m'embarquer
pour les Indes ; le temps pressoit ; le vaisseau, prêt
à mettre à la voile, ne m'auroit pas attendu : je ne
pus faire des perquisitions , sans doute inutiles, qui ,
en retardant mon départ , m'auroient apporté un
préjudice beaucoup plus grand que la perte qvie j'a-
vois faite. »
Ce discours fit tressaillir Perrin ; il s'empresse da-
vantage auprès du voyageur ; il le conjure d'accepter
l'asile qu'il lui offre. Sa maison étoit la plus pro-
chaine et la plus propre habitation du village : on
cède à ses instances; il marche le premier pour mon-
trer le chemin ; il rencontre bienlôt sa femme qui,
selon son usage, venoit au-devant de lui ; il lui dit
d'aller promptement préparer un diner pour ses hô-
tes : en attendant le repas , il leur présente des ra-
fraîchissemens , et fait tomber la conversation sur
DE FAITS MÉMORABLES. 2o3
la perte dont l'un s'est plaint; il ne doute point que
ce ne soit à lui qu'il doit une restitution. Il va cher-
cher le nouveau recteur , l'informe de ce qu'il vient
d'apprendre , l'invite à partager le dîner de ses hô-
tes, et à leur tenir compagnie. Celui-ci l'accompagne
et ne cesse d'admirer la joie que ce bon paysan a
d'une découverte qui doit le ruiner.
On dîne ; les voyageurs satisfaits ne savent com-
ment reconnoître l'accueil que leur fait Perrin ; ils
admirent son petit ménage, son bon cœur, sa fran-
chise , l'air ouvert de Lucette , sa candeur , son ac-
tivité ; ils caressent les enfans. Perrin , après le re-
pas , leur montre sa maison , son potager , sa ber-
gerie , ses bestiaux , les entretient de ses champs et
de leur produit ; a Tout cela vous appartient , dit-il
ensuite au premier voyageur. Lorsque ce que vous
avez perdu est tombé entre mes mains, voyant qu'il
n'étoit pas réclamé, j'en ai acheté cette ferme , dans
le dessein de la remettre un jour à celui qui y a de
véritables droits ; elle est à vous: si j'étoismort avant
de vous trouver, monsieur le recteur a un écrit qui
constate votre propriété.»
L'étranger surpris lit l'écrit qu'il lui remet ; il re-
garde Perrin , Lucette et ses enfans : a Où suis-je ,
s'écrie-t-il enfin , et que viens-je d'entendre ? quel
procédé ! quelle vertu ! quelle noblesse ! et dans quel
i^tat les trouvé-je ! Avez-vous quelqu'autre bien que
cette ferme , ajouta-t-il ? — Non , mais si vous ne la
vendez pas , vous aurez besoin d'un fermier , et j'es-
père que vous me donnerez la préférence. — Votre
probité mérite une autre récompense. Il y a douze
ans que j'ai perdu la somme que vous avez trouvée :
depuis ce temps , Dieu a béni mon commerce ; il
s'est étendu , il a prospéré; je ne me suis pas long-
temps aperçu de ma perte ; cette restitution aujour-
d'hui ne me rendroit pas plus riche ; vous méritez
cette petite fortune : la Providence vous en fait pré-
2o4 RECUEIL
sent, ce seroit l'offenser que de vous l'ôter; conser-
vez-la , je vous la donne ; vous pouvez la garder, je
ne la réclamerai point. Quel homme eût agi comme
vous ? »
Il déchira aussitôt l'écrit qu'il tenoit dans ses mains.
« Une si belle action , ajouta-t-il , ne doit point
être ignorée ; il n'est pas besoin de nouvel acte pour
assurer ma cession , votre propriété et celle de vos
enfans ; je le ferai cependant écrire pour perpétuer
le souvenir de vos sentimens et de votre probité.
Perrin et Lucette tombèrent aux pieds du voya-
geur ; il les releva et les embrassa. Un notaire qui fut
mandé écrivit cet acte , le plus beau qu'il eût rédigé
de sa vie. Perrin versoit des larmes de tendresse et
de joie. « Mes enfans , s'écria-t-il , baisez la main
de votre bienfaiteur; Lucette, ce bien est à nous, et
nous pouvons en jouir sans trouble et sans remords. »
181. Turenne , ou le général bienfaisant et
modeste.
M. DE Turenne a eu le bonheur de vivre sous un
ioi juste appréciateur de ses grandes qualités, qui le
combloit de louanges , et l'auroit comblé de bienfaits ,
s'il avoit voulu le souffrir. Toutes les fois qu'il se ren-
doit à la cour , il trouvoit sur sa route un concours
de gens de toutes conditions qui venoient au-devant
de lui. Dans les assemblées, ceux qui avoient l'hon-
neur de le connoître , le montroient des yeux, du
geste et de la voix à ceux qui ne le connoissoientpas.
Sa seule présence , sans train et sans suite , faisoit
sur les âmes cette impression qui attire le respect ,
et qui est le fruit le plus doux et le plus innocent de
la vertu héroïque. La plupart des princes étrangers
faisoient venir son portrait. Etoit-il rien de plus ca-
pable en effet d'exciter le zèle et la vertu de leurs
jeunes guerriers ?
DE FAITS MÉMORABLES. 20 5
Ce grand général n'étoit pas riche, mais combien
étoit-ii généreux ! Voyant quelques régimens fort dé-
labrés , et s'élant secrètement assuré que le désordre
venoit de la pauvreté et non de la négligence des ca-
pitaines , il leur distribua les sommes nécessaires
pour l'entier rétablissement des corps. Il ajouta à ce
bienfait , l'attention délicate de laisser croire qu'il
venoit du roi. Quelle leçon pour les grands !
Un officier éloit au désespoir d'avoir perdu dans
un combat deux chevaux que la situation de ses af-
faires ne lui permettoit pas de remplacer ; Turenne
lui en donna deux des siens , en lui recommandant
fortement de n'en rien dire à personne : « D'autres,
lui dit-il , viendroient m'en demander, et je ne suis
pas en état d'en donner à tout le monde. » Cacher
sous un air d'économie le mérite d'une bonne action,
c'est en relever davantage le prix.
182. L'officier gascon et Coiùert.
Chaque peuple , chaque nation , chaque province
a ses usages, ses allures , ses traits caractéristiques
qui la distinguent et qui prêtent souvent des armes
au ridicule , aux yeux de ceux qui par défaut d'ex-
périence , ne connoissent que les usages de leurs
compatriotes, et n'admettent pour règle du bon ton
et du goût, que les manières qu'ils ont reçues et
adoptées dès leur enfance. La noblesse gasconne ,
par sa gaîté plaisante et bouffonne , par sa franchise
pleine de naïveté , par sa pauvreté insouciante, par
sa bravoure , et plus encore par la vanité qu'elle en
tire , qui lui donne souvent un air de rodomontade ,
a servi long-temps d'amusement à la cour de France
et dans la capitale; nous en rapporterons un exemple,
où cette jactance dans le succès , de la part d'un
jeune officier gascon , donna lievi à une scène plai-
.sante chez le ministre (lolbert.
2o6 RECUEIL
Cet officier ayant obtenu de Louis XIV , pour ré-
compense d'une action courageuse au siège d'Ypres
en 1678, une gratification de quinze cents livres,
va trouver M. Colbert , pour qu'il lui fasse compter
cette somme. Ce ministre étoit à dîner avec trois ou
quatre seigneurs. Le Gascon , sans se faire annon-
cer, entre dans la salle à manger, avec la hardiesse
qu'inspire l'air de la Garonne ; et avec un accent qui
ne démentoit pas son pays , il s'approche de la table ,
apostrophant les convives d'un ton d'importance :
« Messieurs, avec votre permission, lequel de vous
» autres est Colbert ? C'est moi, monsieur, répondit
« Colbert avec un air de considération , qu'y a-t-ii
» pour votre service ? Hé ! pas grand'chose , répliqua
» le Gascon en élevant le ton , pas grand'chose ; un
» petit ordre du roi pour me compter cinq cents
» écus. »
M. Colbert , qui étoit d'humeur de se divertir ,
pria le Gascon de se mettre à table , lui fit donner
un couvert, et lui promit de le faire expédier après
le dîner. Le Gascon accepta l'offre sans faire de façon,
mangea comme quatre ; après qvioi , M. Colbert fit
venir un de ses commis , qui mena M. l'officier au
bureau , oîi on lui compta cent pistoles. Comme ii
dit qu'il en devoit toucher cent-cinquante , le com-
mis lui répondit : 0 II est vrai , mais on en retient
cinquante pour votre dîner. — Cadedis , s'écria le
(iascon , cinquante pistoles pour un dîner ; je ne
donne que vingt sous à mon auberge. — Je le crois,
dit le commis , mais vous ne mangez pas avec M. Col-
l)ert , et c'est cet honneur-là qu'on vous fait payer.
— Hé bien , répondit le Gascon , puisque cela est
ainsi, gardez tout, ce n'est pas la peine que je prenne
cent pistoles ; j'amènerai demain un de mes amis
dîner ici , et cela sera fini.
On rapporta ce discours à M. Colbert, qui admira
«elle gasconnade ; il fit compter les cinq cents écus
DE FAITS MÉMORABLES. 20^
à cet officier , qui n'avoit peut-être pour lors que
cela pour tout bien , et lui rendit mille bons offices
dans la suite. On en fit l'histoire à Louis XIV , qui
en rit beaucoup.
i83. La faute d'un grenadier français giorieuse-
ment expiée.
Dans l'armée de Catinat , un capitaine de grena-
diers du régiment de la Feuillade . étoit si chéri de
sa compagnie , que la seule crainte de lui déplaire la
contenoit mieux dans le devoir que n'auroit fait au-
cune punition. Cependant un gi'enadier s'oublia ; et ,
ce qui fut regardé comme un phénomène, il commit
une faute si grave, que son capitaine , pour l'en pu-
nir , lui ordonna de rester au camp au moment que
la compagnie partoitpourun détachement de guerre;
mais le soldat désespéré . lui dit de ce ton qui déchire
une ame généreuse : Faites-moi mourir , et nenie
déshonorez pas. Pénétré de ce cri de l'héroïsme ,
l'officier lui permit de suivre , en affectant toutefois
une indifférence qui les afTîigeoit tous les deux éga-
lement. Les troupes se rassemblent , on part . on ar-
rive à l'ennemi ; on se bat , et comme l'affaire , qui
fut très-vive, finissoit , l'intrépide grenadier, qui
s'étoit signalé à côté de son capitaine , eut la gloire
de lui sauver le coup mortel , dont il fut lui-même
atteint; et il s'écria en tombant: O mon capitaine !
ai-je recouvré votre estime? En vairrl'officier éperdu
.se précipite sur lui . comme pour le retenir à la vie
parses gémissemensetses pleurs; il n'étoit déjà plus.
IMais cette magnanimité ne doit point surprendre
dans un soldat conduit par l'honneur et rattache-
ment à son chef.
Un de ces braves , appelés dans nos troupes (es
Enfans de iajoie. ayant été condamné à mort pour
208 RECUEIL
crime de maraude, ses camarades consternés sup-
plièrent le général de le leur abandonner , en l'as-
surant qu'ils sauroient bien mieux le punir. Eh !
comment vous y prendrez -vous ? dit le général.
En tui faisant faire la soupe , répondirent-ils ,
lorsque nous irons à Venncmi. Le grenadier fut ab-
sous et devint le modèle de son corps, qui l'étoit lui-
même de tous les autres régimens , parce que le co-
lonel qui avoit la magnamité de Catinat , ne le con-
duisoit que par l'honneur. C'est dans ce même esprit
que le duc de Richelieu, vainqueur de Mahon , n'a-
voit établi dans son camp d'autre peine , que celle
de ne pas pouvoir monter à son tour la tranchée :
aussi vit-on la discipline bientôt rétablie, et les sol-
dats français faire à ce siège mémorable plus que
n'auroient fait les Titans.
184. La fermeté du magistrat.
Une fidélité inviolable à l'égard de nos rois , un
amour de la justice à l'épreuve de tout , une intrépi-
dité héroïque dans les plus grands dangers, ont ca-
ractérisé dans tous les temps nos magistrats. Achille
de Harlai , premier président , menacé du dernier
supplice par des séditieux : « Je n'ai , dit-il , ni tête,
ni vie , que je préfère à l'amour que je dois à Dieu ,
au service que je dois au roi, et au bien que je dois
à ma patrie. »
Dans la journée des Barricades , il ne répondit aux
injures et aux menaces des principaux auteurs de la
ligue que ces paroles si dignes de louanges : « Mon
ame est à Dieu , mon cœur au roi , et mon corps
entre les mains de la violence , pour en faire ce qu'elle
voudra. »
Quand Bussi Le Clerc eut l'audace d'entrer dans
la grand'chambre pour faire la liste de ceux qu'il di-
LE FAITS MÉMORABLES. 209
soit avoir ordre d'arrêter , et qu'il eut nommé le pre-
mier président et dix ou douze autres, tout le reste
de la compagnie se leva et les suivit généreusement
à la Bastille.
i85. Nobtô désintéressement de M. Le Pelletier.
Un président à Mortier ayant offert la démission
de sa charge , dans l'espérance de la faire tomber à
son fils, Louis XIV, qui avoit promis à M. Le Pelle-
tier , alors contrôleur général, de lui donner la pre-
mière qui vaqueroit, lui proposa celle-ci. M. Le Pel-
letier, après avoir fait ses très-humbles remercîmens,
ajouta que le président qui se démettoit avoit im fils,
et que sa majesté avoit toujours été contente de la
famille. « On n'a pas coutume de me parler ainsi ,
reprit le roi , surpris d'une telle conduite , et d'une
telle générosité , ce sera donc pour la première oc-
casion. » Un si noble désintéressement fut récom-
pensé deux ans après. C'est véritablement connoîlre
le prix de l'équité , que de lui sacrifier son propre
intérêt.
186. La vraie gloire est inséparable de ta justice.
Henri IV , ce monarque dont tous les bons Fran-
çais ne parlent qu'avec sensibilité, ne faisoit pas con-
sister la grandeur et la gloire dans l'élévation de sa
puissance , mais dans le bon usage qu'il en savoit
faire. On lui reprochoit un jour le peu de pouvoir
qu'il avoit à la Rochelle : « Je fais , repartit-il , dans
cette ville tout ce que je veux , parce que je ne fais
que ce que je dois. »
JeinI , roi de France , sollicité de violer un traité :
« Si la bonne foi et la vérité , dit-il . étoient bannies
de tout le reste de la terre , elles devroieut se relrou-
210 RECUEIL
ver dans le cœur et dans la bouche des rois. » La vé-
ritable grandeur et la solide gloire d'un souverain
ne consistent pas dans l'étendue de son pouvoir ,
mais dans le bon ou le mauvais usage qu'il en fait.
187. démence du roi Robert.
On ne lit point sans être touché et édifié , un trait
de bonté du roi Robert. Quelques complices d'une
conjuration formée contre ce prince , ayant été arrê-
tés , ils avouèrent leur crime , et donnèrent toutes
les marques d'un sincère repentir. Cependant la cour
des seigneurs les condamna à la mort , sans vouloir
révoquer la sentence. Robert seul fut touché de com-
passion , et força son conseil à souscrire au pardon
par vin pieux stratagème. Il envoya son confesseur à
ces coupables malheureux, et les fit admettre le len-
demain à la communion ; puis adressant la parole à
ses conseillers , il leur dit : « Vous conviendroit-il
d'envoyer à l'échafaud ceux que Jésus-Christ vient
de recevoir à sa table. »
188. L'humanité et ta honte sont la gloire d'un
général.
Jamais général ne s'est comporté avec plus de mo-
dération dans ses victoires , et n'a fait la guerre avec
plus de ménagement que le célèbre ïurenne ; il épar-
gnoit toujours le pays ennemi autant qu'il le pou-
voit, conservant les fruits de la terre pour les gens
de la campagne , dont il plaignoit la triste destinée.
Aussi les ennemis avoicnt-ils conçu pour lui une
vénération pleine de tendresse ; ils le pleurèrent à
sa mort autant que les Français mêmes ; et les Alle-
mands n'ont jamais voulu labourer l'endroit où il a
DE FAITS MÉMORABLES. 211
été tué, comme si l'effusion de son sang avoit rendu
cet endroit sacré ; il est encore en friche , et les pay-
sans le montrent aux voyageurs , ainsi qu'un arbre
fort vieux qui est auprès , et qu'ils n'ont pas voulu
couper.
189. La confiance sans réserve est ie prix de ta
tonne foi.
La plupart des princes d'Allemagne traitèrent
avec M. le vicomte de Turenne , personnellement
pour leurs intérêts, sans demander aucune garantie.
Les républiques , même les plus soupçonneuses , se
croyoient en assurance , dès qu'il leur avoit donné
su parole. Un jour qu'il étoit dans la Souabe, ayant
fait approcher son armée près du lac de Constance,
pour mettre à contribution quelques terres de la
maison d'Autriche ; les Suisses qui pouvoient crain-
dre que , sous prétexte de porter la guerre dans le
pays de l'empereur , on entrât dans le leur à l'im-
proviste, lui envoyèrent des députés pour lui décla-
rer, qu'ils avoient tant de confiance dans sa bonne
foi, qu'ils ne feroient aucune levée de troupes , s'il
vouloit les assurer qu'il ne viendroit point chez eux ;
qu'avec tout autre ils prendroieut les plus grandes
précautions ; mais qu'avec lui , ils se contenteroient
de sa parole.
190. La vraie bienfaisance et la délicatesse sont
inséparables.
M. de Turenne étoit ingénieuxà trouver les moyens
d'épargner à ceux (ju'il obligcoit, la honte de rece-
voir. Etant encore fort jeune, il apprit qu'un gen-
tilhomme devenu pauvre , pour avoir dépensé tout
son bien à l'armée, n'étoit pas en état de remonter
convenablement ses équipages il s'avisa de troquer
212 RECUEIL
des chevaux avec lui , et de lui en donner d'excellens •
pour de très -médiocres , faisant semblant de ne s'y
pas conuoître.
Un jour , ayant touché beaucoup d'argent d'une
charge dont la cour lui avoit permis de disposer , il
assembla cinq ou six colonels, dont les régimens
étoient délabrés ; et leur laissant croire que cet ar-
gent vcnoit du roi , il le leur distribua à proportion
de leurs besoins. Quel modèle pour les personnes
nobles ou élevées en dignités !
191. Le ministre patriote.
CoLBEBT aimoit tendrement sa patrie. Un jour, à
Sceaux , jetant un coup d'œil sur les campagnes , on
vit ses yeux se baigner de larmes; et sur ce qu'on lui
en témoigna de l'étonnement : « Je voudrois, dit-il ,
» pouvoir rendre cette France heureuse , et qu'éloi-
» gné de la cour , disgracié ^ sans appui , sans oré-
» dit , l'herbe crût dans mes cours. » Qu'on aime à
contempler les larmes d'un grand homme ! qu'on
aime à le voir ainsi se rapprocher du peuple par la
sensibilité , tandis qu'il s'élève au-dessus des autres
hommes par la hauteur de son génie !
Le cardinal Mazarin savoit fort bien ce que valoit
Colbert. Dans ce moment terrible où l'éternité qui
s'ouvre à nos yeux , étouffe nos passions , et nous
presse de donner un dernier instant à la justice et à
la vérité , Mazarin adressa ces paroles à Louis XIV :
« Sire , je vous dois tout ; mais je crois m'acquitter
» en partie en vous donnant Colbert. » Témoignage
honorable , vérité touchante ! Le plus beau don , le
seul qu'on puisse faire à un grand monarque , c'est
un homme capable de connoître les devoirs du sou-
verain , et digne d'en partager le fardeau.
DE FAITS MÉMORABLES. ;2l3
192. Les grands hommes , religieux observateurs
des lois de l'Egiise.
Le maréchal de Catinat , pour en imposer à ses
troupes , eut recours à la plus efficace de toutes les
leçons, l'exemple. On le vit à la tête de ses officiers,
aller demander à l'évêque de Casai , la permission
d'être dispensé des abstinences légales, dont l'obser-
vation est si difficile pour des hommes qui n'ont pas
le choix des alimens. Cet acte de soumission , qui en
étoit un de sagesse , ainsi que toute sa conduite en
Italie , y furent généralement admirés. Voilà un
Français d'une rare prudence , disoit le pape ,
c'est-à-dire, un des meilleurs juges de cette vertu,
la plus nécessaire à la cour de Rome.
jgS. Equité de Chariemagne envers un prélat.
Nos rois avoient autrefois , dans plusieurs abbayes
ou maisons épiscopales , le droit de gîte pour eux et
leur suite. C'étoit souvent une charge imposée par
les donations faites aux abbayes ou aux évêchés.
Chariemagne passa si fréquemment par la maison
d'un prélat assujetti à ce droit, que les dépenses aux-
quelles il donna lieu, ruinèrent l'évêque , d'ailleurs
généreux, et qui n'épargnoit rien pour bien recevoir
son maître. L'empereur qui se servoit de son droit ,
sans faire attention aux suites , y revint encore , et
voyant l'évêque fort occupé à donner des ordres pour
faire balayer et nettoyer les salles, les salions, les
chambres et antichambres , ne put s'empêcher de
lui dire : « Eh ! vous prenez trop de peine ; laissez là
» les soins dont vous vous occupez : tout n'esi-il pas
» assez net ? — Sire , répondit l'évêque , il ne s'en
» faut guère ; mais j'espère qu'aujourd'hui fout le
» sera de la cave au grenier. » Charles , qui comprit
2l4 RECUEIL
le reproche , lui dit en souriant : • Ne vous embar-
» rassez pas, monsieur l'évêque, j'ai la main aussi
» bonne à donner qu'à prendre. » Et sur-le-champ
ce prince unit une terre considérable à l'évêché.
194. La modestie excuse tes offenses.
On offroit au maréchal de Catinat de mettre entre
ses mains les preuves des intrigues secrètes qu'on
a voit tramées contre lui; il rejeta les offres et les
délations. Arrivé à Versailles , il eut avec le roi vin
de ces entretiens secrets dont les courtisans comptent
les instansavec autant d'inquiétude que d'impatience.
L'accueil que lui fit Louis XIV, en se séparant de
lui , n'étoit pas propre à les rassurer. On sut bientôt
qu'il ne s'étoit plaint de personne , quoique le roi
l'eût pressé de s'expliquer : « Ceux qui ont cherché
» à me nuire , avoit-il dit, peuvent être fort utiles à
» votre majesté : j'ai été pour eux un objet d'envie;
» miais leur inimitié contre moi ne les empêchera
» pas de faire leur devoir. »
igS. Le général désintéressé.
On a souvent cité une réponse que M. de Catinat,
dans le temps de sa plus grande faveur , fit à Louis XIV.
Ce monarque, après l'avoir entretenu sur les opéra-
tions de la guerre , lui dit avec cette grâce qu'il sa-
voit mettre dans tous ses discours , et qui étoit un de
ses dons particuliers : « C'est assez parler de mes
» affaires, en quel état sont les vôtres ? — Sire, ré-
» pondit Catinat , grâces aux bontés de votre ma-
» jesté, j'ai tout ce qu'il me faut. « Voilà , dit le roi ,
» le seul homme de mon royaume qui m'ait tenu ce
» langage. » En effet . madame de Mainlenon avouoit
qu'il étoit le seul qui n'eût rien demandé. « Je ne
DE FAITS MÉMORABLES. 2l5
veux pas , disoif-il en se servant d'une expression
heureuse et énergique , ressembler à ces serviteurs
qui salissent leur attachement pour leur maître ,
en demandant qu'on augmente leurs gages. >
196. Force guerrière.
L'aktiqbité païenne nous a donné des exemples de
la force guerrière , bien dignes de nos éloges et de
notre admiration ; mais serons-nous insensibles à
ceux de nos concitoyens? On a vu un roi de France ,
aussi célèbre par sa piété que par sa valeur, ( Saint
Louis ) soutenir tout seul dans ïaillebourg , sur un
pont, l'altaque d'une armée entière : une pleine
victoire , fruit d'une action si héroïque , força le roi
d'Angleterre à repasser une seconde fois la mer en
fugitif.
M. de Turenne, ce capitaine accompli , défendit
durant trois heures entières la barricade du pont-
levis de Gergeau , petite ville entre Orléans etGien ,
sur le pont de laquelle les ennemis auroient pu pas-
ser la Loire , et surprendre la cour à Gien , où
Louis XIV, enfant, étoit avec le cardinal Mazarin.
Un a vu à Sénef , dans la plus grande horreur du
combat, M. de Villars soutenir lui seul l'effort d'un
bataillon ennemi , blessé et obstiné à perdre tout
son sang plutôt que son poste. Ces trois héros ne
sont-ils pas comparables à cet Horatius Coclès, dont
l'Italie et la Grèce avoient regardé le courage comme
l'étonnement de l'univers ?
Le jeune BoufTlers , à l'âge de dix ans , a une jam-
be cassée dans la journée de Detfingue, il la fait cou-
per sans se plaindre , et meurt de même : exemple
d'une fermeté rare parmi les guerriers , et presque
unique à cet âge.
2l6 RECUEIL
Le marquis de Beauveau , dans le siège d'Ypres ,
est percé d'un coup mortel ; accablé de douleurs
incroyables , et entouré de nos soldats , qui se dis-
putoient l'honneur de le porter , il leur disoit d'une
voix expirante « Mes amis , allez où vous êtes nessai-
» resj, allez combattre, et laissez-moi mourir.» Ces
guerriers n'égalent-ils pas Epaminondas , tirant le
fer de sa plaie mortelle ?
197. Intrépidité et prudence de Tannegui du
Châtei.
Lorsque le duc d'Orléans et le duc de Bourgogne
se disputoient la régence , sous Charles VI , que quel-
ques accès de démence avoient mis hors d'état de
gouverner, Philippe de Villiers-l'Isle-Adam , gou-
verneur de Pontoise, se déclara partisan du dernier.
Il entra secrètement à la faveur de la nuit dans la
ville de Paris avec huit cents chevaux , et y com-
mit beaucoup de désordres. Tannegui du Châtei ,
qvii en étoit prévôt, entendant le bruit, courut au
palais pour prendre le dauphin Charles VII dans
son lit , l'enveloppa dans sa robe de chambre , et
l'épée à la main , le porta à la Bastille , et de là à
IVlelun.
198, Du mépris des richesses.
Jamais grand seigneur ne fut moins attaché à l'ar«
gent que le duc de Montmorency. Jouant un jour ,
il se trouva sur la table environ 3ooo pistoles. Un
pauvre gentilhomme qui étoit présent, dit tout bas
à un de ses amis , que cette somme feroit sa fortune.
Le duc feignit de ne point entendre ; mais l'ayant
gagnée un moment après , il alla auprès du gentil-
homme : Je voudrais , lui dit-il , que votre for-
tune
DE FAITS MÉMORABLES. 2 1 7
. tune fût 'plus grande , et il le pria de recevoir
cette somme.
Le mépris de l'argent se trouve quelquefois chez
des hommes d'autant plus excusables d'être intéres-
sés, qu'ils ont à peine le nécessaire. M. le duc de
Montmorency étant à 31ontpellier , et voulant éviter
d'être suivi d'une troupe de soldats qui se disposoient
à l'accompagner avec leurs acclamations ordinaires,
s'avisa de leur jeter des poignées d'argent ; mais ces
soldats , sans s'arrêter à le ramasser , ne l'abandon-
nèrent point, et l'escortèrent jusqu'à ce qu'il fût
rentré chez lui , en criant : Vive Montmorency !
Ce seroit bien à tort qu'on croiroit que les exem-
ples de désintéressement que Tantiquité nous a four-
nis sont au-dessus de nos forces , et que dans le siè-
cle où nous vivons , nos moeurs ne comportent plus
une vertu si mdle et si robuste. On peut en citer
plusieurs exemples modernes.
Le grand Turenne ne sut-il pas se garantir de la
passion de l'argent , dans un siècle où ce vice fut
le plus dominant ? content de son patrimoine , qu'il
employoit au service de son prince et de sa patrie ,
il ne chercha jamais à l'agrandir , surtout aux dé-
pens d'autrui. Le cardinal .^lazarin , maître des grâ-
ces , voulant reconnoîlre les services qu'il avoit ren-
dus à la couronne , et en faire le principal appui de
son ministère , lui offrit le duché de Château-Thier-
ry. 11 est peu de cadets, de qvielque maison que ce
soit, qui n'eussent accepté l'offre avec joie. Néan-
moins , comme ce duché étoit du nombre des terres
que le conseil avoit proposé de joindre ensemble pour
faire l'équivalent que l'on devoit donner au duc de
Bouillon son frère , en échange de Sedan , il remer-
cia le cardinal ; quoique celui-ci l'assurât qu'on
remplaceroit ce duché par quelqu'autre terre , il le
refusa toujours avec la même générosité ; sa libéra-
Manuel. K
ai8 RECUEIL
lité étoit telle, qu'à sa mort on ne trouva chez lui<
que quinze cents livres d'argent comptant.
Le maréchal de Boucicaut ne laissa qu'un fiU âgé
de trois ou quatre ans, qui fut depuis maréchal de
France et gouverneur de Gênes. Il ne s'étoit pas
soucié de lui amasser de grands biens. Ses amis le
blâmoient un jour de n'avoir pas profité de la faveur
du roi Jean son maître. « Je n'ai rien vendu , leur
• répondit - il de l'héritage de mes pères ; je n'y ai
» rien non plus ajouté ; si mon fils est homme de
> bien , il en aura assez ; mais s'il ne vaut rien , il
» aura trop , et ce sera grand dommage. » Belle le-
çon pour les jeunes officiers.
Le connétable du Guesclin , à qui ses belles actions
ont mérité les faveurs de trois rois , Jean I , Char-
les V et Charles VI , avoit un souverain mépris pour
l'argent ; il ne le recevoit de la libéralité du roi, que
pour le distribuer à ses soldats. Quoiqu'il se fût trou-
vé dans des occasions prochaines d'accumuler de
grands biens , il en laissa moins à sa famille qu'il n'en
avoit reçu d'elle.
Le maréchal de Faber étoit si peu attaché aux ri-
chesses, qu'il sacrifioit généreusement tout son bien
au service du roi : dans beaucoup d'occasions il fai-
soit travailler les soldats, et élever des fortifications
à ses dépens. Lorsque son épouse ou ses plus intimes
amis lui représentèrent que par ses dépenses il ôtoit
à sa famille un bien qu'il étoit obligé de lui conser-
ver , il répondit : • Si pour empêcher qu'une place
» que le roi m'auroit confiée ne tombât au pouvoir
» des ennemis, il falloit mettre à une brèche que
» je verrois faire, ma personne, ma famille et tout
mon bien , je ne balancerois pas à le faire. •
L'iiLTJSiRE Jean de la Vacquerie , premier président
du parlement de Paris, mourut dans une si grande
DE FAITS MÉMOBABLES. 219
pauvreté , que le roi Louis XI prit soin de sa famille,
et l'établit à ses dépens.
Les siècles futurs accuseront-ils ces grasids hom-
mes qui ont montré tant de mépris pour les ri-
chesses, d'avoir avili ou la noblesse de leur nais-
sance , ou la dignité de leur rang? Ne sont-ce pas
au contraire ces qualités mêmes qui les ont rehaus-
sés davantage, et qui leur ont attiré plus univer-
sellement l'estime , l'amour et l'admiration de la
postérité ?
199. Le duc de Bourgogne et La Fontaine.
Le duc de Bourgogne, le petit-fîls de Louis XIV ,
l'élève de Fénélon , dont toute la France regretta la
perte, n'avoit encore que douze ans, lorsqu'appre-
nant la conversion du célèbre La Fontaine , et son
renoncement au profit qui devoit lui revenir d'une
édition de ses Contes en Hollande , il lui envoya une
bourse de cinquante louis. Le gentilhomme qui en
fut le porteur, dit à La Fontaine de la part du prince,
que c'étoit tout l'argent qu'il avoit pour le présent ,
mais qu'il ne s'en tiendroit pas là. Quelle bénédic-
tion pour un royaume , et quel présent du Ciel ,
qu'un prince de ce caractère !
200. Le sage se contente de -peu.
Le duc de Bourgogne , pénétré des vertus que Fé-
nélon lui inspiroit , avoit vin éloignement extrême
3our tout faste, et pour toute dépense inutile. On
lui proposoit d'embellir un appartement par des
cheminées plus ornées et plus à la mode : comme
In'y avoit pour cela aucune nécessité, il aima mieux
ionserver les anciennes. Un bureau de quinze cents
[ivres, qu'on lui conseilloit d'acheter, lui parut d'un
220 RECUEIL
trop grand prix; il en fit chercher un dans le garde-*
meuble, et il s'en contenta : il en étoit ainsi de tout,
et le motif de ces épargnes étoit de faire de plus
grandes libéralités.
Arnaud d'OssAT , ce prélat si célèbre par son adresse
merveilleuse dans les négociations, quoiqu'il ne fût
pas meublé à beaucoup près en cardinal , ne voulut
pas accepter l'argent, le carrosse et les chevaux, ni
le lit de damas rouge que le cardinal de Joyeuse lui
envoya présenter trois semaines après sa promotion ;
« Car , dit-il , encore que je n'aie point tout ce qu'il
» me faudroit pour soutenir cette dignité, si est-ce
» que je ne veux pas pour cela renoncer à l'absti-
» nence et modestie que j'ai toujours gardée. » Une
telle disposition est bien plus rare et bien plus esti-
mable qu'un magnifique équipage , et qu'un riche
ameublement.
Le chevalier Bayard sut se contenter de peu , et
montra toujours une grande indifférence pour les
richesses. Ayant enlevé aux Espagnols une somme
de i5ooo ducats, il prenoit plaisir à les remuer sur
sa table, et s'adressant à ses soldats : « Camarades,;
leur dit-il gaîment, ne sont-ce pas là de belles dra-i
gées , et ne vous donnent-elles pas quelque envie!
d'en goûter ?» Le capitaine Tardieu s'écria seul du
milieu de la troupe : « Que nous serviroit d'en vou-!
loir tàter ? c'est un mets qui n'est pas pour nous. » j
Puis baissant la voix: « Si j'avois, ajouta-t-il, lai
moitié de cet argent , je serois heureux et homme,
de bien toute ma vie. » Bayard le prit au m«t ; et
en lui comptant la moitié de la somme , il lui fit
promettre de tenir sa parole. Le reste fut distribué
aux autres officiers et aux soldats.
DE FAITS MhiiOfiABLES. 2:2 1
•201. Le honheur est V apanage delà médiocrité.
Ce n'est point parmi les grands et les riches que
se trouve la félicité , mais plutôt parmi les pauvres
et les gens d'une fortune médiocre. L'exemple sui-
vant en est une preuve.
Le maréchal de Montmorency, voyageant dans le
Languedoc , suivi de quelques gentilshommes , s'en-
tretenoit avec eux de ce qui peut faire le bonheur
de la vie. Il aperçut dans le même instant quatre
laboureurs assis au loin sur l'herbe, qui dînoient à
l'ombre d'un buisson. La curiosité le prit de s'en
approcher , et leur ayant fait plusieurs questions , il
les pria de lui avouer sincèrement s'ils étoient heu-
reux. Il y en eut trois qui répondirent qu'ils l'étoient,
parce qu'ils avoient une femme et des enfans sages
et laborieux. Le maréchal demanda au quatrième ,
s'il étoit aussi content que ses compagnons. Le bon
homme répondit, qu'il seroit heureux, s'il avoitles
moyens d'acquérir un héritage que sesparens avoient
lautrefois possédé : « Si tu l'avois , reprit le duc, te
icroirois-tu parfaitement heureux ? — Autant , ré-
pondit-il, que je puis l'être. » Alors, W. de Mont-
morency se tournant vers un de ses gentilshommes :
« Je vous prie que je puisse dire avoir rendu un
homme heureux, une fois en ma vie. » Il lui fit
idonner deux cents pistoles, qui étoient la somme
nécessaire pour acheter l'héritage que le laboureur
souhaitoit.
202. Modestie des grands fiommes.
Personne n'a jamais remarqué qu'il soit échappé
à M. de ïurenne la moindre parole qu'on pût soup-
çonner de vanité. Remportoit-il quelque avantage ?
à l'entendre, ce n'étoit pas qu'il fût habile, mais
3
22 3 RECUEIL
que l'ennemi s'étoil trompé. Rendoit-il compte d'une
bataille ? il n'onblioit rien, sinon que c'étoit lui qui'
l'avoit gagnée. Racontoit-il quelques-unes de ces ac-
tions qui l'avoient rendu si célèbre ? on eût dit qu'il
n'en avoit été que le spectateur , et l'on doutoit si
c'étoit lui qui se trompoit ou la renommée. Reve-
noit-il de ces glorieuses campagnes qui rendront son
nom immortel ? il fuyoit les acclamations populai-
res ; il rougissoit de ses victoires ; il n'osoit presque
aborder le i-oi , parce qu'il étoit obligé par respect ,
de souffrir patiemment les louanges dont sa majesté
ne manquoit jamais de l'honorer.
Le cardinal Mazarin avoit fait faire une relation
de la journée de Bleneau , qui, selon l'expression
de la cour, avoit remis la couronne sur la tête du
jeune Louis XIV : elle commençoit par le conseil
que M. deTurenne avoit donné au maréchal d'Hoc-
quincourt, et dont le mépris avoit causé son entière
défaite. Le vicomte pria le cardinal d'ôter cet article
avant qu'on l'imprimât ; il lui représenta que ce ma-
réchal avoit déjà assez de chagrin d'avoir été battu,
sans l'augmenter encore par une circonstance si mor-
tifiante ; mais c'étoit au fond pour épargner sa mo-
destie, et pour qu'on s'occupât moins de la gloire
qui lui revenoit de cette fameuse journée. Le cardi-
dinal eut égard à sa prière , et l'article fut supprimé.
Du GtiESCLiN, qui porta avec honneur l'épée de
connétable sous le règne de Charles V, et à qui ee
prince donna le principal commandement de ses ar-
mées , disoit ordinairement, que la gloire , cette
noble passion, qui touche le 'plus sensiblement les
cœurs des héros , se devoit partager entre les hom-
mes aussi-bien que les richesses; il en faisoit tou-
jous retomber une partie sur ceux qui l'avoient ac-
compagné dans une action.
DE FAITS MÉMORABLES. 22 3
2o3. Les titres d'honneur sont dans ia vertu
même.
Tout ce qui est extérieur à l'homme , tout ce qui
peut appartenir aux bons et aux méchans , ne le
rend point véritablement estimable ; c'est par le
coeur qu'il faut juger de lui ; c'est de là que partent
les grands desseins, les grandes actions, les grandes
vertus. On est esclave de la grandeur , dès qu'on la
désire, et on est au-dessus d'elle, quand on ne la
recherche pas.
NoTJS avons rapporté ci-devant ( n" io3. ) le refus
que le maréchal de Fabert fit du cordon bleu en
1662, parce qu'il falloit affirmer des degrés de no-
blesse qu'il n'avoit pas. Louis XIV , loin d^sn être
offensé , admira la modestie du maréchal , et dans
une lettre écrite de sa propre main, il le louoit en
ces termes : • J'ai un regret sensible de voir qu'un
» homme qui , par sa valeur et sa fidélité , est par-
» venu si dignement aux premières charges de ma
» couronne , se prive lui-même de cette nouvelle
p marque d'honneur , par un obstacle qui me lie
» les mains ; ainsi , ne pouvant rien faire davantage
» pour rendre justice à votre vertu , je vous assure-
» rai du moins, par ces lignes, que ceux à qui je
» vais distribuer le collier, ne peuvent jamais en
I» recevoir plus de lustre dans le monde, que le re-
!» fus que vous en faites par un principe si géné-
I» reux, vous en donne auprès de moi. » Par où ce
prince déclaroit formellement que la vertu est bien
■supérieure aux titres , puisqu'ils n'en sont en effet
que la récompense.
Charles ÏX ayant demandé au maréchal de Ta-
vannes , à qui l'on pourroit donner le gouvernement
le la Provence qui venoit de vaquer , le maréchal
iui répondit : t Sire, donnez-le à un homme de bien
I 4
224 RECUEIL
qui ne dépende que de vous. » La conversation
n'alla pas plus loin. Quelques jours après, le roi le '
manda , et lui dit qu'il avoit profité de l'avis qu'il
lui avoit donné , et qu'il avoit pourvu du gouverne-
ment de Provence , un homme tel qu'il avoit con-
seillé de le choisir. Sa majesté ajouta aussitôt , que
c'étoit à lui-même qu'il faisoit ce présent. Le remer-
cîment de ïavannes fut singulier : « Je fais , dit-il ,
beaucoup plus pour vous, en acceptant cette digni-
té, que vous ne faites pour moi en m'y élevant. »
Et il reçut avec assez d'indifférence et de froideur
les complimens qu'on vint lui faire à cette occasion.
Rien de plus brillant aux yeux des hommes que
les grandes dignités, rien de plus pénible quand on
veut en remplir les devoirs.
204. Ciotaire et saint Eloi.
Clotaire II voulant avoir une chaise ornée d'or et
de pierreries , ne trouva aucun de ses ouvriers qui
put s'en former une idée semblable à la sienne et
l'exécuter. Bobon , son trésorier , ne balança pas à
dire au roi qu'il avoit trouvé l'homme que sa ma-
jesté cherchoit : sur son témoignage , le prince fit
donner à Eloi la quantité d'or et de pierreries qu'on
jugea nécessaire. Eloi aussitôt se mita l'ouvrage , et
bientôt après , au lieu d'une chaise qu'on attendoit ,
il en présenta deux au roi. A la vue de la première ,
Clotaire admira fort son industrie et sa dextérité ;
mais il admira beaucoup plus sa fidélité, quand il vit
qu'il avoit pu en faire une seconde par son écono-
mie dans l'emploi de ce métal précieux. Ayant re-
connu en lui autant d'esprit que d'adresse et de dé-
sintéressement, il crut devoir l'attacher à son servi-
ce ; il le retint donc à la cour , et lui donna dès lors
une grande part dans sa confiance : il le logea dans
DE FAITS MÉMORABLES. 225
son palais , et se faisoit un plaisir singulier de le voir
travailler.
Plus Clotaire voyoit Eloi , plus il étoit charmé de
ses belles qualités , et plusilestimoitsavertu. Croyant
qu'un homme d'une si rare probité étoit propre à
autre chose qu'à façonner les métaux , il résolut de
l'employer aux affaires de l'Etat. Pour se l'attacher
plus fortement , il lui proposa de prêter le serment
de fidélité ordinaire sur les saintes reliques. Eloi ,
assuré des dispositions de son cœur, promettoit bien
de demeurer fidèle; mais craignant de jurer en cette
occasion sans nécessité , contre la défense de Jésus-
Christ, il ne pouvoit se résoudre à faire le serment
que le prince exigeoit. Clotaire ne sachant à quoi
attribuer ce refus , insista à demander le serment ;
Eloi s'en défendit avec toute l'humilité possible , et
lâcha de justifier sa répugnance à jurer. Le roi ne
recevant pas ses excuses , l'en pressa encore davan-
tage , et témoigna d'être choqué de sa résistance.
Alors Eloi appréhendant d'offenser Dieu , ou de dé-
plaire au roi , ne put s'empêcher de verser des lar-
mes. Le prince s'en aperçut, et lui dit que cette dé-
licatesse de conscience Tassuroit plus de sa fidélité ,
que tous les sermens qu'il eût pu faire (i).
Oui et non doivent être l'assurance de la vérité
qu'un chrétien affirme. La meilleure manière d'ho-
norer le serment, est de ne s'en servir ni fréquem-
ment , ni indiscrètement ; mais seulement dans les
occasions importantes. Le serment , pour être légiti-
me, doit, selon le prophète Jérémie, avoir ces trois
qualités, d'être fait dans la vérité, dans le jugement,
et dans la justice : Jurahis in veritate , et in judi-
cio , et injustitia.
Comment ne tremble-t-on pas , quand on prend
{i) Eloi devint évêque de Noyon en 640 , parut avec éclat au con-
cile de Chàlons CD 644, et après avoir prêche le christianisme aux
peuples idolâtres , il mourut en odeur de sainteté en G5g.
K 5
2 26 RECUEIL
Dieu à témoin d'une chose fausse, ou dont on n'est
pas assuré ? Il faut avoir perdu sa religion et sa cons-
cience. La délicatesse des païens à l'égard des ser-
mens , doit faire la honte des chrétiens : quelques-
uns d'entr'eux auroient cru non - seulement désho-
norer la majesté de leurs dieux , en jurant légère-
ment , mais même en employant le nom de Jupiter
dans les conversations et dans les discours familiers.
C'est un usage fort commun , même parmi des
gens de bien, et surtout parmi la jeunesse , de jurer
souvent sans révérence ni respect , par le nom de
Dieu ; c'est pécher contre le deuxième commande-
ment ; c'est manquer au respect dû à ce nom sacré.
Qui n'admireroit la singulière vénération que les
mahométans ont pour le nom sacré ? On les voit ra-
masser tous les morceaux de papier qu'ils trouvent
dans les rues , les baiser et les conserver respectueu-
sement , et cela , parce qvi'il peut s'y trouver quel-
ques-unes des lettres qui servent à former le nom de
Dieu.
20 5. Agrippa d' Auhigné , ou le nouveau Réguius.
On vantera toujours la fidélité de Réguius : le cé-
lèbre Agrippa d'Aubigné nous en a fourni un second
exemple. Saint-Luc, qui comman doit les troupes ca-
tholiques en Languedoc, le fit prisonnier; comme il
étoit l'un des principaux chefs du parti prolestant,
le duc d'Epernon le haïssoit; Catherine de Médicis
le détestoit ; l'un et l'autre ne cherchoient que l'occa-
sion de le sacrifier à leur ressentiment , et de se ven-
ger de ses satires.
Dès qu'ils le surent prisonnier, l'ordre fut expédié
de le transférer à Bordeaux , bien lié et bien gardé.
D'Aubigné étoit à la Rochelle. Saint-Luc lui avoit
permis d'y passer quelques jours ; mais ayant reçu
les ordres de la cour , dont il prévoyoit les suites fu-
DE FAITS MÉMORABLES. 22^
nestes , il le fît avertir secrètement de ne pas reve-
nir. D'Aubigné étoit esclave de sa parole ; il part de
la Rochelle, et se rend auprès de Laint-Luc, qui
parut consterné de son arrivée et lui demanda s'il
n'avoit pas reçu son courrier, s Oui, monsieur, lui
répondit-il , mais je vous avois donné ma parole, je
veux l'acquitter , et je me remets entre vos mains ;
je sais que ma mort est résolue ; n'importe , mes en-
nemis n'ont qu'à satisfaire leur vengeance; j'aime
mieux mourir , que de manquer à mon honneur, et
de vous compromettre avec une cour soupçonneuse
et vindicative. » Saint-Luc alloit exécuter à regret
les ordres qu'il avoit reçus , lorsqu'on vint lui dire
que les Rochellois avoient pris Guilaut , gouverneur
des îles de Rhé et d'Oléron , et qu'ils menaçoient de
le jeter à la mer, si l'on conduisoit d'Aubigné à Bor-
deaux. Cet incident fut pour Saint-Luc un prétexte
de garder d'Aubigné , et de lui sauver la vie.
206. Bet exempte de fidélité à la rtUgion.
On aime à louer les exemples courageux de fidé-
lité à la religion , parce que cette fidélité est le prin-
cipe des plus grandes vertus ; et l'on doit croire que
celui qui est fidèle à Dieu au mépris de sa vie , l'est
toujours à sa patrie et à son devoir. Le chevalier de
Pravieux montra dans une occasion bien difficile ,
ce courage et cette fermeté intrépide ; il avoit été pris
par les calvinistes à Feurs , petite ville du Forez , où
son frère aîné commaudoit. A cette époque oii le fa-
natisme faisoit oublier aux chefs des deux partis
qu'ils étoient hommes chrétiens et français, on com-
mettoit de part et d'autre dans le Lyonnais et dans
le Forez , des horreurs qu'on auroit encore peine à
croire , s'il n'en restoit des traces funestes , et si les
troubles des Cevennes ne nous eussent montré dans
6
a 28 RECUEIL
notre siècle même , jusqu'où peut aller la fureur des
guerres de religion.
Le chevalier de Pravieux avoit donné de rares
exemples de bravoure ; on le redoutoit. Il étoit bon
catholique , et il portoit la croix de Malte ; on le
haïssoit. Il n'y avoit plus que le sacrifice de sa reli-
gion qui pût être le prix de sa liberté. Prières , me-
naces , promesses, mauvais traitemens , tout fut mis
en usage par les calvinistes : pour gagner ce brave hom-
me à leur parti , les ministres cherchèrent à le con-
vaincre, les femmes essayèrent de le séduire; cent
fois il toucha au moment d'être massacré , il fut fou-
jours inébranlable : on le conduisit au prêche , on
le força d'assister à la cène ; il parut le chapeau sur
la tète , et avec cet air de noblesse et de fermeté ,
que la vertu met sur le front de l'homme de bien
pour confondre les méchans. Après plusieurs mois
de captivité et de souffrances , il fut tiré de sa pri-
son , mais ce fut pour aller à la mort. Les calvinistes
du Lyonnais n'osant attenter à sa vie, de peur qu'il
ne trouvât des vengeurs , le remirent à une troupe
des leurs qui retournoient en Provence , après avoir
ravagé le Forez et le Lyonnais : ils eurent ordre de
se défaire de leur prisonnier, aussitôt qu'ils seroient
arrivés dans leur pays. Rien ne pouvoit être plus con-
forme à leurs dispositions ; acharnés contre les catho-
liques, ils ne cherchoient que les occasions de les
immoler à leur fureur. La mort de Pravieux éloit
certaine. Un jour vers l'entrée de la nuit , la troupe
arriva près d'un bois fort épais ; le chevalier crut avoir
trouvé l'occasion de recouvrer sa liberté, il la saisit,
il s'enfonça dans la forêt, et malgré l'ardeur de ses
gardes à chercher leur prisonnier, il eut le bonheur
de leur échapper , à la faveur des broussailles et de
l'obscurité.
DE FAITS MÉMORABLES. 229
207. La fidélité française, et la véritabie souve-
raineté.
De tout temps on a remarqué dans les Français
vin amour singulier pour leurs maîtres ; ce n'est pas
seulement une fidélité , un attachement réfléchi et
sincère , c'est une passion bien réelle , capable des
plus grandes choses : nos annales en offrent des preu-
ves sans nombre. A la bataille de Pavie, Jean le sé-
néchal j gentilhomme de la chambre , voyant un ar-
quebusier viser son prince, se jeta au-devant du coup,
et fut tué , sacrifiant ainsi sa vie pour celle de son
maître. C'est là que François I" vit toute sa noblesse
expirer à ses côtés : ces gentilshommes sembloient
encore lui faire un rempart de leurs cadavres , après
l'avoir défendu avec courage laat qu'il leur étoit resté
un pea de forces.
Un ambassadeur d'Espagne , accoutumé à l'éti-
quette de la cour de Madrid , parut autrefois tout
surpris en venant au Louvre , de voir Henri IV envi-
ronné de courtisans qui le serroient de fort près : li
faudrait tes voir un jour de bataitte , lui dit ce
bon prince , Us me -pressent bien davantage.
Philippe Auguste ne dut sa conservation à Bovines,
qu'au zèle prodigieux de ceux qui l'enviroiinoient :
le chevalier qui portoit l'étendard royal , ayant lait
conuoître quel étoit le péril du roi, cosignai ranima
l'ardeur des troupes; ce n'étoient plus seulement des
soldats, c'étoient des lions, o'étoieutdes héros. D'Es-
taing voyant le roi démonté , saute de son cheval ,
le lui donne , et ne cesse de combattre à son côté ,
qu'il n'ait mis son prince en sûreté.
C'est depuis ce temps-là que la maison d'Estaing
porte les armes de France au chef d'or.
Le môme amour s'est manifesté plusieurs fois.
Après la prise de Damielte , Louis IX ayant vu ses
23o RECUEIL
succès s'évanouir , obligé de fuir à son tour devant
les Sarrasins, s'éloit relire dans une petite ville, que
Joinville appelle Casel. Les ennemis y arrivèrent pres-
que aussitôt que le saint roi; l'aile gauche comman-
dée par Chatillon défendit seule l'entrée d'une rue
par où ils cherchoient à pénétrer jusqu'à la maison
où étoit saint Louis ; Chatillon s'élançoit sur eux
avec une bravoure incroyable ; son bouclier , sa cui-
rasse , son corps même étoient hérissés des flèches
qu'on faisoit pleuvoir sur lui , car on n'osoit l'appro-
cher; il s'écartoit de temps en temps pour les en ar-
racher, et rechargeoit ensuite avec vme nouvelle ar-
deur, en criant de toute sa force : « A Chatillon !
Chevaliers, à Chatillon! et où sont mes prud'hom-
mes? » Il crioit en vain, personne ne l'entendit, on
ne put venir à son secours , il fut accablé par le
nombre; mais du moins il n'y eut que le moment
de sa mort qui pût devenir le signal de la prise de
son roi.
Le nom de saint Louis me rappelle un beau trait
que je m'empresse de citer. Ce monarque chéri , ce
prince de justice et de paix , arrêté à Pontoise par
une dyssenterie cruelle , jointe à une fièvre ardente ,
se voyoit au moment d'aller se réunir à ses pères. La
maladie commença avec tant de violence , qu'il se
crut en péril dès les premiers jours; il se mit d'abord
en état de comparoître devant le tribunal terrible ,
et sans attendre qu'on l'avertît de son devoir, il de-
manda et reçut avec les plus grands sentimens de
piété tous les sacremens de l'Eglise.
La nouvelle de cet accident fut bientôt portée à
Paris , de là répandue par tout le royaume , où elle
porta une consternation générale ; chacun crut sa
vie attachée à celle du souverain , on abordoit en
foule à Pontoise ; barons , archevêques , évêques ,
abbés, tous les grands du royaume y accouroient ;
et n'osant même demander des nouvelles du roi, ils
DE FAITS MÉMORABLES. 23 1
làchoient seulement d'en découvrir quelque chose
sur le visage de ceux qu'ils rencontroient.
Les prélats ordonnèrent des prières publiques, et
furent prévenus par les peuples ; on ne voyoit dans
les rues que processions où les plus grands seigneurs
mêlés avec la populace , ne pensoient à se distin-
guer que par leur zèle ; les églises toujours pleines
retentissoient des vœux qu'on faisoit pour une san-
té si précieuse ; le prêtre qui prononçoit les prières ,
interrompoit le chant par ses pleurs ; vieillards, fem-
mes , enfans , tous lui répondoient par des sanglots
et par des cris.
La désolation redoubla dans le palais , quand on
le sentit froid, après de violentes convulsions , et
qu'on ne douta point qu'il n'eût expiré ; la douleur
fut alors à son comble , mais il fut rendu aux vœux
ardens de ses sujets.
Dès que la santé de Louis fut raffermie , il revint
à Paris goûter le plus grand plaisir qui puisse tou-
cher un bon roi , celui de se voir tendrement aimé.
L'empressement tumultueux du peuple, et la joie
répandue sur tous les visages , firent mieux sentir la
place qu'il occupoit dans tous les cœurs , que n'eus-
sent pu faire des arcs de triomphe ou des harangues
étudiées ; aussi s'appliqua-t-il plus que jamais au
bonheur de ce même peuple, aux vœux duquel il
se croyoit rendu.
Lorsqu'on lit le récit de cet événement, les vives
alarmes de la nation, et ces transports inouïs d'al-
légresse qui succédèrent à la plus affreuse désola-
tion , on croit entendre l'histoire de ce qui se passa
à Metz en 1^44 » à l'époque de la maladie de Louis
XV. C'est que les vertus qui font les héros et les
bons rois , excitent les mêmes sentimens dans tous
les siècles.
a32 RECUEIL
208. Grand exemple d'amour filial.
SoTJS le règne de Henri IV, les troupes de la reine
de Hongrie, commandées par le comte de Roux,
firent des dégâts horribles dans la Picardie. Un jeune
homme des environs de Roye s'étoit sauvé fort jeune
de chez ses parens, et avoitpris parti dans ces trou-
pes étrangères ; la guerre le ramenoit dans les lieux
de sa naissance : on ravageoit le village même où il
avoit vu le jour ; les habitans cherchèrent un asile
dans l'église. Aussitôt le capitaine qui commandoit
le détachement ennemi, y fit mettre le feu. Le Pi-
card ne put voir sans frémir l'exécution d'un com-
mandement si barbare ; l'amour du pays , ce sen-
timent qui tient si fortement à la nature, lui fit en-
tendre sa voix; les cris de ses compatriotes émurent
ses entrailles; il se détacha de son rang, et , malgré
ia défense de son capitaine , il court ouvrir la porte
de l'église pour faciliter à ces malheureux le moyen
de s'échapper.
Une femme se présente d'abord, défigurée, à de-
mi-brûlée ; il l'envisage , il reconnoît sa mère ; elle
le reconnoît à son tour , elle s'écrie : Ah ! mon fils !
Il n'a pas la force de lui répondre , il se précipite
dans ses bras. Le commandant, toujours plus inhu-
main , lui ordonne de repousser cette femme ; la
nature l'emporte ; il ne peut se séparer de sa mère :
un tigre eût été attendri , l'officier ne parut que plus
irrité; on lui désobéissoit ; il entre en fureur, et les
tait jeter tous les deux dans les flammes , où le Pi-
card expira entre les bras de sa mère , martyr des
plus vifs et des plus doux sentimens de la nature.
Enée, qui déroba son père à l'incendie de sa patrie,
fut plus heureux sans doute , mais montra-t-il plus
de tendresse ?
DE FAITS MÉMORABLES. 2 33
209. Le cartel d'honneur et de gloire , ou les deux
rivaux.
La Mothe-Gondrin et d'Aussun étoient deux offi-
ciers très-braves , dont les noms se trouvent cités
avec honneur dans les relations de nos guerres d'I-
talie du seizième siècle. Le courage , ou plutôt une
bravoure mal entendue, avoit fait naître entr'eux
une espèce d'émulation qui leur met toit sans cesse
les armes à la main l'un contre l'autre. Un jour qu'ils
étoient en présence de l'ennemi , ils prirent que-
relle , selon leur coutume; ils s'échauffoient, et pie-
noient champ pour se battre : « Qu'allons-nous faire?
» dit alors la Mothe-Gondrin à d'Aussun ; tous les
» deux nous nous piquons de bravoure , employOns-
» la contre les ennemis de l'Etat, et cessons de don-
i> ner à nos soldats un exemple dangereux ; le vrai
» courage , est de bien servir son i-oi. » A ces mots,
il baisse la visière de son casque, et met sa lance en
arrêt. Les éclairs sont moins prompts; il fond avec
impétuosité sur un des quartiers des ennemis ; d'Aus-
sun le suit, l'un et l'autre donnèrent des marques
incroyables de valeur; dans toute l'armée on ne
parla que de leur courage, et surtout de la généro-
sité, qui de deux rivaux venoit de faire deux amis.
Un ne sauroit trop le redire aux jeunes militaires ;
il y a plus de véritable gloire à sacrifier ce qu'on
appelle faussement ^e/joîJiî rf'Aoïi/iCMr, qu'à vain-
cre en cent combats particuliers.
210. Le duel généreux.
Un gentilhomme a donné un de ces exemples qui
devroient être répétés à tous les jeunes militaires.
On lui avoit proposé un duel ; la loi de Dieu , les lois
de l'Etat le lui défendoient, et il avoit constamment
234 RECUEIL
refusé. Son aggresseur, chez qui la passion étouffoit
tout autre sentiment , et faisoit taire la raison , prend
la résolution de l'y engager malgré lui , et va se pos-
ter dans une rue écartée, où devoit passer ce gentil-
homme; là tirant de sa poche deux pistolets, il lui
en présente un. Celui-ci, contraint de défendre sa
vie y prend l'arme qu'on lui présente, et propose à
son adversaire de tirer le premier. Il accepte ; mais
dans l'agitation étrange où il étoit, il manque son
coup. « Rechargez , si vous voulez, et tirez encore, t
lui dit le gentilhomme , avec un sang-froid qui au-
roit dû le désarmer, s'il n'eût été aveuglé par la pas-
sion. Il ne se le fit pas dire deux fois , et tira lâche-
ment un second coup qui porta dans les habits.
« Maintenant ce seroit à mon tour, reprit le gentil-
» homme généreux : mais je frémirois d'attenter à
» la vie d'un de mes concitoyens ; oubliez ce qui
» peut vous avoir indisposé contre moi ; j'oublie vo-
» lontiers la violence de votre procédé ; embrassons-
» nous , et qu'il me soit permis de croire que vous
» me comptez au nombre de vos amis. » Ces paro-
les ouvrirent enfin les yeux à son fougueux agres-
seur ; il se jeta à ses pieds , et lui jura un amitié
dont il ne s'est jamais départi. Une pareille action
est - elle inférieure à ce qu'ont fait de plus grand
ces guerriers fameux que l'histoire ancienne a placés
au rang des héros ?
211. M.dt Turenne et ie voleur.
M. de Turenne traversant le rempart de Paris pen«
dant la nuit , des voleurs arrêtèrent son carrosse ;
ils lui prirent tout ce qu'il avoit sur lui , et ne lui
laissèrent qu'un diamant auquel il étoit extrêmement
attaché , sur la promesse qu'il leur fit de leur don-
ner cent louis. Le lendemain , l'un d'eux fut assez
hardi pour se présenter à son hôtel ; il se fit intro-
DR FAITS MÉMORABLES. a35
duire , quoiqu'il y eût une nombreuse compagnie ;
il s'approche de l'oreille de M. deTurenne, le fait sou-
venir de sa promesse de la veille , et en reçoit les
cent -louis qu'il étoit venu chercher. M. de Turenne
lut laissa la temps de s'éloigner , après quoi il conta
son aventure à l'assemblée. Tout le monde parut
surpris de son procédé, t II faut être inviolable dans
ses promesses , dit-il : un honnête homme ne doit
jamais manquer à sa parole , quoique donnée à des
fripons; la témérité même de ce brigand vous prou-
ve qu'il a compté sur ma bonne foi. »
2ï2. Le marquis de Lanihert, ou V insubordina-
tion légitime.
Ad siège de Gravelines , en i644> les maréchaux
de Gassion et de la Meilleraye , qui commandoient
sous le duc d'Orléans, poussoient les travaux avec
une émulation qui dégénéroit en jalousie , et qui
faillit être bien funeste à l'Etat. Il s'agissoit d'empor-
ter un ouvrage avancé ; tous deux y marchèrent cha-
cun de son côté ; la Meilleraye , à la tête des gardes;
et Gassion , suivi du régiment de Navarre et de quel-
ques autres troupes : aussi surpris de se rencontrer,
que jaloux de la gloire l'un de l'autre , leur petit in-
térêt particulier l'emporta sur le bien de la patrie :
des paroles ils alloient en venir aux effets ; leurs
deux troupes rangées en bataille , n'attendoient que
le signal pour se charger. Le marquis de Lambert, qui
servoit en qualité de maréchal de camp , fut effrayé
de voir des Français prêts à se battre contre des
Français ; il sort des rangs , s'avance au milieu des
bataillons , et , sans égard aux ordres donnés par ses
chefs , il s'écrie .* Soldats , je vous commande au
nom du roi de m.etire bas les armes. Les troupes
obéirent à l'instant, il calma aussi les deux mare-
236 RECUEIL
chaux, et les engagea à s'en rapporter sur leur que-
relle au duc d'Orléans. Cette action patriotique de
M. de Lambert reçut pour récompense le gouverne-
ment de Metz.
Ce n'est pas là le seul beau trait de cet officier.
Pendant la guerre de Paris , Gaston , duc d'Orléans,
qui connoissoit tout son mérite, voulut l'attirer à son
parti , et lui offrit le bâton de maréchal de France.
Lambert , qui ne voyoit point de gloire hors de
son devoir , refusa constamment. Le roi le sut , et
pour le dédommager , le fit chevalier de l'ordre, et
lui promit de n'oublier jamais la preuve qu'il venoit
de lui donner de son zèle et de son attachement.
2i3. Le 'patriotisme français.
Jacqtjes Goeuk , natif de Bourges, étoit un riche
négociant , sous le règne de Charles YII : ce n est
pas là son mérite , mais il sut faire de ses richesses
un usage digne d'un excellent citoyen, voilà sa gloire.
Son souverain manquoit d'argent pour reconquérir
la Normandie occupée par les Anglais. Jacques Cœur
lui en fournit avec une générosité qu'on ne sauroit
trop louer. Du fond de son comptoir, il contribua
autant à recouvrer cette belle province , que les gé-
néraux qui la soumirent les armes à la main ; il pro-
diguoit ses richesses, tandis que les autres prodi-
guoient leur sang; souvent le dernier de ces sacrifi-
ces n'est pas celui qui coûte le plus.
Ce zèle des français pour la patrie , on le vit se
renouveler sous le règne de Louis XV d'une manière
bien glorieuse. Notre marine n'éloit presque plus :
de fiers rivaux insultoient à notre humiliation ; ils
oublioient que le meilleur des rois s'étoit arrêté au
milieu de ses conquêtes et de ses victoires pour leur
donner la paix; ils nous proposoieut des conditions
DE FAITS MEMOR.\BLES. 2'6'J
honteuses. En tout temps l'amour des Français fut
pour le prince un fonds de richesses inépuisables :
une marine nouvelle parut tout-à-coup sur les flots,
les provinces , les villes firent construire des vais-
seaux, des particuliers se réunirent pour le même
dessein ; les femmes mêmes surpassant ces dames
romaines dont on nous vante si fort le zèle pour la
patrie, sacrifièrent les ornemens de leur parure pour
procurer d'utiles secours à l'Etat.
N'avoit-il pas bien raison notre bon roi Henri IV,
de répondre à ce duc de Savoie qui lui demandoit
combien lui rendoit la France : Elle me rend tout
ce que je veux , car je possède ie cœur de mes
sujets.
ai4- Plus fait douceur que violence.
La conduite que le maréchal de Yillars tint au
commencement de ce siècle à l'égard des révoltés
des Cévennes , fut vine preuve de cette vérité ; il fut
nommé pour remplacer le Maréchal de Montrevel ,
qui , n'écoutant que la sévérité , n'avoit réussi qu'à
irriter encore davantage les Camisards , en cher-
chant à les effrayer par des supplices. Villars prit une
route opposée et le succès couronna ses démarches;
en très-peu de temps la plupart des chefs rebelles
s'étoient soumis , ou avoient été arrêtés,
11 ne leur en restoit plus qu'un , dont on avoit été
obligé de mettre la tête à prix. 11 se tenoit caché dans
les montagnes ; mais réfléchissant enfin que tôt ou
tard il seroit pris , etporteroit la peine de sa révolte ;
touché d'ailleurs de la générosité et des vertus de M. de
Villars , il se rendit secrètement auprès de sa per-
fioune , et lui demanda s'il n'étoit pas vrai qu'il eût
promis mille écus à celui qui le livreroit mortou vif.
— Oui , dit le maréchal , qui ne le connoissoit que
de nom. « Eh bien , reprit-il en se jetant à «es ge-
238 RECUEIL
ijoux , j'aurois droit à celte récompense , si mes cri-
mes ne m'en rendoient indigne ; je vous apporte moi-
même cette tête proscrite , disposez-en comme bon
vous semblera.»
M. de Viliars fut surpris de l'action du Camisard;
et charmé de la confiance qu'il lui témoignoit , il le
releva , lui fit compter les mille écus , lui expédia
une amnistie générale pour lui et pour quatre-vingts
personnes de sa suite. Ce trait de clémence fut rap-
porté dans les montagnes où s'étoient réfugiés les re-
belles ; la générosité de M. de Viliars fit sur eux l'im-
pression la plus vive ; ils quittèrent les armes , et
à un très-petit nombre près , tout rentra dans le
devoir.
Henri IV , ce roi dont toutes les paroles peignoient
la bonté de son ame > disoit souvent qu'on prend
plus de mouches avec une cuillerée de miel , qu'avec
vingt tonneaux de vinaigre.
ai 5. Sans-Raison , ou te grenadier généreux.
La. prise de Namur, en 1692 , est un des plus beaux
événemens militaires du siècle passé. Louis-le-Grand
à la tête de 40000 Français, ayant avec lui le grand
Condé et Vauban , dirigeoit en personne les opéra-
tions du siège ; tandis que Luxembourg arrêtoit ce
fameux prince d'Orange , le plus rusé et le plus mal-
heureux des généraux de son temps. La ville et le
château furent emportés en moins d'un mois ; nos
troupes y firent des prodiges de valeur.
A l'attaque d'un ouvrage avancé , un grenadier à
cheval , surnommé Sans^Raison , ayant vu tuer le
lieutenant de sa compagnie , résolut de venger sa
mort ; cet officier s'appeloit Roquerest; c'étoit un de
ces hommes qui , loin de laisser affoiblir leur reli-
gion dans le tumulte des armes , savent y porter la
DE FAITS MÉMORABLES. 339
dévotion jusqu'à la ferveur ; il avoit communié la
veille et son corps fut trouvé revêtu d'un cilice. On
n'en est que plus intrépide , lorsqu'au zèle pour son
roi l'on joint l'amour pour son Dieu. Sans-Raison ,
qui regreltoit ce brave homme, devint un héros pour
le venger : parmi les victimes qu'il lui immola , se
trouvoit un capitaine espagnol , fils du comte de Le-
mos , grand. d'Espagne. Les ennemis firent deman-
der son corps , il leur fut rendu ; le grenadier rendit
aussi trente-cinq pistoles qui s'étoient trouvées sur
le mort , eu disant : « Tenez , voilà son argent dont
je ne veux point; les grenadiers ne mettent la main
sur les gens que pour les tuer. »
216. Désobéissance patriotique.
Tout le monde sait les horreurs qui se commirent
à la funeste journée de saint Barthélemi ; mais ce
que tout le monde ne sait pas , c'est que le vicomte
d'Orse , gouverneur de Bayonne, eut le courage de
désobéir à son maître, et la force de lui écrire , que
dans toute sa garnison il n'avoit trouvé que de bra-
ves soldats et pas un bourreau.
St. - Hérem en Auvergne , et le maréchal de Ma-
tignon dans la basse Normandie , y arrêtèrent les
torrens de sang qui étoient prêts à couler , et n'obéi-
rent point aux ordres.
Quand on remplit le premier des devoirs , il n'est
point de considération humaine qui doive alarmer.
La conduite de ces hommes généreux fut utile à
l'Etat. Le fer et le feu employés contre les protestans
ne servirent qu'à irriter ceux qui échappèrent , et
à les rendre des citoyens dangereux. L'humanité de
Jean Hennuyer , évêque de Lisieux , charma ceux
qu'il avoit sauvés , et de plusieurs en fit de fervens
catholiques, (n." 26. )
240 RECUEIL
217. La bienfaisance lyonnaise, exempte inémo-
rahie d'hospitalité.
La ville de Lyon , qui s'est rendue si célèbre dans
toute l'Europe par les richesses immenses de ses né-
gocians , n'a pas été moins illustre par leur humani-
té et leur bienfaisance. Ce sont les habitans de celte
seconde ville du royaume qui ont fourni à l'Europe
entière le modèle de tous les établissemens de cha-
rité. L'Hôlel-Dieu ou l'hôpital général des malades
trouve son origine dans le sixième siècle ; l'hôpital
général de la charité , la première institution de ce
genre qui ait existé en Europe , et qui , suivant les
lettres-patentes du mois de septembre 1729, a servi
de modèle aux autres hôpitaux du royaume ,
même à l'hôpital général de Paris , n'a été fon-
dé qu'en l'année i53i ; mais dès lors même tous les
genres de bienfaisance y ont été exercés , et avant le
siècle des Vincent de Paul , les enfans trouvés y rece-
voient un asile ; les pauvres femmes enceintes y
étoient reçues gratuitement , les indigens y rece-
voient des secours de toute espèce ; jamais il n'exis-
ta dans une grande ville, une œuvre de bienfaisance
plus étendue , plus constamment soutenue , et cela,
sans autre fonds que les aumônes libres et abondan-
tes qui étoient sans cesse versées dans la caisse de
l'hôpital , et répandues sur la classe indigente du
peuple de Lyon. L'origine de ce premier hôpital de
charité est trop touchant , pour ne pas en présenter
ici le tableau , nous le tirerons d'un historien com-
temporain, dont nous conserverons autant qu'il nous
sera possible les expressions , quoique surannées ,
parce qu'elles ont pevit-être plus d'énergie et de sim-
plicité que noire langage moderne.
« En l'ancien Testament , dit-il , est écrit que Dieu
lout-puissanl, courroucé contre le peuple Hébreu pour
les péchés qui régnoient en lui, envoya par cinq fois
très-»
LE FAITS MÉMORABLES. 24l
très-grande famine sur la terre de Judée. Donc il ne
se faut trop émerveiller de ce qu'en l'année i53i la
famine fut si grande par tout le royaume de France,
qui n'a pas moins abondé en crimes et péchés infâ-
mes que plusieurs autres pays, que la divine Provi-
dence a ainsi châtiés et ranienés à raison et péni-
tence.
» Cettefamine fut alors si grande en latrès-renom-
mée cité de Lyon , que le bichet ou mesure de blé
qui ne vavit en communes années que dix sols tour-
nois , n'étoit cédé et par grandes supplications qvie
pour soixante sols , ce qui ne fut jamais vu de mé-
moire d'homme. Une tant extrême pénurie mit à si
grande nécessité tous les pays circonvoisins de Lyon,
comme la Bourgogne, la Savoie, Bresse, Dauphiné,
Baujolais , Forez, Auvergne et autres endroits, que
au lieu de porter vivres en ladite cité , connue est
leur coutume, chacun y envoyoit ses pauvres affamés,
et telle en fut l'afiluence , que de Bourgogne et Sa-
voie en fut envoyé par les rivières de Saône et de,
Rhône un grand nombre de bateaux pleins, sans
conducteurs ni patrons; et plus ressembloient ces
malheureux à personnes mortes que vives , tant ils
étoient secs et alangoris. Ce qui donna grand cha-
grin à la ville, où nulle voix ne s'entendoit jour ni
nuit que celle de cette multitude criant : Ah 1 je.
meurs de faim, ayez pitié; chose autant épouvantable
que pitoyable, et qui émut à grande compassion tous
les manans et citoyens ; de sorte que chacun selon
sa portée, tant secrètement que publiquement, s'ef-
forçoit de les alimenter et leur administrer vivres ,
en se diminuant à soi-même sa part , car vous eus-
siez vu alors le pauvre donner au pauvre , et bailler
à autrui la consolation et le soutien que lui-même
eût dû recevoir : et néanmoins s'en trouvoit , tant
sur le pavé que sur le fumier, un grand nombre de
Manml, L
2^2 RECUEIL
morts, les uns par faute de nourrissement , les autres <
par trop en avoir pris , après avoir été affamés.
B Alors certains bons personnages bourgeois et les
plus charitables , ( ainsi que Dieu plein de miséri-
corde les voulut inspirer , pour le salut des siens et
pour tempérer ce grand mal et rage de famine , )
s'entremirent à celle fin d'établir quelque prompt et
bon ordre à cette incompréhensible pitié ; et ce le
firent ainsi , tant pour obvier aux inconvéniens qui
pourroient advenir d'aumônes ainsi données sans
mesure, que pour la charité que nous devons à nos
frères chrétiens, selon ce que Dieu nous a commandé.
Car quiconque aime charité , est né de Dieu et
de lui aimé , parce qu'il est charité ; et s'il a envoyé
son Fils unique au monde pour nous donner vie éter-
nelle, pouvons-nous bien donner vie corporelle à nos
frères pauvres , qui, selon lui-même, sont ses mem-
bres. C'est le vrai festin et banquet que nous devons
faire avec eux , en sainte commiunion , afin d'être
bienheureux à la résurrection des justes.
» Furent donc faites à cette fin plusieurs assem-
blées de charitables citoyens , en l'une desquelles
fut conclu qu'on retireroit en divers lieux propres à
ce et convenables , tous les pauvres étant dehors ou
aux environs de la ville , et que pour leur entretène-
raient et nourriture , se feroit une quête générale en-
vers chacun et autres , selon ce qu'ils vouloient libé-
ralement et par dévotion donner, à quoi furent com-
mis et députés huit personnages , gens de bien et
d'autorité, qui firent très -bien leur devoir , embra-
sant les courages aux saintes œuvres de charité; et,
moyennant griîce de Dieu , chacun se trouva bien
disposé ; et pour icelle aumône commencer , un
homme de bien , marchand allemand , donna 2344
liv. lo sols tournois, ce qui est une grosse et nota-
ble aumône , restant toujours en bonne volonté de
continuer encore cette si grande charité à l'égal du
DE FAITS MÉMORABLES. 24'i
besoin à venir. Le nom d'icelui bon homme ne sera
mis ici , car il ne le veut , mais au livre du Seigneur
Dieu , où sont les bienheureux enregistrés et écrits
par la main de la miséricorde.
» Après quoi les huit députés invitèrent à ce fes-
tin de charité les prélats et gens d'église , qui ne fu-
rent moins prêts à ce grand banquet que les autres ,
car ils offrirent assez grande somme pour chacune
semaine , et plutôt de vendre calices et patènes , si
besoin étoit , que de ne pas secourir ces malheu-
reux. Tellement qu'en peu de jours tout bien abon-
da, et pauvreté diminua; et commença cette si la-
mentable voix des indigens et mourans de faim à
prendre quelque repos.
» Fut dès lors dans une seconde assemblée donné
Tordre pour nourrir , vêtir et loger tous lesdits pau-
vres, et pour les séparer et en savoir nombre au
vrai , furent faites dix mille petites marques de plomb
de la forme et grandeur d'un douzain , esquelles fu-
rent insculpés les divers lieux de distribution , et fut
aussi faite une grande quantité de pains de deux li-
vres; et cette provision ainsi diligemment proparée,
fut crié à son de trompe par tous les carrefours de
la ville, le jeudi, 18 mai i53i , que tous les pauvres
eussent à se trouver le lendemain à six heures du
matin , quand la grosse cloche sonneroit . à l'entour
du couvent de saint Bonaventure , pour y recevoir
l'aumône et faire ce qui leur seroit ordonné.
» Et ne faillirent lesdits pauvres de se trouver en
la place dudit couvent, où étoient cinquante des
principaux et plus charitables citoyens , avec les
marques de plomb et le pain ; et comme chacun pau-
vre entroit par la clôture du couvent, on écrivoit
et enrôloit son nom , surnom, et le lieu de sa nais-
sance , en lui baillant pour cette fois une aumône
de pain seulement et une desdites marques , lui com-
mandant de se retirer au logis que la marque lui
2
244 RECUEIL
enseignoit, pour là prendre dorénavant par chacun
jour , l'aumône de pain , de potage et de chair ; ce
qu'on lui promettoit affectueusement , pour le ré-,
jouir et consoler, de continuer jusqu'à tant que le
Créateur y voulût autrement pourvoir. Et ce jour le
nombre de pauvres y fut si grand , tant d'hommes
que de femmes et enfans , qu'il surpassa l'aumône
de pain qui y éloit apprêtée, et furent lesdits nota-
bles contraints pour l'achever, d'y employer tout le
pain qui avoit été préparé pour deux jours.
» Néanmoins telle fut l'abondance des aumônes
et la providence de Dieu , que le lendemain , à huit
heures du matin , tous lesdits pauvres se trouvèrent
très-bien , chacun au lieu ordonné et assigné selon
sa marque, et l'aumône à eux promise fut toute
prête, comme du pain, pour chacun une livre et
demie , tm potage et une petite pièce de chair , et
fut encore donné quelque peu de vin aux étran-
gers : et tout aussitôt furent faites , le même jour ,
au lieu d'iisnay, un bon nombre de loges, ou ca-
banes d'aiz, et au dedans misa force paille fraîche,
où lesdits pauvres étrangers furent logés , et y eut
un autel , où chacun jour se disoit pour eux une
messe.
» Et certes on n'eût jamais pu satisfaire , ni four-
nir à si grande dépense , tant le blé étoit cher et dif-
ficile à rassembler ; mais les bons bourgeois charita-
bles et inspirés de Dieu firent crier à son de trompe
par tous les carrefours de la ville , et aux villes et
pays circonvoisins, qu'il seroit donné vingt sols tour-
nois pour chacune ànée de blé ou charge de che-
val, outre et par-dessus ce qu'elle pourroitse vendre
librement au marché ; au moyen de quoi , telle fut
l'abondance en moins de huit jours, que ce qui
valoit soixante sols tournois fut ravalé à «rente-
cinq.
» Par ainçi , moyennant la grâce du Créateur de
DE FAITS MÉMORABLES. Û^5
tous biens, le grand ordre et diligence des charita-
bles citoyens , tous les pauvres furent bien secourus
et entretenus , en la manière ci-dessus , depuis le
vendredi 19 mai i53i , jusqu'au dimanche 9 juillet
suivant ; et voyant que ce jour-là , on commençoit
fort à moissonner partout et que déjà le blé étoit ra-
baissé de soixante à vingt sept sols, on fit vine bonne
aumône aux pauvres étrangers , et leur fut donné
congé et commandé de se retirer chacun où il pour-
roit, lesquels doucement obéirent, rendant grâces
à Dieu et remerciant les citoyens de la libéralité dont
ils avoient usé envers eux , en cette si grande misère
eJ: nécessité.
» Et après leur renvoi , fut trouvé de reste Sgô liv.
2 s. 7 d. tournois , et sur ce, fut mis en avant, le
18 juillet i55i , dans une grande assemblée de gens
de tous états, par certains bons catholiques et vrais
chrétiens, que c'étoit une très-sainte et divine œu-
vre , exemplaire à toutes les autres villes , de bientôt
ordonner de celte charité, et de toujours entretenir
les pauvres de la ville et aider aux passans et voya-
geurs, ainsi qu'il seroit pour le mieux avisé . ce qui
fut trouvé bon et louable; et pour ce, le dimanche
en suivant furent assemblés de nouveau les citoyens,
et fut conclu, que pour servir et administrer les au-
mônes , il y auroit gens exprès et d'élite au nombre
de huit , lesquels serviroient pour le temps et terme
de deux années seulement , sans aucun gage ni ré-
compense que celle de Dieu , et iceux furent appelés
Rectturs de l'aumône , et par chacune année se fait
nouvelle élection de quatre recteurs qui sont mis au
lieu et place des quatre plus anciens , et depuis celte
bonne et charitable institution , se peut dire (jue la
ville de Lyon est quasi une vraie religion et congré-
gation de bons frères , et ce par la grâce de Dieu ;
car il n'y a rien en ce monde qui tant meuve sa di-
vine Providence à prendre pitié de nous . que celle
5
246 RECUEIL
que nous avons l'un de l'autre , ni qui tant conserve
en union et fraternité un peuple , que la vraie cha-
rité, qui n'est autre chose qu'aimer Dieu et son pro-
chain. »
L'historien contemporain qui nous a laissé ce ta-
bleau intéressant de la bienfaisance et de l'hospita-
lité des citoyens de Lyon , au commencement du lô*^
siècle , auroit-il pu prévoir que par les soins de ces
recteurs de l'aumône, celte somme de Zgd liv. 2 s.
7 d. tournois , seroit la base de l'hôpital général de
la charité de Lyon , et qu'en peu d'années , par les
seuls dons volontaires des habitans de cette grande
ville , cet établissement immense , où tous les actes
de bienfaisance ont été exercés ; acquerroit la con -
sistance qui l'a rendu si célèbre , et qui le place en-
core au-dessus de tous les hôpilaux de charité qui
existent en Europe , soit par la sagesse de son admi-
nistration , soit par l'étendue des services qu'il rend
ù l'humanité ? C'est là que l'hospice sans limites pour
les pauvres vieillards septuagénaires, a existé plus de
deux siècles avant qu'on ait songea établir pour eux
des secours dans la capitale ; c'est là que sont reçus
les enfans- trouvés, dont le nombre s'élève aujour-
d'hui à plus de 2000 par année; et que par les soins
d'une administration éclairée , ils sont mis en nour-
rice dans les provinces voisines , et placés ensuite
chez des laboureurs , afin de rendre aux campagnes
une population sans cesse épuisée par les besoins de
l'état militaire et de nos manufactures ; c'est là que
des pauvres filles sont annuellement dotées; que les
infirmes des deux sexes provenant des enfans-lrou-
vés, sont logés, nourris et entretenus jusqu'à la fin
de leur vie. C'est là qu'il se fait toutes les semaines
des distributions considérables de pain aux ouvriers
indigens de la ville ; qu'il est répandu des aumônes
secrètes sur les pauvres honteux ; que les enfans or-
phelins des pauvres sont retirés et adoptés ; que les
DE FAITS MÉMORABLES. 247
enfans délaissés par les malheureux pères qui ne
peuvent les nourrir, trouvent un asile et obtiennent
des administrateurs tous les soins de la paternité.
C'est par cet établissement enfin , dont la source
dans le seizième siècle a été un acte de charité et
d'hospitalité mémorable , que la bienfaisance a été
en quelque sorte engendrée dans cette grande ville ,
et y a fait depuis de si grands progrès, qu'en 1784
il s'est formé un établissement pour les mères nour-
rices , qui a reçu des sommes considérables , et où
chacun s'empresse de servir ; que dans l'année 1787,
une souscription de 90000 liv. ouverte pour augmen-
ter de 3o8 lits le nombre de ceux de l'Hôtel-Dieu ,
afin que chaque malade y fût couché seul , a reçu
dans l'espace de trois semaines 11 4368 livres 2 sols
de dons; qvi'en 1788, le défaut de travail et la cherté
des soies ayant livré à l'indigence plus de trente mille
individus , il a été versé en quelques mois dans la
caisse de secours, une somme de 4997*' liv. 1 s, 5
d. , produits des dons volontaires ; et néanmoins ,
pendant cet le année malheureuse , les hôpitaux , les
autres éta'îlissemens de charité , les œuvres parois-
siales de bienfaisance, les mendians innombrables
n'ont cessé de recevoir d'abondantes aumônes : nous
pouvons dire comme notre historien le disoit en 1 53 1 ,
qu'on a vu à Lyon dans ces temps d'affreuses cala-
mités, ie pauvre donner au pauvre , et celui qui
avoit peu. partager avec celui qui n'avoit rien.
Ce n'est point là cette vaine bienfaisance qui se
fuit afficher et publier dans les ouvrages périodiques ;
c'est une charité réelle , modeste , active, produite
par les sentimens les plus vifs de l'humanité et de
la sensibilité , et qui doit donner une haute idée de
la générosité naturelle aux citoyens de Lyon.
248 RECUEIL
218. Le jeune ta Force , ou l'enfant sauvé par ta
bienfaisance.
Tandis que dans cette journée déplorable de saint
Barthélenii , les premiers hommes de l'Etat oublioient
au milieu de Paris ce qu'ils dévoient à l'humanité, il
est consolant de voir un homme du peuple se livrer
à la pitié et sauver la vie à un des enfans du duc de
la Force. Ce seigneur avec l'aîné de ses fils venoit
de tomber sous le fer des meurtriers; le plus jeune
couvert de sang , mais qui , par une espèce de mi-
racle , n'avoit été atteint d'aucun coup , eut la pru-
dence de crier aussi : Je suis mort; il se laissa tom-
ber entre son père et son fi ère , dont il reçut les der-
niers soupirs.
Les meurtriers les croyant tous morts , se retirèrent
en disant : Les voilà bien tous trois. Quelques mal-
heureux vinrent ensuite dépouiller les corps. Il res-
toit un bas de toile au jeune de la Force : un mar-
queur du jeu de paume , nommé Duverdelet , vou-
lut avoir ce bas : en le tirant , il s'amusa à considé-
rer le corps de ce jeune enfant : « Hélas! dit -il,
c'est bien dommage ! celui-ci n'est qu'un enfant,
que pouvoit-il avoir fait ? »
Ces paroles de compassion engagèrent le petit de
la Force à lever doucement la tête, et à lui dire tout
bas : « Je ne suis pas encore mort. » Ce pauvre homme
lui répondit : « Ne bougez pas , mon petit, ayez pa-
tience. I) Sur le soir il le vint chercher; et lui dit :
« Levez - vous , ils n'y sont plus ; » et lui mit sur les
épaules un méchant manteau. Comme il le condui-
soit, quelqu'un des bourreaux lui demanda : t Qui
est ce jeune garçon ? — C'est mon neveu , lui dit-il ,
qui s'est enivré , vous voyez comme il s'est accom-
modé , je vais le chi\tier. » Enfin l'honnête Duver-
delet parvint à le conduire chez lui, d'où le jeune de
DE FAITS MÉMORABLES. 249
la Force se rendit déguisé eu gueux jusqu'à l'arse-
nal, chez le maréchal de Biron son parent , grand-
maître de l'artillerie.
219. Le, chevalier de Vesins ^ ou l'ennemi géné-
reux.
Ce qu'il y eut de bien indigne à la journée de saint
Barthélemi , c'est que , sous prétexte de servir la
vengeance de l'Etat , plusieurs ne cherchoient effec-
tivement qu'à venger leurs injures particulières.
Mais si la mauvaise conduite des uns donne vui nou-
veau prix aux belles actions des autres , en voici
une qu'on ne sauroit trop louer.
Resnier, officier protestant , éfoit alors à Paris.
Il avoit parmi les catholiques un ennemi déclaré ,
nommé Yesins. Leur inimitié avoit commencé dans
le Querci , où le premier commandoit un parti de
soldats de la religion , contre le second qui y étoit
lieutenant de roi. A cette querelle générale s'en
étoient jointes de particulières ; les cœurs étoient
violemment aigris , et ces deux hommes sembloient
ne se chercher que pour se détruire l'un l'autre.
L'occasion éloit bien favorable pour Vesins. Au
signal qui fut donné pour commencer cette fatale
boucherie, ils s'arme, monte à cheval; s'étant fait
suivre de quelques-uns de ses gens, il va droit chez
son ennenmi. Resnier éveillé depuis quelque temps
par le bruit, et instruit du sort qui le menaçoit par
les cris de ceux qu'on massacroit dans le voisinage,
s'étoitmis à genoux et attendoit la mort , exhortant
son valet à faire le sacrifice de sa vie avec la même
fermeté. Tout-à-coup il voit paroître Vesins , l'épée
à la main et le feu dans les yeux. Sans chercher à
se mettre en défense , il lui présenta sa tète en lui
disant , qu'il l'aurait à bonrtiarché.
Vesins avoil une intention bien différente ; il com-
25o RECUEIL
mande au valet de donner à son maître son épée et
ses bottes , et ayant dit à Resnier de le suivre , sans
s'expliquer encore, il le fait monter sur un cheval
qu'il tenoit tout prêt ; aussitôt il devient son guide
pour l'arracher aux dangers qvi'il auroit couru à
Paris, le ramène dans le fond du Querci , le rend
à sa femme et à ses enfans, qui désespéroient déjà
de le revoir jamais.
On peut juger de l'impression que fit sur toute
cette famille la belle action d'un homme dont on
connoissoit l'animosité contre Resnier. Leur joie
étoit extrême , leur reconnoissance fut sans bornes :
ils voulurent faire des présens à Vesins, il les refu-
sa , et donna même à Resnier le cheval sur lequel
il l'avoit amené , se contentant du plaisir d'avoir
fait une bonne action.
220. L'/iomnic de tien se venge par des bienfaits.
M. DE PoNTis, à qui Louis XIII avoit recomman-
dé de rétablir la discipline dans la compagnie du
régiment des gardes , dont il l'avoit fait lieutenant ,
frappa un jour im jeune homme , nommé Du Buis-
son , d'une ancienne maison de Provence, qui ser-
voit dans ce régiment en qualité de volontaire. Ce-
lui-ci dit qu'il étoit gentilhomme. M. de Pontis lui
fit des excuses , et l'avertit de se comporter mieux à
i'avenir. Du Buisson irrité ne pensa pas qu'une cor-
rection n'est jamais un outrage , et forma la résolu-
tion de se venger. Tant que l'occasion lui manqua ,
il dissimula, et témoigna beaucoup de soumission,
ilnfin il apprit que M. de Pontis partoit pour un voya-
ge ; il demanda un congé de quelques jours , il l'ob-
tient , monte à cheval , et court attendre son lieute-
nant près d'un village où il devoit passer. Dès qu'il
l'aperçut , il s'avança vers lui , et demanda raison
<le l'outrage qu'il prétendoit avoir reçu.
DE FAITS MEMORABLES. 25 £
M. de Ponlis, surpris d'une pareille proposition,
essaya de le ramenei par des remontrances ; ce fut
inutilement : obligé enfin de défendre sa vie , il met
l'épée à la main. D'abord il fut légèrement blessé :
bientôt il eut son tour; il blesse son adversaire et le
désarme, Pontis étoit généreux , il relève sou soldat ,
il lui pardonne , il lui rend son épée , et lui promet
de tenir la chose secrète. Mais il n'étoit plus temps;
des voyageurs qui avoient vu briller des épées, étoient
accourus rapidement , et les avoient reconnus. Le
roi en fut bientôt informé. Il avoit porté de rigou-
reux arrêts contre les duels ; il vouloit maintenir la
subordination parmi les troupes. Du Buisson étoit
perdu. M. de Pontis lui facilita les moyens de se
sauver en Hollande , et pendant son absence il ne
cessa de solliciter Louis XIII et ses ministres , pour
obtenir la grâce du jeune homme, que la vivacité
de l'âge avoit emporté loin de son devoir.
Ce roi étoit inflexible : il vouloit faire un exemple ;
le bon ordre le demandoit. lin an et demi s'étoit
écoulé sans que le généreux Pontis se rebutât. Il ap-
prit qu'il vaquoit une lieutenance dans le régiment
de Normandie ; il courut chez le roi , qui l'aimoit ,
et il le pria d'accorder cette place à un gentilhomme
qu'il lui nommeroit , pourvu qu'il en donnât sa pa-
role. Le roi, qui soupçonnoit son dessein , parce
qu'il connoissoit la bonté de son cœur , lui demanda
si ce n'étoit pas pour Du Buisson. Oui , Sire , reprit
Pontis, en le conjurant, les larmes aux yeux, de
pardonner enfin à ce jeune homme, ajoutant qu'il
avoit du talent, du zèle, et qu'il serviroit bien sa
majesté. Louis XIII se laissa fléchir; Du Buisson eut
sa grâce et la lieutenance. Dans la suite, il trouva
l'occasion de témoigner sa reconnoissance à M. de
Pontis , et il ne fut pas ingrat.
Combien de traits pareils honorent nos annules !
ils élè\ent l'ame , ils inspirent de nobles scntimens,
G
2 5 2 RECUEIL
ils font regarder le nom de Français comme un ti-
tre glorieux.
221. L'intrépidité d'un soldat gascon.
TfloinAS, gouverneur de l'île de Rhé, soutenoit
depuis six semaines tous les efforts des Anglais qui
cherclioient à s'en emparer. Il étoit assiégé dans
vine petite place, qui n'éloit guère défendue que
par son habileté et par son courage , les fortifica-
tions étant fort mal en ordre. Il lui falloit un prompt
secours ; mais la flotte anglaise tenant la mer , il ne
lui étoit pas possible de faire sortir la moindre bar-
que. Comment instruire de sa situation l'armée
française qui assiégeoit la Rochelle sous les ordres
du cardinal de Richelieu ? Un soldat gascon , infor-
mé de l'embarras du gouverneur, alla s'offrir à lui
et promit de passer à la nage le bras de mer, de
de deux lieues au moins , qui sépare l'île de Rhé de
la Rochelle , et de porter de ses nouvelles au cardi-
nal. Charmé de son zèle , le gouverneur ne balança
pas à lui donner des ordres. Le soldat attend la nuit,
et part aussitôt. Le bruit qu'il faisoit en nageant at-
tira de son côté plusieurs barques anglaises. Dès
qu'elles furent près de lui , il plongea à diverses
reprises ; les Anglais crurent que c'étoit un poisson ,
et lui laissèrent continuer sa route.
Le soldat la fit heureusement, quoiqu'à travers
des dangers sans nombre , exposé à tout instant à
être décoiivert par les Anglais , ou à s'égarer dans
les ténèbres j et obligé de lutter contre les vents et
contre les flots. Son courage et son zèle lui donnè-
rent les forces nécessaires ; il arriva , vit le cardinal,
et s'acquitta fidèlement de sa commission.
Dans tous les temps les poètes se sont empressés
de célébrer les belles actions ; celle-ci fut le sujet
des vers suivans :
DE FAITS MÉMORABLES. 253
Qedat poslcritas , motîs ex avte lacertis
Trajicit audaci peclore septa maris.
Nocte silente viam ingreditur , fert dicta per uudas.
Inter mille neces , omnia fimus eiant.
Quid tibi mine animi ? Quo mens, quà mortis imago !
Ire necesse lamen ; liina minisliat iter.
Vieil amor patriœ , felixque nalavit ad oras ,
Félix pro patrià non limuisse mori !
Voici le sens de ces vers. « La postérité le croira-
t-elle ? un soldai généreux ose traverser les mers
à la nage pour porter les ordres de son général.
Dans le silence de la nuit , il se précipite au mi-
lieu des flots et des dangers de toutes parts. La
mort l'environne. Quels sont tes desseins ? brave
guerrier , quelles pensées occupent ton ame ? de
quel œil vois-tu le trépas ? Mais il ne songe qu'à
continuer sa route à la clarté delà lune. L'amour
de la patrie l'emporte dans son cœur sur la crainte
de la mort. Heureux d'arriver malgré tant de pé<-
rils ! plus heureux encore d'avoir osé les braver
pour servir sa patrie et son roi ! »
222. Bette Uçon du marcchai de Bertvick à son
fils.
Lorsque le duc d'Orléans, régent de France, fut
forcé par ses liaisons avec les cours de Vienne et de
Londres de déclarer la guerre à Philippe V, il don-
na le commandement de l'armée française au ma-
réchal de Berwick. Ce général apprend que le duc
de Liria son fils est dans le camp espagnol ; et dans
la crainte que servant contre lui , il ne remplisse pas
comme il convient , ses devoirs envers le roi son
maître , il lui écrit pour l'exhorter à donner à la pa-
trie qu'il a adoptée toutes les preuves de zèle et de
fidélité qu'il lui doit. « Je saurai concilier mes dif-
» férens devoirs , répond le duc de Liria : ce que je
254 RECUEIL
» dois à l'auteur de mes jours, ne me fera jamais
» oublier ce que je dois au roi d'Espagne mon maî-
» tre : j'aurai toujours devant les yeux les instruc-
3 tiens et les exemples d'un père respectable , qui
» ne rougira jamais de m'avoirpour fils. »
323. Le chancelier Voisin et Louis XIV.
Accorder la grâce à des coupables, faire fléchir
en leur faveur la rigueur de la loi , préférer clcmence
à justice , c'est imiter en quelque sorte la Divinité ,
c'est exercer la prérogative la plus noble et la plus
consolante de la royauté. Mais la bonté des souve-
rains doit être tempérée par la justice : ce n'est pas
user du droit de faire grâce que d'assurer l'impuni-
té; l'un des plus grands abus de l'autorité suprême ,
seroit d'ull'rir sur les marches du trône un asile as-
suré aux crimes atroces.
Lorsque les rois tendeiit une main secourablc à
ceux qui sont criminels par foiblesse ou malheur ^
ils n'entendent pas mettre de lâches assassins sous
la sauve-garde de leur puissance; ils ne veulent pas
briser le seul frein qui relient les scélérats, nourrir
en eux l'espoir de tout oser , et dans un acte parti-
culier, dicté par une bonlé aveugle, prononcer en
effet un décret général d'impunité. Les rois doivent
laisser punir , ou pardonner indistinctement les cou-
pables d'un même délit, lorsque les dispositions au
crime et les circonstances ont été les mêmes. Si le
cas est graciable , il doit l'être pour tous. Tous les
enfans ont également droit à la clémence d'un père,
et dans le cœur d'un roi, il ne sauroit y avoir ni
partialité, ni préférence. Selon l'édit de novembre
1753, tout assassinat prémédité, tout guet-à-pens,
sont des cas non graciables dans le royaume.
L'article igS de l'ordonnance de Blois dit : « Vou-
DE FAITS MÉMORABLES. 255
s Ions que les édits faits par les rois nos prédéces-
» seurs, pour les meurtres de guet-à-pens , soient
» gardés et observés ; dont nous n'entendons être
D expédiées lettres de grice ou rémission , et si avi-
» cvmes par importiuiité étoient octroyées , défen-
» dons à nos juges d'y avoir égard, encore qu'elles
» fussent signées de notre main. » Les lettres de
grâce et de commutation de peine, ne sont presque
jamais accordées qu'à l'intrigue , et par ce moyen
dangereux , les crimes les plus atroces trouveroient
des protecteurs auprès des princes les plus sages , et
la rigueur des lois ne seroit que pour le peuple. C'est
pour se garantir des eflfets de ces sollicitations dan-
gereuses que nos rois se sont eux-mêmes imposé
la loi de ne pouvoir faire grâce pour les grands
crimes.
Lot'is XIV ayant promis à des courtisans la grâce
d'un scélérat insigne , le chancelier Voisin refusa de
sceller les lettres. Le roi lui demanda les sceaux ,
scella lui-même les lettres , et rendit les sceaux an
chancelier : Ils sont souillés , dit Voisin , en les re-
poussant sur la table , je ne les reprends plus. Louis
XIV étonné, s'écrie : Quel homme ! et jette aussi-
tôt au feu les lettres de grâce. Sire , je reprends les
sceaux, dit le chancelier, le feu purifie tout. Ce
ne fut pas la seule occasion où ce magistrat intègre
et intelligent, résista aux volontés de ce prince.
Henri IV avoit accordé aux prières du maréchal
de Bois-Dauphin , la grâce d'un gentilhomme , nom-
mé Berthaut, qui avoit été condamné par arrêt du
parlement à perdre la tête. La cour étant avertie
que le coupable devoit être arraché au supplice, dé-
puta le président de Thou , pour remontrer au roi
de quelle conséquence il étoit que l'arrêt fût exécu-
té. La remontrance du président fut faite devant le
maréchal même. Le monarque, touché des raisons
2 56 RECUEIL
dont se sevvoit de Thou , et des prières de Bois-
Danphiii , parut d'abord embarrassé ; puis s'adres-
sant à ce dernier : « Monsievir de Bois-Dauphin ,
lui dit-il, n'est-ce pas l'amilié que vous avez pour
Berthaut, qui vous détermine à me parler en sa fa-
veur?— Oui , Sire, lui répondit le maréchal. — Mais
ne puis-je pas croire que vous avez pour moi autant
d'amitié que pour lui ? — Ah ! Sire, quelle compa-
raison ! répliqua Bois-Dauphin. — Eh bien, con-
tinua ce prince i laissons donc à la justice son libre
cours, puisqu'en sauvant Berlhaut, vous me feriez
perdre mon ame et mon honneur, s L'arrêt fut exé-
cuté, et Berthaut eut la tète tranchée.
324- Boyard ou i& prisonnier français.
Le chevalier Bayard ayant été fait prisonnier au-
près de Milan , Ludovic Sforce , qui avoit vu des
fenêtres de son palais les actions de ce brave Fran-
çais, demanda à l'entretenir, et voulut connoitre
son caractère.
« Mon gentilhomme, lui dit le duc, qui vous a
conduit ici? — L'envie de vaincre, Monseigneur,
répondit Bayard. — Eh ! pensiez-vous prendre IMilan
vous seul ?-— Non , repart le chevalier ; mais je croyois
être suivi de mes camarades. — Eux et vous , ajoute
Ludovic , n'auriez pu exécuter ce dessein. — Enfin ,
dit Bayard, qui ne put disconvenir de sa témérité ,
ils ont été plus sages que moi , ils sont libres ; et me
voici prisonnier ; mais je le suis de l'homme du
monde le plus brave et le plus généreux. »
Le piince lui demande ensuite d'un air de dédain,
quelle est la force de l'armée française. « Pour nous ,
dit Bayard , nous ne comptons jamais nos ennemis ;
ce que je puis vovis assurer, c'est que les soldats de
mon maître sont gens d'élite , devant lesquels les
vôtres ne tiendront pas. »
DE FAITS MÉMORABLES. 257
Ludovic , piqué d'une franchise si hardie , lui dit,
que les effets donneront une autre opinion de ses
troupes, et qu'une bataille décidera bientôt de son
droit et de leur courage. « Plût à Dieu , s'écrie
Bayard, que ce fût demain , pourvu que je fusse
libre ! — Vous l'êtes , repart le duc , j'aime votre
fermeté et votre courage , et j'offre d'ajouter à ce
premier bienfait tout ce que vous voudrez exiger de
moi. »
Ba3ard, pénétré de tant de bonté , se jette aux ge-
noux du prince, le prie de pardonner en faveur de
son devoir ce qu'il y a de hardi dans ses réponses :
demande son cheval et ses armes , et retourne au
camp publier la générosité de Ludovic , et sa recon-
noissance.
Quoique Bayard n'eût jamais commandé en chef,
il fut tellement regretté à cause de ses vertus, que
lorsqu'il fut tué , son corps étant resté au pouvoir
de l'ennemi , plusieurs officiers et soldats allèrent se
rendre prisonniers pour avoir la consolation de le
voir encore une fois ; mais l'ennemi généreux les dé-
clara libres de retourner à leur camp.
225. Beaux traits de modération de Louis XII
et de Henri IV .
Les revers que Louis XII éprouva à la guerre , fu-
rent plutôt une suite de la bonté de son caractère,
que de la médiocrité de ses talens. Lorsqu'il partoit,
il se faisoit suivre de quelques officiers humains et
vertueux , chargés , même en pays ennemi , d'empê-
cher le désordre, et de réparer le dommage lorsqu'il
avoit été fait.
Ces principes d'une probité austère furent surtout
remarqués après la prise de Gènes , qui avoit se-
coué le joug des Français. Leur avant-garde ayant
258 RECUEIL
pillé quelques maisons du faux-bourg de St.-Pierre
d'Arena, le prince, quoique personne ne se plai-
gnît , y envoya des gens de confiance pour examiner
à quoi se pouvoit monter le dommage , et fit payer
la valeur de ce qui avoit été pris.
L'Alviane ayant été pris à la bataille d'Aignadel ,
fut conduit au camp français , où il fut traité avec
toute l'honnêteté possible. Ce général, plus aigri
par l'humiliation de sa défaite , que touché de l'hu-
manité de son vainqueur, ne répondit aux démons-
trations les plus consolantes, que par une fierté
brusque et dédaigneuse. Louis se contenta de le ren-
voyer au quartier où l'on gardoit les prisonniers.
« Il vaut mieux le laisser , dit-il ; je m'emporterois ,
» et j'en serois fâché. Je l'ai vaincu , il faut nxe
» vaincre moi-même. »
Louis prélendoit que les avantages que ses enne-
mis remportoient sur lui , ne dévoient étonner per-
sonne. « Ils me battent , disoit-il , avec des arme»
)) que je n'ai jamais employées , avec le mépris de
» la bonne foi, de l'honneur et des lois de l'Evan-
» gile. »
Celtji qui ne sait pas vaincre la colère, n'est pas
maître de lui-même. Henri IV étoit d'un caraclère
bouillant, et aisé à s'enflammer; mais ce prince,
par l'usage d'une longue adversité , par la nécessité
de conserver ses partisans, par de continuelles ré-
flexions sur les funestes effets de la colère , par la
trempe d'un cœur tourné à la bonté et à l'humanité .
avoit converti ces premiers transports si violens, en
desimpies mouvemeus intérieurs qui se marquoient
sur son visage et dans ses gestes , mais rarement dans
ses paroles. Un jour Grillon vint dans son cabinet pour
s'excuser sur quelques reproches, et passa des excuses
aux contestations, et des contestations à l'emporte-
ment; le roi irrité, lui commanda de sortir, et comme
Grillon revenoit à tout moment de la porte , eu con-
DE FAITS MÉMORABLES. iS^
tiouant sa défense sur le même ton , on s'aperçut
que Henri pàlissoit d'impatience et de colère ; on
eut peur que ce prince ne se saisît enfin de l'épée
de quelqu'un et qu'il n'en frappât ce seigneur si peu
circonspect. Après la sortie de Grillon , le roi s'étant
remis, dit à ceux qui étoient auprès de lui : « La
» nature m'a disposé à la colère , mais depuis que
» je me connois , j'ai vu que cette passion est de
» mauvais conseil, et je suis bien aise d'avoir ici de
» bons témoins de ma modération. »
Quelques jours après. Grillon reconnut l'excès de
son emportement, et vivement affligé d'avoir man-
qué à son maître , il n'eut rien de plus pressé que
de lui marquer son repentir. Il va chez le roi , la
douleur peinte sur le visage , et se jette à ses pieds.
Ce prince plein de bonté , le relève et l'embrasse :
a Je vous aime, lui dit-il, vous le savez bien ; n'ai-
» je pas toujours rendu justice à votre fidélité et à
» votre attachement pour moi ? mais votre bouil-
» lante ardeur , si estimable dans les combats , de-
» vient crinninelle , quand vous vous y livrez en par-
» lant à un maître qui connoît tout ce que vous
n avez fait pour lui. Imitez-moi , Grillon, apprenez
» à vous modérer. »
226. Les gracies acquis par ta seute faveur, n'ho-
norent pa^ celui qui en est pourvu.
Ceitji qui est élevé à quelques dignités , à quelque
place, par la faveur ou l'intrigue , n'est point hono-
ré aux yeux du sage , lorsqu'il n'a pas le mérite né-
cessaire pour les remplir.
M. de Chateaubriant , capitaine de gendarmerie,
étant mort, François I." dit à Vieilleville , depuis
maréchal de France : « Vous avez si bien employé ,
commandé et conduit à la compagnie du feu sieur
de Chateaubriant, qu'à tout autre qu'à vous elle ne
26o RECUEIL
peut mieux appartenir, qui est cause que de lieu-
tenant, je vous en fais capitaine en chef.» M. Vieil-
leville refuse opiniâtrement cette élévation , alors
fort considérable , assurant qu'il n'a rien fait pour
la mériter. Le roi étonné et presque indigné , lui ré-
plique : <f Vous m'avez bien trompé , Vieilleville ; car
j'eusse pensé que si vous aviez été à deux cents
lieues de moi , vous eussiez couru jour et nuit pour
la demander; et maintenant que je vous l'offre de
mon propre mouvement , je ne sais sur quelle meil-
leure occasion vous voulez que je vous en donne
une. » — Le jour d'une bataille , répond Vieilleville,
que votre majesté aura vu de mon mérite; mais à.
cette heure , si je la prenois , tous mes compagnons
tûurneroient cet honneur en risée , et diroient que
vous mi'en auriez pourvu en la seule considération
que j'étois parent de feu M. de Chateaubriant. J'ai-
merois mieux mourir que d'être poussé à quelque
grade que ce soit , par autre faveur que de mon ser-
vice. »
227. Le if07i prince récompense ses serviteurs et
favorise tes savans.
Un brave gentilhomme , nommé Nérestan , leva
un beau régiment. En le présentant à Henri IV, il
lui dit qu'il n'aspiroit qu'à la gloire de le servir , et
que l'espoir de la récompense n'entroit pour rien
dans son plan. « C'est ainsi , répondit le roi , que
doivent parler les bons sujets ; ils doivent oublier
leurs services ; mais c'est au prince à s'en souvenir ;
et s'il veut qu'ils continuent d'être fidèles, il faut
qu'il soit juste et reconnoissant. »
Les lettres , ornement d'un règne heureux , repri-
rent quelque éclat sous Henri IV. Les talens eurent
leur récompense ; Gasaubon fut fixé dans le royau-
me par des bienfoits. Le collège royal , cette noble
DE FAITS MÉMORABLES. 26 1
institution du père des lettres , s'éloit ressenti des
malheurs publics ; les professeurs , privés du fruit
de leurs travaux , le redemandèrent à Henri ; voici
sa réponse :« Qu'on diminue de mia dépense, qu'on
ôte de ma table pour payer mes lecteurs : je veux
les contenter; Sully les paiera. » Sully les paya effec-
tivement; ce n'étoit pas sur de pareils objets que
s'exerçoit la sévère économie de ce ministre : il sa-
voit qu'il est du devoir des rois de réprimer les cour-
tisans et les financiers , et qu'il est de leur grandeur
de récompenser les savans , qu'on satisfait à si peu
de frais.
Cependant Sully dit un jour à Casaubon , qui al-
loit recevoir sa pension : Vous coûtez trop au roi ,
monsieur ; vous avez -plus que deux bons capi-
taines, et vous ne servez de rien. Casaubon , qui
étoit fort dou:^ , alla s'en plaindre à Henri IV. Ce bon
roi dit : « Monsieur Casaubon , que cela ne vous mette
« en peine : j'ai partagé avec Sully; il a toutes les
n mauvaises grâces , et moi , je me suis rései'vé les
» bonnes. Quand il faudra aller à lui pour vos ap-
» pointemens , venez d'abord vers moi , et je vous
» dirai le mot du guet, pour être plus facilement
» payé. »
François I." protégea les sciences et les arts , et
fut nommé ie père des ietlres ; il avoit une estime
singulière pour Robert Etienne , cet imprimeur cé-
lèbre , à qui les lettres doivent tant de chefs-d'œuvre
typographiques. François ne dédaignoit pas de visi-
ter souvent ce grand homme ; il craignoit même
d'interrompre ses travaux , et l'on vit plusieurs fois
le souverain attendre que son imprimeur pût le re-
cevoir sang se déranger de ses occupations littéraires.
26a BEGUEIL
228. Sévérité des lois iniiitaires sur tes sentineHes.
En 1622 , dans le temps que Louis XIII assiégeoit
les Huguenots dans Montpellier, il y eut un événe-
ment qui prouve que les sentinelles ont toujours
été regardées comme devant être respectées et hors
d'atteinte de la part de quelque citoyen que ce soit,
fùl-il du plus haut rang. Elles peuvent tuer impu-
nément quiconque les insulte gravement dans leurs
fonctions ; elles le doivent même selon les lois delà
guerre.
M. de Marillac sortant à cheval par la porte du
logis du roi , son cheval en reculant marcha sur le
pied de la sentinelle , laquelle frappa de la four-
chette sur la croupe du cheval ; ce qui donna une
secousse à M. de Marillac , qui se tourna et battit la
sentinelle.
Ce soldat étoit de la compagnie de M. de Goas ,
qui , l'ayant su , le fit relever et arrêter prisonnier ,
et s'en alla au logis de M. de Marillac, en résolu-
tion de lui faire mettre l'épée à la main , selon le
malheureux usage de ce temps-là. Le roi le sut , et
envoya chercher M. de Goas et M. de Marillac : il fît
à ce dernier une grande réprimande , lui disant ,
que la sentinelle le devroit avoir tué ; que de six
jours il ne feroit aucune fonction de sa charge de
maréchal de camp , et qu'il ne comrnanderoit poin
dans l'attaque que feroient les gardes.
Ce soldat , qui avoit été arrêté , fut mis au con-
seil de guerre , condamné à être dégradé des armes
à la tête du régiment, et à l'estrapade, pour n'avoir
pas tué M. de Marillac. Sa Majesté lui fit grâce de
tout ; néanmoins M. de Goas ne voulut plus s'en
servir dans sa compagnie.
DE FAITS MÉMORABLES. 263
' 229. Générosité et bravoure espagnole.
DÈS le commencement du siège de Lille , par
Louis XIV, en 1667, le comte de Brouai , qui en
étoit gouverneur , fit demander où éloit le quartier
du roi. « Il est dans le camp entier , répondit le prin-
ce , et on peut tirer partout. » A cette politesse , le
gouverneur en ajouta une autre , qui fut d'envoyer
tous les matins de la glace au roi , parce qu'il avoit
appris qu'on n'en avoit point au camp.
Louis dit un jour au gentilhomme qui la lui ap-
portoit : « Je suis bien obligé à M. de Bjouai de sa
^lace j mais il devroit m'en envoyer un peu davan-
tage. — Sire, repart l'Espagnol sans hésiter, il croit
que le siège sera long, et craint qu'elle ne vienne
à manquer. » II fait tout de suite une révérence et
s'en va.
23o. Louis XI F à ta tranchée.
Un jour que Louis se trouvoit à la tranchée, dans
un lieu où le feu étoit vif, un soldat le prit rude-
ment par le bras , en lui disant : « Otez-vous , Sire ,
est-ce là votre place ?» Les courtisans saisissant avec
avidité cette ouverture , s'empressent à vouloir lui
^ersuader de se retirer. Il paroît pencher à suivre
des conseils si prudens, lorsque le duc de Charost
s'approchant de son oreille , lui dit à voix basse :
« Le vin est tiré , il faut le boire. » Le roi le crut ,
demeura dans la tranchée , et lui sut tant de gré de
celte fermeté , que le même jour il rappela le mar-
, quis de Charost , qui étoit exilé.
aSi. La mort de Chartes V, dit le sage.
TocT le monde sait que Charles V, roi de France,
surnommé le sage et l'éloquent, fit ouvrir les portes
de son appartement quelques heures avant su mort :
a64 RECUEIL
« Je veux, dit-il , avoir la consolation de voir encore
une fois mon peuple et d'en être vu , de le bénir et
de me recommander à ses prières. »
Le jour même de sa mort , il supprima par une
ordonnance expresse, la plupart des impôts. Ja-
mais prince ne se plut tant à demander c nseil , et
ne se laissa moins gouverner que lui par ses cour-
tisans. Ayant appris qu'un seigneur avoit tenu un
discours trop libre , en présence du jeune prince
Charles son fils aîné , il le chassa de sa cour , et dit
à ceux qui étoient présens : « Il faut inspirer aux en-
fans des princes l'amour delà vertu, afin qu'ils sur-
passent en bonnes œuvres ceux qu'ils doivent sur-'
passer en dignités. »
Insensible à la flatterie , il connoissoit le vérita-
ble prix des éloges. Le sire de la Rivière , son cham-
bellan et son favori , s'entrelenoit avec ce prince sur
le bonheur de son règne : « Oui , dit le roi , je suis
heureux , parce que j'ai le pouvoir de faire du bien
aux hommes. »
252. L'éducation de saint Louis.
La reine Blanche, mère de S. Louis, allaita son
fils avec un soin et une tendresse qu'elle porta jus-
qu'à la jalousie, ne voulant pas que le petit prince
fût nourri d'un autre lait que le sien. Elle eut un
jour un accès de fièvre qui dura long - temps : une
dame de la cour qui nourrissoit aussi son fils, don-
na dans cet intervalle sa mamelle à Louis. Blanche ,
au sortir de l'accès , demanda aussitôt le prince , et
lui présenta son sein. Surprise qu'il le refusât, elle
en soupçonna la cause et demanda si l'on n'auroit
point donné à téter à son fils. Celle qui lui avoit ren-
du ce petit office , s'élant nommée , Blanche au lieu
de la remercier , en témoigna beaucoup de chagrin ,
mit
DE FAITS MÉMORABLES. 265
mit le doigt dans la bouche du petit prince , et lui
fit rejeter le lait qu'il avoit pris. Comme cette action
un peu dure , étonnoit ceux qui étoient auprès de la
reine ; « Eh quoi ! leur dit-elle , puis-je souffrir qu'on
m'ôte un seul instant le titre de mère, que je tiens
de Dieu et de la nature ?
La reine s'attacha à inspirer au jeune prince , dès
l'enfance , le goût de la piété et l'amour de la vertu.
Plusieurs fois elle lui répétoit ces belles paroles , si
dignes d'une mère chrétienne : J'aimerois mieux ,
mon fits , vous voir privé du trône et de ia vie ,
que souiité d'aucun péché mortel. Le jeune Louis
prenoit plaisir à écouter les instructions de sa mère ;
et ce fut ainsi qu'il apprit d'elle à régner non-seule-
ment en grand roi, mais en chrétien. Dans un âge
encore tendre , il étoit aussi sérieux et aussi appli-
qué à ses devoirs, que s'il n'eût point eu de passions ;
aussi pieux et aussi vertueux , que si la piété et la
vertu fussent nées avec lui.
La reine Blanche ne pouvant suffire seule à l'édu-
cation du jeune prince , mit auprès de lui des hom-
mes consommés en sagesse et insensibles à l'ambi-
tion. Louis , formé par des mains que la sagesse con-
duisoit, apprit de bonne heure que tout est grand
dans le christianisme, et infiniment au-dessus de
toutes les grandeurs du monde.
.!33. Dévoûment héroïque inspiré par la religion.
Les habitans de la ville de Calais, assiégée par
Edouard , roi d'Angleterre, se voyant en proie à tou-
tes les horreurs de la famine , et ne pouvant plus es-
pérer d'être secourus , offrirent de se rendre, à con-
dition qu'on les laisseroit sortir de la ville. Mais Gau-
thier de Mauni leur répondit , de la part d'Edouard,
que l'intention de ce monarque étoit qu'ils se rendis-
Maituvl, M
266 RECUEIL
sent à discrétion. Cependant, comme Mauni étoit
généreux, il représenta à son prince combien il lui
seroit honteux de flétrir son triomphe par une sévé-
rité odieuse contre un ennemi sans défense. Ses re-
présentations furent appuyées par plusieurs cheva-
liers présens ; et le roi , cédant à leurs instances ,
chargea Gauthier d'annoncer au gouverneur de Calais
qu'il épargneroit tous les habitans , mais à condition
qu'ils lui enverroient six des plus notables bourgeois
de la ville , la tête et les pieds nus , la corde au cou ,
les clefs de la ville et du château en leur mains , et
qu'il disposeroit de leur sort comme il le voudroit.
Dès que l'ordre du roi eut été publié dans la ville ,
un morne silence annonça la consternation de tous
les habitans. Ils se regardoient en frissonnant, cher-
chant avec effroi ces six victimes du salut public; ils
désespéroient de les trouver, lorsqu'Eustachede Saint-
Pierre se leva courageusemen t au milieu de cette foule
de citoyens désolés : « Seigneurs , grands et petits ,
s'écria-t-il, ce seroit grand dommage de laisser périr
ce peviple par la famine ou autrement , tandis qu'il
y a un moyen de le garantir de la mort. Le sacrifice
qu'on feroit pour obtenir son salut, ne pourroil man-
quer d'être agréable aux yeux de Dieu , et j'espèr«
si fermement qu'il me pardonnera si je meurs pour
ce peuple , que je veux être le premier à me dévouer
pour lui à la mort. » A peine eut-il cessé de parler ,
qu'il reçut le prix le plus pur de la reconnoissance
de ses concitoyens : chacun , dit un historien , l'aî-
loit adorer de pitié ; ils se prosternèrent à ses pieds ,
en les arrosant de leurs larmes. Quel est le pouvoir
de la vertu! Jean Daire, courageux imitateur d'Eus-
tache son cousin , vint se ranger auprès de lui , dans
la résolution de partager l'honneur de mourir pour
la patrie. Jacques et Pierre "Wisant , frères et parens
de ces généreux martyrs, se dévouèrent pareillement ,
et leur exemple fut bientôt suivi par deux autres vie-
DE FAITS MÉaiORABLES. 267
times dont l'histoire a malheureusement négligé de
conserver le nom. Le gouverneur les conduisit jus-
qu'à la porte de la ville ; là il les remit entre les mains
de Mauni , en le priant d'intercéder pour eux auprès
de son roi. Ils parurent devant le monarque anglais,
et lui présentèrent les clefs de la ville. Tous les sei-
gneurs qui environnoient le roi ne pouvoient dissi-
muler la pitié et l'admiration qu'une pareille magna-
nimité leur inspiroit ; on n'entendoit , autour du
prince , qu'un murmure confus excité par ia com-
passion générale. Edouard seul parut inflexible ; il les
regarda d'un air sévère , et commanda qu'on les con-
duisît au supplice. C'étoit fait de ces illustres infor-
tunés, et de la gloire d'Edouard , sans la reine son
épouse , qui pour lors éloit à l'armée. Cette respec-
table princesse entra dans la salle, et se précipita au
genoux de son mari, le conjurant , par les motifs les
plus puissans de l'honneur, de l'humanité et de la
religion , de ne pas souiller sa victoire. Le monarque
baissa les yeux, et après un moment de silence : Ah !
Madame, s^écna.-t-il , j'aimerois mieux que vous
fussiez autre part qu'ici ; vous me faites de si vi-
ves instances , que je ne puis m'y refuser ; je leur
accorde donc leur grâce en votre considération.
Aussitôt la reine les emmena dans son appartement ,
les fit habiller , ordonna qu'on leur apportât à dî-
ner, et les renvoya sous une escorte sûre , après leur
avoir fait donner à chacun une somme considérable
d'argent.
Après avoir lu ce beau trait d'histoire , on se de-
mande à soi-même : Qu'est-ce qui sauva la ville de
Calais et les généreuses victimes qui s'étoient dé-
vouées à la mort pour son salut ? C'est la piété d'Eus-
tache de Saint-Pierre ; c'est l'esprit de religion dont
la reine d'Angleterre étoit animée. Heureux donc les
pays où il se trouve des âmes pieuses et religieuses !
il y a toujours une ressource assurée pour les mal-
2 68 RECUEIL
heureux. La philosophie se borne à vanter la géné-
rosité, la bienfaisance , l'humanité; mais la religion
rend les hommes humains, bienfaisans et généreux ,
comme on vient de le voir, jusqu'à se sacrifier pour
Je bien public. Qu'on cite un philosophe qui ait fait
un pareil sacrifice ! ( Tiré des Anecdotes chrétien-
nes. )
234. Humanité du maréchal de Cossé Brissae.
M. de Cossé ne mit aucune borne à sa générosité
et à sa compassion pour les malheureux. Ses trou-
pes victorieuses dans le Piémont , furent réformées :
ces malheureux soldats , privés de toute ressource
et sans asile , vinrent au maréchal , et lui deman-
dèrent où ils trouveroient dupain :« Chez moi, mes
amis, répondit Brissae, tant qu'il y en avira. »
Le maréchal de Cossé Brissae , après avoir épuisé
sa fortune pour servir sa patrie , eût aisément réta-
bli ses affaires , s'il eût voulu entrer dans les intri-
gues des Guises ; mais ce seigneur trouva qu'il ache-
teroit trop cher les bienfaits , s'il en coùtoit quel-
que chose à son devoir ; et sur ce que ses confidens
lui représentoient qu'il làisseroit sa maison sans
fortune : « Au moins , répondit-il , je laisserai à mes
enfans ce qu'il a dépendu de moi de leur donner ,
l'honneur et de bons exemples; il ne me convient
point de rétablir mes affaires aux dépens de la France,
in,oi qui ne me suis ruiné que pour la servir. »
235. L'indépendance deVavocat dans ses fonc-
tions.
L'avocat Dumont fut un jour interrompu en plai-
dant , par M. de Harlay , premier président , qui lui
dit : « Maître Dumont , abrégez. » Cependant cet
DE FAITS MÉMOBABLES. 269
avocat , qui croyoit que tout ce qu'il avoit à dire
étoit essentiel à sa cause, ne retrancha rien de son
plaidoyer. M. de Harlay se crut offensé , et lui dit :
« Si vous continuez à nous dire des choses inutiles ,
l'on vous fera taire. » M. Dumont s'arrêta tout court,
et après avoir fait une petite pause , il dit à !M. de
Harlay : « Monsieur , puisque la cour ne m'ordonne
pas de me taire , vous voulez bien que je continue. »
Le premier président piqué de cette résistance ,
ou peut-être de cette distinction fuite entre lui et la
cour, dit à un huissier : a Saisissez-vous de la per-
sonne de maître Dumont. — Huissier , dit cet avo-
cat, je vous défends d'attenter à ma personne; elle
est sacrée pour vous dans le tribunal où je plaide. »
M. l'avocat-général parla pour Dumont, et soutint
qu'il ne devoit pas être arrêté. La chambre se leva
sans rien prononcer ; naais la décision de cette af-
faire fut soumise à Louis XIV, qui , bien informé ,
dit qu'il ne condamnoit pas l'avocat. Dumont reprit
deux jours après son plaidoyer.
236. Horreur qu' inspirent (es traîtres.
Un seigneur espagnol fut prié par l'empereur Char-
les V, de céder son palais, le plus beau de Madrid,
au connétable de Bourbon. Charles voyant qu'il ré-
sistoit , lui dit qu'il devoit regarder comme un hon-
neur de loger un aussi grand prince, et un aussi grand
capitaine. L'Espagnol répondit qu'on ne pouvoit mé-
connoître ces qualités dans le prince , mais qu'elles
étoient effacées par sa trahison envers la France sa
patrie : « Je le recevrai chez moi par obéissance ,
ajoute-t-il ; mais je supplie votre majesté de me per-
mettre de brûler ma maison , aussitôt que le duc en
sera sorti, ne pouvant me résoudre à occuper dans
la suite la demeure d'un traître. »
î-yo KECUEIL
257. Le prince Eugène ou V ennemi par les cir-
constances.
EcjgÈine-François de Savoie , comle de Soissons ,
généralissime des armées de l'empereur, né à Paris,
le 18 octobre i663', fut d'abord destiné à l'état ec-
clésiastique. On l'appeloit l'abbé de Savoie, et Louis
XIV le nommoit en badinant, le petit abbé. Mais
son inclination martiale augmentant avec l'âge , le
nom d'abbé lui devint bientôt odieux. Dès qu'il fut
hors de tutelle, il remercia le roi des dignités ecclé-
siastiques dont il avoit eu la bonté de le revêtir, et
le pria instamment de lui accorder un emploi dans
ses troupes , qui le mît en état de le servir plus uti-
lement que sous le nom d'abbé.
Louis XIV étoit alors en paix avec ses voisin.s , les
charges militaires étoient occupées , et d'ailleurs le
jeune prince lui paroissoit si peu propre aux fatigues
de la guerre , à cause de la délicatesse de son tem-
pérament, qu'il s'imagina que la nature ne l'avoit
formé que pour être prélat. La demande fut rejetée,
et le régiment qvi'il soUicitoit lui fat refusé. Le prin-
ee , piqué de ce refus , alla offrir ses services à l'em-
pereur Léopold, qui le reçut fort bien, et lui don-
na quelque temps après un régiment.. II servit d'a-
bord contre les Turcs , en qualité de volontaire.
Louvois irrité , écrivit que le prince ne rentreroit
plus dans sa patrie. J^y rentrerai , s'écria Eugène,
en dépit de Louvois. Ce qu'il réalisa dans la suite
par l'invasion de la Provence et du Dauphiné.
En 1696 , dans le temps que le prince Eugène
étoit déjà célèbre dans toute l'Europe , Louis XIV
reconnoissant , mais trop lard, tout ce qu'il valoit ,
tu tous ses efforts pour le détacher du service de
l'empereur. II lui fit offrir le bâton de maréchal de
France, le gouvernement de Champagne que son
DE FAITS MÉMORABLES. 27 I
père avoit possédé autrefois, avec deux mille pistoles
de pension annuelle; mais il n'étoit plus temps de
faire des avances. Le prince Eugène tenoit à l'empe-
reur par les nœuds de l'honneur et de la reconnois-
sance. Il sentoit pour la France un éloignement fon-
dé sur des griefs difficiles à effacer dans une ame
fière. Il rejeta avec dédain les offres que Louis lui
avoit faites, et répondit à ceux qui en étoient char-
gés , qu'il éloit Feld-maréchal des armées de l'em-
pereur , dignité qu'il estimoit pour le moins autant
que celle de maréchal de France. Que pour les pen-
sions, elles n'avoient rien qui le tentât, se croyant
toujours assez riche, tant qu'il trouveroit des occa-
sions de marquer son zèle et sa fidélité au monarque
au service duquel il s'éloit dévoué.
238. Bon mot sur un avare.
L'abbé Régnier, secrélaire de l'académie françai-
se, y faisoit un jour, dans son chapeau, la collecte
d'une pistole que chaque membre devoit fournir pour
une dépense commune. Cet abbé ne s'étant pas aper-
çu que le président Rose , homme fort avare , eût
mis dans le chapeau, le lui présenta une seconde
fois. Celui-ci assura qu'il avoit donné. Je le crois ,
dit l'abbé Régnier, mais je ne l'ai pas vu. o Et moi ,
ajouta M. de Fontenelle, qui étoit à côté, je l'ai vu ,
mais je ne le crois pas. »
239. Les deux ijourses, ou te mauvais choix,
« Le palais d'un roi , disoit François I", doit être
ouvert à tous .ses sujets, ils sont ses enfans. Etant
les images de la divinité, nous sommes obligés d'é-
couter en tout temps et en tout lieu , les prières
qu'on nous fait, et d'y avoir égard si elles sont
justes. »
4
272 RECUEIL
Un des officiers de ce prince se plaignoit de ce
que sa majesté, qui accabloit de biens des gens ri-
clies et qui pouvoient se passer de ses libéralités , le
laissoil sans récompense, lui qui avoit besoin de
tout. Le roi le sut, et lui dit : « Je sais que vous vous
plaignez de moi. Tenez , voici deux bourses égales ;
l'une est pleine d'or, il n'y a que du ploinb dans
l'autre ; choisissez : nous verrons si ce n'est pas plu-
tôt à la fortune qu'à moi que vous devez vous en
prendre. » L'officier choisit, et prit malheureuse-
ment la bourse remplie de plomb. « Eh bien , lui
dit le roi, vous voyez que, loin de vous en prendre
à moi , sur ce que vous n'avez pas eu de part à mes
libéralités , vous deviez n'en accuser que vous-mê-
me , puisque vous n'avez pas su prendre les voies
qui pouvoient vous les mériter. » Il joignit à cette
réflexion le don des deux bourses.
a4o. François I. et ie ijraconnier .
François I." s'étant égaré à la chasse, entra vers
les neuf heures du soir dans la cabane d'un char-
bonnier. Le maître en étoit absent : il ne trouva que
la femme accroupie auprès du feu. C'étoit en hiver,
et il avoit plu. Il demanda une retraite pour la nuit
et à souper. L'un et l'autre lui furent accordés ; mais
à l'égard du souper , il fallut attendre le retour du
mari. En attendant , le roi se chauffa assis sur une
mauvaise chaise , qui étoit l'unique dans la mai-
son. Vers les dix heures, arrive le charbonnier, las
de son travail, affamé et pénétré de la pluie. Le
compliment d'entrée ne fut pas long. L'épouse ex-
posa la chose au mari, qui ratifia la promesse du
lit et du souper.
A. peine eut-il salué son hôte et secoué son cha-
peau tout mouillé , que prenant la place la plus com-
DE FAITS MÉMORABLES. 2^3
mode et le siège que le roi occupoit , il lui dit :
« Monsieur, je prends cette place, parce que c'est
celle où je me mets toujours ; et cette chaise , parce
qu'elle est à moi : Or , par droit et par raison ,
chacun est maître en sa maison. François applau-
dit au proverbe rimé. Il se plaça ailleurs sur une
sellette de bois. On soupa, on parla des affaires du
temps , de la misère , des impôts. Le charbonnier
eût voulu un royaume sans svibsides. François eut
de la peine à lui faire entendre raison. « A la bonne
heure donc , dit le charbonnier ; mais cette grande
sévérité pour la chasse , l'approuvez-vous aussi ? Je
vous crois honnête homme , et je pense que vous
ne me perdrez pas. J'ai là un morceau de sanglier
qui en vaut bien un autre, mangeons-le ; mais sur-
tout bouche close. » François promit, mangea avec
appétit, se coucha sur des feuilles et dormit bien.
Le lendemain il se fit connoître, paya son hôte et
lui permit la chasse.
241. Léopotd, duc de Lorraine.
Ce prince , l'un des plus petits souverains de l'Eu-
rope , a été celui qui a fait le plus de bien à son
peuple. Il trouva la Lorraine désolée et déserte ; il
la repeupla, et l'enrichit. Il la conserva toujours en
paix pendant que le reste de l'Europe étoit ravagé par la
guerre. Il eut la prudence d'être toujours bien avec
la France, et d'être aimé dans l'empire, tenant heu-
reusement ce juste milieu qu'un prince sans pou-
voir n'a presque jamais pu garder entre deux gran-
des puissances. Il procura à ses peuples l'abondance
qu'ils ne connoissoient plus. Sa noblesse réduite à
la dernière misère, fut mise dans l'opulence par ses
seuls bienfaits. Voyoit-il la maison d'un gentilhom-
me en ruines , il la faisoit rebâtir à ses dépens ; il
payoit leurs dettes et marioit leurs filles. Il prodi-
Ij/l RECUEIL
guoit des prësens avec cet art de donner qui est en-
core au-dessus des bienfaits. Il mettoit dans ses dons
la magnificence d'un prince et la politesse d'un ami.
Les arts en honneur dans sa petite province , pro-
duisoient une circulation nouvelle qui fait la richesse
des Etats. Sa cour étoit formée sur le modèle de celle
de France. On ne croyoit presque pas avoir chan-
gé de lieu, quand on passoit de Versailles à Luné-
ville.
A l'exemple de Louis XIV, il faisoit fleurir les
belles-lettres. Il établit dans Lunéville une espèce
d'université sans pédantisme, où la jeune noblesse
d'Allemagne venoit se former. On y apprenoit les
véritables sciences , dans des écoles où la physique
étoit démontrée aux yeux par des machines admi-
rables. Il chercha les talens jusque dans les bouti-
ques et dans les forêts, pour les mettre au jour et
les encourager ; enfin, pendant tout son règne, il
ne s'occupa que du soin de procurer à sa nation , de
la tranquillité , des richesses , des connoissances et
des plaisirs. « Je quitterois demain ma souveraine-
té, disoit-il, si je ne pouvois faire du bien. » Aussi
goûta-t-il le bonheur d'être aimé ; et long-temps
après sa mort, ses sujets versoient des larmes en
prononçant son nom.
242. Le prudent général.
Le duc de Savoie, toujours battu par Lesdiguiè-
res, qu'il appeloit le renard du Dauphiné , voulut
au moins avoir la gloire de bâtir un fort sur les ter-
res de France, et à la vue d'une armée française.
Les officiers pressèrent Lesdiguières de s'y opposer .
et se plaignirent même à la cour de l'inaction de
leur général. Le roi lui en écrivit en termes assez
vifs. Lesdiguières fit cette réponse • Votre majesté a
DE FAITS MEMORABLES. 270
besoin d'un fort à Barreaux pour tenir en bride la
garnison de Montméliant ; puisque le duc dé Savoie
veut bien en faire la dépense, il faut le laisser faire,
dès qu'il sera en défense et bien fourni de canons
et de munitions , je vous promets de le prendre ,
sans qu'il en coûte rien à votre épargne. » Le roi
s'en rapporta à Lesdiguières , qui ne tarda pas à te-
nir toutes ses promesses, X'année suivante il prit le
fort par escalade.
Lesdigiuères ayant formé le siège de Gavy, un
officier vint lui représenter que du temps de Fran-
çois I.", le fameux Barberousse n'avoit pu prendre
cette place, quoiqu'il fût maître de la rivière de Gè-
nes. Le connétable , qui avoit alors plus de quatre-
vingts ans, répondit : « Eh bien , Gavy n'a pu être
pris par Barberousse, mais. Dieu aidant , Barbe-
grise le prendra. » La ville et le château se rendirent
en fort peu de temps.
243. Louis XI et te marmiton, ou Vingénuité
récompensée.
lotis XI étant au château du Plessis, près de
Tours, descendit vers le soir dans les cuisines , où
il trouva un enfant de quatorze à quinze ans qui
îournoit la broche. Ce jeune garçon étoit bien fait ,
et avoit l'œil assez fin pour donner lieu de croire
qu'il auroit pu être capable d'un autre emploi. Le
roi lui demanda d'où il étoit , ce qu'il gagnoit. Ce
jeune marmiton , qui ne le connoissoit pas , lui dit
sans le moindre embarras : « Je suis du Berry , je
m'appelle Etienne, marmiton de mon métier, et je
gagne autant que le roi. — Que gagne le roi ? lui
dit Louis. — Ses dépens, reprit Etienne, et moi les
miens. » Cette réponse libre et ingénue lui valut
les bonnes grâces du roi dont il devint le valet de
chambre, et qui dans la suite l'.iccabla de biens.
2']6 RECUEIL
244- La grâce refusée et accordée.
Quelqu'un s'étant adressé à Louis XI pour le sup-
plier de lui accorder un emploi vacant dans une
pelite ville où il demeuroit, le roi , après l'avoir écou-
té , lui dit nettement qu'il n'y avoit rien à espérer,
qu'il ne lui accorderoit pas ce qu'il demandoit. Le
suppliant , en se retirant, lui fit de très-humbles
remercîmens , et parut s'en aller avec un air extrê-
mement satisfait. Le roi en fut surpris; il crut que
cette satisfaction et les remercîmens qu'on lui fai-
soit , étoient l'effet d'une méprise. Il le fit rappeler ,
et lui demanda s'il avoit bien entendu ce qu'il lui
avoit dit. « Oui , sire , je vous ai très-bien entendu ,
vous m'avez refusé sur-le-champ la grâce que je
vous avois demandée, — Et à quel propos donc , lui
demande le roi , ces vifs remercîmens , cet air gai
que je vous vois? — A propos de votre bonté, Sire
— De ma bonté ! Eh ! quelle bonté , continua-t-il ,
puisqu'en effet je vous ai renvoyé sans vous rien
accorder? — C'est celle de m'avoir refusé sur-le-
champ , et de m'avoir mis par ce prompt refus en
état de retourner dans ma province , sans suivre inu-
tilement votre cour et y faire des dépenses, «
La réponse plut au roi , qui crut que celui qui la
lui avoit faite , ne pouvoit être qu'un homme d'es-
prit et de beaucoup de jugement. Il lui fit quelques
questions , pour connoître si l'opinion qu'il avoit
conçue étoit bien fondée ; et n'y trouvant rien qui
n'y répondit : « Allez, lui dit-il, je vous accorde ce
que je vous ai refusé ; et je veux que vous me re-
merciiez doublement. On va vous expédier les pro-
visions de la charge que vous me demandez. » Il
ordonna en effet que cela se fît promptement, pour
ne pas retarder celui qu'il en gratifioit.
DE FAITS MÉMORABLES. 27-7
245. L& roi Stanislas.
Ce prince n'étant encore que palatin de Posnanie,
eut occasion de voir Charles XII, lorsqu'il vint en
Pologne pour détrôner Frédéric Auguste. Une physio-
nomie heureuse , pleine de hardiesse et de douceur ,
prévenoit en faveur de Slanislas. Il avoit un air de
probité et de franchise , qui , de tous les avantages
extérieurs, est sans doute le plus grand, et qui donne
plus de poids aux paroles que Téloquence même. La
sagesse avec laquelle il parla du roi Auguste , et des
intérêts différens qui divisoient la Pologne, frappa
Charles. Stanislas s'entretenantun jour avec lui delà
diCficullé de trouver pour la Pologne un roi digne de
l'être : « Et pourquoi ne le seriez-vous pas ? lui dit
vivement le roi de Suède, n Ce mot imprévu fut l'u-
nique brigue qui mit Stanislas sur le trône. Charles
prolongea exprès la conférence , pour mieux sonder
le génie du jeune palatin. Après l'audience, il dit
tout haut qu'il n'avoit jamais vu d'homme si propre
à concilier tous les partis. Il ne tarda pas à s'infor-
mer du caractère de Leczinski. Il sut qu'il étoit plein
de bravoure , endurci à la fatigue , qu'il couchoit
toujours sur une espèce de paillasse , n'exigeant au-
cun service de ses domestiques auprès de sa person-
ne ; qu'il étoit d'un tempérament peu commun dans
ce climat, libéral, adoré de ses vassaux, et le seul
seigneur peut-être en Pologne qui eût quelques amis,
dans un temps où l'on ne connoissoit de liaisons
que celles de l'intérêt et des factions. Ce caractère ,
qui avoit en beaucoup de choses du rapport avec le
sien , le détermina entièrement : il ne prit conseil
(le personne , et sans même aucune déhbération pu-
blique , il dit à deux de ses généraux qui l'environ-
noient : VoUàie roi qu'auront tes Polonais. Il tint
parole , et Ht couronner Stanislas roi de Pologne
en 1705.
2^8 RECUEIL
Charles n'eût jamais pu trouver en Pologne un
homme plus capable de concilier tous les esprits ,
que celui qu'il choisissoit. Le fond de son caractère
étoit l'humanité etia bienfaisance. Un jour, comme
il régloit l'état dé sa maison, il mit sur la liste un
officier français peu avantagé de la fortune : « En
quelle qualité voire majesté veut-elle qu'il soit sur
la liste ? lui dit le trésorier. — En qualité démon ami ,
lui répondit le prince. »
246. Le marin intrépide et généreux.
L'héroïsme de la bienfaisance et de l'humanité est
si naturel aux Français , que chaque jour chez cette
nation généreuse fournit des exemples en ce genre
qui surpassent les plus beaux traits de l'antiquité; on
en trouve des modèles dans les classes méine les plus
inférieures , et souvent l'on voit des malelols , des
soldats, des ouvriers , des femmes mêmes , mépriser
les plus grands périls, pour porter secours à ceux qui
sont en danger de perdre la vie.
La Garonne étoit débordée ; les malheureux habi-
lans sur ses rives étoient submergés ; les matelots les
plus hardis n'osoient s'exposer à la violence du cou-
rant, pour leur porter des secours. M. de Cornick
fut réduit à forcer quatre deS plus vigoureux d'entre
ces matelots de monter avec lui dans un canot qu'il
tenoit près de sa maison , aux environs de Bordeaux.
Avec ce canot , il alla successivement dans toutes les
maisons de l'île de St-Georges , d'où il retira les ha-
bitans à demi-noyés et mourans de frayeur.
Il transporta en terre ferme plus de six cents per-
sonnes de tout sexe et de tout âge, et ne cessa pen-
dant trois jours de passer et repasser la rivière , pour
sauver les effets de ceux qu'il avoit mis en sûreté ,
et pour leur porter des subsistances. Quoique M. de
Cornick ne fût pas riche et cju'il fît par cet accident
DE FAITS MÉMORABLES. 279
une perte considérable , il nourrit à ses frais pendant
plusieurs jours les malheureux qu'il avoit sauvés. Le
danger passé , M. Cornick se retira chez lui , et s'y
tint constamment renfermé , se refusant aux applau-
dissemens de ses concitoyens. Cet illustre marin don-
noit ainsi l'exemple de l'humanité , du courage et
de la bienfaisance.
247. Arnaud , évêque d'Angers , ou le vrai
pasteur.
En i65i , dans la guerre qu'on appelle des prin-
ces, le reine mère, irritée de la révolte de la ville
d'Angers , s'étoit avancée jusqu'à Saumur pour pres-
ser le siège de la ville , et lui faire porter la peine
de sa rébellion. M. Arnaud , qui en étoit évêque , pré-
voyant les malheurs qui alloient fondre sur son dio-
cèse , presse les rebelles , les exhorte , les sollicite ,
leur propose des conditions de paix ; mais tout cela
ne servit qu'à le rendre suspect. Il fut obligé de sor-
tir de la ville , par la faction d'une troupe de sédi-
tieux qui trouvoient leurs avantages dans les désor-
dres de la guerre. Ce bon pasteur , oubliant l'injure
faite à sa dignité , ne s'occupe que de la manière dont
il pourra fléchir la reine. Ses prières et ses larmes fu-
rent inutiles : mais la voyant inflexible , il eut re-
cours à un moyen qui montre bien qu'il n'y a rien
de si ingénieux que la charité. Cette princesse étant
venue un jour de fête , dans une église où il ofTicioit
pontificalement , afin de participer aux saints mys-
tères , le prélat s'approche d'elle , avec un visage où
étoit peinte une modestie pleine de majesté ; et lui
présentant la sainte hostie, il lui dit d'un ton assuré :
« Recevez, 3Iadame , votre Dieu qui a pardonné à
ses ennemis en mourant sur la croix. » Un pardon
ainsi demandé, est grâce obtenue. La princesse dé-
sarmée ne pensa plus à la punition des coupables ,
28o RECUEIL
et fit éprouver peu de temps après aux rebelles les
effets de sa bonté et de sa clémence.
Cet illustre évêque étoit rempli de l'esprit aposto-
lique. 11 se livra tout entier à son Eglise , et la gou-
verna pendant quarante-quatre ans , d'une résidence
non interrompue , avec un zèle , une prudente et
une chai'ité sans bornes. Il ne la quitta qu'une seule
fois à la prière du prince de Tarente , qui l'invita à
venir conférer avec lui sur la religion , dans son châ-
teau de Thouars. Ce seigneur ne résista pas à la dou-
ceur, aux manières insinuantes, et surtout à l'élo-
quence du prélat, et il rentra dans le sein de l'Eglise.
Il auroit manqué quelque chose à ce digne prélat ,
vraiment pasteur de son peuple, s'il n'avoit été spé-
cialement le père des pauvres. Il sufBsoit d'aborder
sa maison, pour apercevoir quelle place ils tenoient
dans son cœur. On en trouvoit souvent un grand
nombre qui bordoient ses escaliers ; on auroit dit que
c'étoient les gardes du seigneur qui habitoit la mai-
son. Touché particulièrement de l'état des pauvres
honteux , il leur faisoit des aumônes que le secret
rendoit doublement agréables: pour subvenir à cette
dépense, il s'étoit réduit lui-même à une grande
pauvreté. On a su que dans un seul jour il donna
une somme de deux mille livres , provenant des lots
et vente d'une terre ; la manière dont il fit cette lar-
gesse , étoit digne du grand homme qui la faisoit. Il
avoit accordé à l'acquéreur une diminution ; mais il
avoit mis pour condition , que l'argent lui seroit re-
mis en mains propres, et qu'il ne seroit pas délivré
à son économe , qui se seroit opposé à une libéralité
si exorbitante.
Il étoit survenu à Angers une grande disette de
blé. Pendant que les riches pouvoient à peine pour-
voir à leurs propres besoins , les pauvres restoient
dans la plus grande misère ; réduits â ne trouver d'au-
Ue nourriture que celle des herbes des champs , ils
DE FAITS MÉMORABLES. 28 1
ne présentoient aux yeux des spectateurs que des
squelettes hideux , tout décharnés. Le charitable pas-
teur ne s'épargna pas dans cette occasion. 11 employa
dans un seul jour , jusqu'à dix mille livres , pour
ramener l'abondance dans la ville. Mais son humilité
ordinaire sut si bien cacher les prodiges de sa cha-
rité , que toute la gloire en fut attribuée à M. le gou-
verneur de la province, et que le hasard seul fit dé-
couvrir un peu avant sa mort, qu'elle lui étoit due.
C'est ainsi que ce vigilant pasteur , tout occupé du
soin spirituel de ses ouailles et de leur salut , étendoit
son zèle sur leurs misères temporelles. Il avoit ap-
pris de saint Grégroire , que la semence de la parole
ne germe jamais plus sûrement dans les cœurs , que
lorsqvi'elle est arrosée par la main du prédicateur.
Ce n'étoit pas assez pour la charité de Mgr. d'An-
gers d'élre prodigue envers les pauvres , ingénieuse
pour le service de ses concitoyens , elle étoit encore
généreuse envers ses ennemis. Ce qui caractérise la
générosité de cet amour chrétien pour tous ceux qui
lui faisoient quelque peine, c'est que, non content
de leur pardonner de bon cœur tout le mal qu'il re-
cevoit d'eux , il cherchoit avec une sorte d'empres-
sement les occasions de leur rendre service; en sorte
qu'il étoit passé en proverbe , que le meilleur titre
pour obtenir de grâces de Mgr. d'Angers , étoit de
l'avoir offensé. On dit même qu'il tenoit une liste de
ceux qui lui avoient rendu de mauvais offices . afin
de se souvenir dans l'occasion de leur en rendre de
bons. Si ceci paroît héroïque , comme il l'est en ef-
fet , il faut convenir que c'est un genre d'héroisme
bien rare.
Tous les ans Mgr. d'Angers fiusoit , presque tou-
jours à pied, la visite de son diocèse, portant par-
tout la lumière et la paix. Un carrosse le suivoit, mais
il ne servoit qu'à ceux de sa suite qui ne pouvoient
marcher: c'est ce qui le lui faisoit appeler fort agréa-
282 RECUEIL
blement , S07i infirmerie. Knn travail continuel qu'il
n'interrompoit que pour se livrer à la prière , il joi-
gnoit une sobriété étonnante , et des austérités que
ni sa vieillesse , ni ses infirmités ne purent le porter
à suspendre. Comme on lui représentoit qu'il devoit
prendre un jour de la semaine pour se délasser: a Eh
bien, répondit-il, je ferai de bon cœur ce que vous
souhaitez, pourvu que vous me donniez un jour où
je ne sois pas évêque. »
« Sa sainteté jointe à sa vigilance pastorale , di-
» soit madame de Sévigné , est une chose qui ne se
» peut comprendre ; c'est un homme de quatre-
» vingt-sept ans , et qui n'est plus soutenu dans les
» fatigues continuelles qu'il prend , que par l'amour
» de Dieu et du prochain. J'ai causé une heure en
a parliculieravec lui; j'ai trouvé dans sa conversation
» toute la vivacilé de l'esprit de ses frères. C'est un
» prodige que je suis ravie d'avoir vu de mes yeux :
» tant de vertus le rendent les délices de ses diocé-
» sains , et leur font craindre de le perdre. »
Il mourut le 8 juin iGg-i , âgé de quatre-vingt-
quinze ans. Jamais évêque n'a été plus regretté.
Comme il étoit rempli de bonté pour les pauvres et
les petits , et d'honnêteté pour les grands , il fut
pleuré généralement de tous. Le concours étoit si
grand pour lui baiser les mains , qu'on fut obligé de
le laisser plus long-temps exposé , pour satisfaire à
la dévotion des diocésains. Ils ne se lassoient point
de regarder pour la dernière fois celui dont les sol-
licitudes épiscopales les avoient si souvent remplis
de consolation pendant sa vie
DE FAITS MÉMORABLES. 2^0
248. Le prince f>ien corrigé.
Loris , duc de Bourgogne , petit-fils de Louis XIV ,
et père de Louis XV , eut un esprit ferme et intré*
pide ; il étoit pieux, juste et philosophe ; il aimoit
ses devoirs , il airaoit les hommes , il vouloit les ren-
dre heureux; Beauvilliers et Fénélon veillèrent à son
éducation , et il avoit besoin de tels maîtres; car la
nature ne l'avoit pas créé sans défauts ; la colère
fut sa première passion. Un jour que ce prince avoit
battu son valet de chambre , il s'arrêta à considérer
les outils d'un menuisier qui travailloit dans son
appartement. L'ouvrier instruit par l'archevêque ,
dit au prince de passer son chemin et de le laisser
travailler. Le petit souverain se fàcka ; le menui-
sier redoubla de brutalité , et s'emportant jusqu'à la
menace , lui dit : « Retirez - vous , mon prince ;
quand je suis en fureur , je ne connois personne. »
Le prince courut dire à M. de Fénélon qu'on avoit
introduit chez lui le plus méchant homme de la
terre. « C'est un bien bon ouvrier , dit froidement
Fénélon , son unique défaut est de se livrer à la co-
lère. « Le prince insista sur la méchanceté de cet
homme. Ecoutez, lui dit Fénélon , vous l'appelez
méchant , parce qu'il vous a menacé dans un mo-
ment où vous le détourniez de son travail, comment
nonameriez-vous un prince qui battroit son valet de
chambre dans le temps même que celui-ci lui ren-
droit des services ?» La leçon étoit juste ; il en
profila.
L'éducation changea tellement le caractère du
duc de Bourgogne , qu'on eût dit que ses verlus lui
étoient naturelles ; il devint modéré , doux et com-
plaisant. Il fut généralissime des armées de Flan-
dres en 1702 , et donna les preuves des plus grands
talens militaires ; mais les malheurs de la guerre ,
toujours suivis de ceux des peuples . l'afïligeoient
284 RECUEIL
sensiblement , et il préféra toujours les vertus mo-
rales et chrétiennes aux qualités les plus éminentes
de l'homme de guerre.
249. Beaux sentimens du chevalier Bayard.
Les députés d'une ville rebelle voulant calmer la
colère du comte de Ligny , qui se disposoit à les
traiter avec la dernière sévérité , lui présentèrent
un service de vaisselle d'argent du poids de trois
cents marcs ; mais le comte ne voulut point le pren-
dre pour lui ; et se tournant vers le chevalier
Bayard , dont la rare valeur avoit fait prospérer tou-
tes ses entreprises en Italie: a Chevalier , lui dit-il ,
voilà ce que je vous donne. » Bayard remercia très-
respectueusement le général , et le refusa en ajou-
tant : Je craindrois, Monseigneur, que ce riche don
ne me communiquât quelque chose de l'infidélité de
ceux qui vous l'ont offert. » et prenant cette argen-
terie, il la distribua toute à ceux qui se trouvèrent
auprès de lui.
25o. Activité héroïque.
La ville de Rennes étoit assiégée par le duc de
Lancastre , et celte place importante alloit succom-
ber sous les efforts des Anglais, sans un prompt se-
cours. Le fameux du Guesclin résolut de la sauver.
Mais une foule d'obstacles s'opposoit à son courage :
il en triompha par sa célérité. Il prend cent hom-
mes déterminés qui ne respiroient que le combat. Il
fait en moins de douze heures dix - huit lieues de
chemin; arrive , à la pointe du jour, à l'entrée du
camp des Anglais , et se dispose à le traverser. Tout
y étoit encore enseveli dans le sommeil , et la garde
avancée étoit la seule qui veilloit. Du Guesclin fond
DE FAITS MÉMORABLES. 285
sur ces soldats: il les presse, les pousse, et entre
avec eux dans le camp. Une partie de sa troupe
égorge , pendant que les autres renversent ceux qui
accourent aux cris des blessés. En même temps ils
mettent le feu aux tentes ; l'incendie se répand; et
l'ennemi, tout nu , fuit à la fois le fer et la flamme.
Enfin le vainqueur se voit aux portes de Rennes ,
qui lui sont ouvertes à l'instant. Mais apercevant, à
quelque distance , deux cents charrettes , chargées
de vivres destinés pour l'armée ennemie, il attaque
les Anglais qui les défendoient, les met en fuite . et
entre dans la ville à la tête de ce grand convoi.
25 1. Amour du soldat français pour ses
officiers.
Le célèbre maréchal de Cossé Brissac, étoil telle-
ment aimé de ses soldats , que lorqu'il assiégeoit
quelque ville , qu'il livroit quelque bataille , ils s'ef-
forçoient de le couvrir pour le garantir des dangers ,
et se jetoient au-devant de lui , afin de parer les coups
qu'on pourroit lui porter. Brissac attendri leur di-
soit : « Eh quoi ! mes bons amis , vous voulez donc
» que je vous doive toute ma gloire, et que je ne
* fasse qu'aider à votre courage ! » Ils lui répon-
doient par mille cris de vive Brissac ! et les offi-
ciers alîoient lui baiser les mains.
M. de Villarsétoit très-aimé de ses soldats ; n'ayant
encore que le grade de colonel, en 1677 , il rentroit
dans son camp, après une action très-meurtrière Le
premier objet qui s'offre à ses regards, est un cava-
lier de son régiment , qui étant blessé d'un coup d'é-
pée au travers du corps , et presqu 'expirant, deman-
doit avec instance où étoit son colonel , que l'on
croyoit tué ; aussitôt que ce malheureux l'aperçoit ,
il lui montre sa satisfaction de le voir échctppé au
286 RECUEIL
péril , et lui dit : « Eles-vous content de moi , mon
B colonel ? Je ne voulois que la consolation de vous
» voir avant que de mourir. »
Au dernier siège de Phiiisbourg , la tranchée étoit
inondée , et le soldat y avoit de l'eau jusqu'aux ais-
selles. Un officier à qui son jeune âge ne permettoit
pas d'y marcher de même , y étoit porté de main en
main. Un grenadier le présentoit à sou camarade ,
afin qu'il le prît dans ses bras. « Mets-le sur mon dos,
D dit celui-ci ; du moins s'il y a un coup de fusil à
» recevoir , je le lui épargnerai. »
252. Le canonnierdc Minorque , ou le hraveaux
deux hras
At» combat de Minorque, en 1^56, un canonier
ayant eu le bras emporté dans le moment qu'il alloit
faire feu , ramasse la mèche de la main gauche , se
reposte à son canon , et dit en faisant feu : Cesgens-
ià croyaient donc que je n'avais qu'un bras.
253. Le duel sans combat.
L'abbé Galiani, auteur d'un ouvrage français con-
tre les économistes, qui a fait du bruit dans le temps,
avoit dans la conversation une facilité caustique ,
.spirituelle et piquante. Un jour qu'il en faisoit ^ysage
à table, aux dépens d'une dame absente , un officier
lui dit brusquement : « L'abbé , vous tenez là des
discours bien insolens ; si j'étois auprès de vous je
vous donnerois un soufflet pour tant d'impertinences ,
et vous pouvez regarder le soufflet comme donné. —
Et moi , répliqua vivement l'abbé , si j'étois auprès
de vous , je prendrois l'épée de votre voisin, puisque
par état je n'en porte pas , et je vous la passerois au
travers du corps , vous pouvez regarder le coup d'é-
pée comme donné , et vous tenir pour mort, » Cette
DE FAITS MÉMORABLES. 287
repartie plaisante fit rire tous les convives aux dépens
du jeune officier , qui n'eut pas d'autre parti à pren-
dre que d'en rire comme les autres.
254- Vamour filial récompensé.
M. de Gouges allant rejoindre son régiment, s'oc-
cupa pendant sa route à faire des recrues dont il
avoit besoin pour compléter sa compagnie. Il trouva
plusieurs hommes dans une petite ville où il demeura
une semaine. Quelques jours avant son départ , il se
présenta encore un jeune homme de la plus haute
taille et de la figure la plus intéressante. Il avoit un.
air de candeur et d'honnêteté qui prévenoit pour lui.
M. de Gouges ne pût s'empêcher à la première vue ,
de souhaiter d'avoir cet homme dans sa compagnie.
11 vit qu'il trembloit en demandant qu'on l'engageât,
et prit ce mouvement pour l'effet de la timidité , ou
peut-être de l'inquiéiude que peut avoir un jeune
homme qui sent le prix de la liberté , et qui ne la
vend pas sans regret. Il lui montra ses soupçons en
tâchant de le rassurer : « Ah ! Monsieur, lui dit le
» jeune homme, n'attribuez pas mon désordre à d'in-
» dignes motifs. Vous ne voudriez peut-être pas de
» moi ; et mon malheur seroit affreux. »
Il lui échappa quelques larmes, en achevant ces
mots. L'officier ne manqua pas de l'assurer qu'il se-
roit enchanté de le satisfaire , et lui demanda vite
quelles étoient ses conditions. « Je ne vous les pro-
» pose qu'en tremblant , répondit le jeune homme ;
» elles vous dégoûteront peut-être. Je suis jeune; vous
B voyez ma taille; j'ai de la force; je me sens toutes les
» dispositions nécessaires pour servir : mais la circons-
» tance malheureuse dans laquelle je me trouve, me
» force de me mettre à un prix que vous trouverez
» sans doute exorbitant. Je ne puis rien en diminuer.
288 RECUEIL
» Croye? que sans des raisons très-pressantes , je ne
» vendrois point mon service; mais la nécessité m'im-
» pose une loi rigoureuse. Je ne puis vous suivre à
• moins de cinq cents livres ; et vous me perceriez
» le cœur , si vous me refusiez. — Cinq cents livres,
j» repartit l'officier ! la somme est considérable , je
» l'avoue, mais vous me convenez : je vous crois de
> bonne volonté; je ne marchanderai point avec vous.
» Je vais vous compter votre argent, signez , et tenez-
» vousprêt à partir après-demain avec moi. » Le jeune
homme parut pénétré de la facilité de M. de Gouges ,
il signa gaîment son engagement , et reçut les cinq
cents livres avec autant de reconnoissance que s'il les
avoit euesenpur don. Il pria son capitaine de lui per-
mettre d'aller remplir un devoir sacré , et lui promit
de revenir à l'instant. M. de Gouges crvit remarquer
quelque chose d'extraordinaire dans ce nouveau sol-
dat. Curieux de s'en éclaircir, il le suivit sans affec-
tation. Il le vit voler à la prison de la ville , avec un
empressement qui ne lui permettoit pas d'apercevoir
son capitaine, frapper avec la plus grande vivacité à la
porte, et se précipiter dedans aussitôt qu'elle fut ou-
verte, m'entendit dire au geôlier : o Je vous apporte la
» somme pour laquelle mon père a été arrêté; je la dé-
» pose entre vos mains. Conduisez -moi vers lui; que
» j'aie le plaisir de briser ses fers. » L'officier s'arrête
un moment , pour lui laisser le temps d'arriver seul au-
près de son père , et s'y rend ensuite après lui. Il voit ce
jeune homme dans les bras d'un vieillard qu'il couvre
de ses caresses et de ses larmes , à qui il apprend qu'il
vient d'engager sa liberté pour lui procurer la sienne.
Le prisonnier l'embrasse de nouveau. L'officier at-
tendri s'avance : «Consolez-vous, dit-il au vieillard,
» je ne vous enlèverai point votre fils : je veux par-
» tager le mérite de son action. Il est libre, ainsi que
» vous , et je ne regrette point une somme dont il a
» fait un gi noble usage. Vojlà son engagement, et je
» Je
DE FAITS MÉMORABLES. 289
ï le lui remets. » Le père et le fils tombent à ses
pieds. Le dernier refuse la liberté qu'on lui rend. II
conjure le capitaine de lui permettre de le suivre.
Son père n'a plus besoin de lui : il ne pourroit que
lui être à charge. Le généreux officier y consent en-
fin. Le jeune homme remplit les années de son ser-
vice , épargnant sur sa paie quelque petit secours
qu'il faisoit passer à son père ; et lorsqu'il eut son
congé , il s'empressa d'aller servir ce même père , et
de le nourrir du travail de ses mains.
2 55. Le sang -froid du héros mourant.
Dans la chaleur de la bataille de Néerwinde , ga-
gnée parles Français en 1693, le maréchal de Luxem-
bourg qui commandoit , voyant revenir du combat
un soldat aux gardes qui avoit quitté son corps , lui
dit d'un Ion menaçant : « Où vas-tu? — Monseigneur ,
» dit le soldat , en ouvrant son habit pour faire voir
» une large blessure, je vais mourir à quatre pas d'i-
« ci. » Le maréchal se plaisoit à raconter ce trait
d'un sang-froid héroïque, dont on ne trouve d'exem-
ple , parmi les soldats , que dans les troupes fran-
çaises.
Dans la dernière guerre du Canada , le marquis de
Mont-Calm , après avoir remporté plusieurs victoires
sur les ennemis de la France , fut blessé mortelle-
ment de deux coups de feu dans la dernière action.
Cependant il ne descendit point de cheval qu'il n'eût
fait lui-même la retraite de l'armée sous les murs de
Québec. Sur la réponse que lui fit son chirurgien que
ses blessures étoient mortelles , il dit au lieutenant de
roi , et au commandant de Roussillon : « Messieurs ,
» je vous recommande de ménager l'honneur de la
» France , et de tâcher que mon armée puisse se re«
Manuel. N
290 RECUEIL
» tirer cette nuit au delà du cap Rouge ; pour moi ,
» je vais la passer avec Dieu , et me préparer à la
» mort. » Il mourut le lendemaiu à cinq heures du
matin , et fut enterré dans un trou de bombe : digne
tombeau de ce grand homme.
Un soldat envoyé par M. de Vauban pour examiner
un poste , y resta long-temps malgré le feu des enne-
mis , et reçut même une balle dans le corps. Il re-
tourna rendre compte de ce qu'il avoit observé , et
le fit avec toute la tranquillité possible , quoique le
sang coulât en abondance de sa plaie. M. de Vauban,
qui ne le croyoit pas blessé à mort , voulant récom-
penser sa bravoure et le service qu'il venoit de lui
rendre, lui présenta de l'argent; mais le soldat géné-
reux le refusa , en disant ; « Celui qui va mourir après
avoir servi sa patrie , est assez récompensé
2 56. L'amour de ta patrie.
M. de G... maréchal des camps et armées du roi ,
commandant les carabiniers , voit son fils aîné tué
à côté de lui , à la bataille de Fontenoi. Il le recom-
mande à quelques-uns des guerriers qu'il conduit ;
et sans s'occuper davantage de ce malheur , il mar-
che avec SCS escadrons , et signale son bras redouta-
ble par mille prodiges de valeur. Après la bataille ,
le roi que l'on avoit instruit de ce qui venoit d'arri-
ver à M. de G... , lui témoigna son admiration et sa
sensibilité. « Sire , répondit co héros , les larmes aux
» yeux , mon fils a sacrifié ses jours à la patrie ; il
» lui devoit ce tribut ; j'étois citoyen avant d'être
a père. »
DE FAITS MÉMORABLES. 39 1
aSy. La magnificence du héros.
L'immortel du Guesclin avoit toujours à sa suite un
grand nombre de gentilshommes bretons qu'il entre-
tenoit à ses dépens. Clisson lui demanda ce qu'il vou-
loit faire de tant de monde ? « J'en veux faire , dit-il ,
» des vengeurs de ma patrie , des défenseurs de mon
» roi : je veux leur donner de quoi vivre , et les em-
» pêcher de devenir voleurs et brigands : je vendrai,
» s'il le faut, jusqu'aux bijoux de ma femme, pour
» les entretenir plus long-temps. »
258. Bravoure française.
En 1760 , le prince Ferdinand de Brunswick fit le
siège de Giessen , petite place fortifiée à la hâte , et
que la seule valeur du baron du Blaisel , qui la dé-
fendoit , rendoit redoutable. Cet intrépide officier
soutint en héros tous les efforts des ennemis de la
France. Sommé de se rendre , il répondit en deux
nmots : « Je suis ici pour ntie défendre , et non pour
capituler. » Et sur ce que l'aide de camp lui insinua
que par une obstination déplacée , il s'exposeroit
peut-être à subir de fâcheuses extrémités , le baron
ajouta : « Il y a trente ans que je sers le roi mon
» maître , et quelque temps que je suis guéri de la
K peur. Quand M. le prince Ferdinand voudra , nous
» recommencerons. » La place ne fut point prise.
Avant la bataille d'Hastembeck , M. de Chevert
fut chargé de déloger l'ennemi des hauteurs et des
bois qui environnoient le champ de bataille. Le mar-
quis de Brehault , qui avoit toute la valeur et la noble
franchise de l'ancienne chevalerie , vint se joindre à
lui. « Brehault , lui dit M. Chevert d'une voix ani-
» mée, le regardant fixement et le prenant parla
» main , jurez-moi , foi de chevalier , que vous et
2
292 RECUEIL
» tout le régiment de Picardie , vous vous ferez tuer
/> jusqu'au dernier , plutôt que de reculer : je vous
» donnerai l'exemple. — Je le jure , répondit le mar-
quis , d'un air intrépide, b Jamais engagemens réci-
proques ne furent mieux gardés. Les officiers du ré-
giment de Picardie font prier M. de Chevert de pren-
dre sa cuirasse : il répond en montrant les grenadiers:
« Et ces braves gens en ont-ils ? » On lui vient dire
qu'il n'y a plus de poudre : « Nous avons , dit-il , des
> baïonnettes. »
A la bataille d'Aignadel , gagnée par Louis XII ,
en 1 Sog , sur les Vénitiens , la victoire balançoit sans
pouvoir se fixer pour aucun des deux partis. Tout étoit
dans une confusion affreuse. Les bataillons français
et vénitiens s'entrechoquoient , sans pouvoir presque
se reconnoître ; et dans ce tumulte horrible , le sol-
dat avoit peine à distinguer la voix et les ordres de
son général. Louis , sans ménager sa personne , s'ex-
posoit au plus grand feu. Quelques courtisans le sup-
pliant de considérer le danger qu'il couroit : « Rien ,
rien , leur répondit-il ; je n'en ai point de peur ; et
quiconque en aura p)eur, qu'il se mette derrière moi ,
il n'aura point de mal. » Cette assurance ranima le
courage abattu des guerriers , qui , redoublant d'ef-
forts, triomphèrent enfin des obstacles.
Le danger ne pouvoit ébranler Pâme de Philippe II ,
surnommé Dieudonné. Allant de Manies à Gisors
avec un simple escadron de trois cents hommes , il
aperçoit le roi d'Angleterre qui venoit fondre sur lui
avec une armée nombreuse. On lui propose de ren-
t)-er dans Mantes : « Moi , dit-il , que je recule , que
je fuie devant mon vassal ! Qui veut vaincre ou mou-
rir avec moi , me suive ! » Il dit , fond sur les An-
glais , les terrasse , et arrive à Gisors , sans perdre
plus de vingt homnies.
DE FAITS MÉMORABLES. 298
259. La bataille décisive.
Les Français , en commençant la campagne dé
Piémont en i545 , avoient ordre d'éviter tout combat
un peu important : cependant on ne pouvoit la com-
mencer avec quelque succès, sans livrer bataille. Jean
de Mont-Luc fut dépêché pour représenter à Fran-
çois I" , la nécessité d'en venir aux mains. Ce guer-
rier n'étoit point encore élevé à aucun des grades mi-
litaires , qui de simple soldat le firent parvenir au
bâton de maréchal de France. Il fut admis au con-
seil qui se tint sur la demande qu'il venoit de faire ,
et ne pouvoit se contenir en voyant que les avis lui
étoient contraires. Le roi s'en amusoit beaucoup , et
lui accorda enfin la permission de parler. Mont-Luc
s'en acquitta avec beaucoup d'esprit, et d'autant plus
d'assurance que M. le Dauphin , placé derrière le
fauteuil du roi , l'animoit par des signes d'approba-
tion. « Messieurs qui ont parlé avant moi, disoit-il,
» ont raison d'avancer que si nous perdons la ba-
» taille, nous perdons tout ; mais ils n'ajoutent pas
» que si nous la gagnons nous gagnons tout Fiez-
» vous en nous , Sire , et comptez qu'on ne défait
» point une armée qui est dans la disposition où je
» vous assure qu'est la vôtre. » Le roi répondit : allez,
et combattez au nom de Dieu. Le comte de Saint-
Pol dit en sortant , à Mont- Luc : « Fou , enragé que
tu es , tu vas être cavise du plus grand bien , ou du
plus grand mal qui puisse arriver au roi. — Monsieur,
répond Mont-Luc , soyez en repos , et assurez-vous
que la première nouvelle que vous recevrez , c'est
que nous les avons fricassés. » Le combat se livra
auprès de Cérizoles ; et les Français vainqueurs n'y
perdirent que deux cents hommes. Les vaincus lais-
sèrent sur le champ de bataille dix à douze mille
morts , trois mille prisonniers , une partie de leur
artillerie , et tout le bagage.
3
294 RECUEIL
260. Bayard à Mézières.
L'empereur Charles-Quint ayant rompu tout-à-coup
la paix conclue avec François I", fit marcher trente-
cinq mille hommes vers la Champagne. Les villes
frontières de celte province n'étoient pas en état de
résister; et les Impériaux pouvoient sans peine pé-
nétrer en peu de temps dans le centre du royaume.
Le monarqne français , à cette nouvelle , assembla
son conseil de guerre pour délibérer sur le parti qu'il
falloit prendre dans une circonstance si pressante.
Après bien des avis , on conclut qu'il falloit brûler
Mézières , ville qui devoit la première soutenir les
efforts de l'ennemi , et ensuite dévaster tous les en-
virons pour affamer les soldats du perfide empereur.
Bayard seul s'opposa fortement à cette résolution dé-
sespérée. « Sire , dit-il au roi , il n'y a point de place
» foible là où il y a des gens de bien pour la défen-
» dre ; j'irai moi-même m'enfermer dans Mézières ,
» et je vous en rendrai bon compte. » On applaudit
au généreux projet de l'intrépide chevalier. Une foule
de braves , et l'élite de la noblesse se disputent l'hon-
neur de le suivre. Ils partent , et en peu de jours
arrivent dans Mézières , qu'ils trouvent hors d'état de
soutenir le siège dont ils étoient menacés. Bayard
commença par faire sortir toutes les bouches inuti-
les. Ensuite ayant fait rompre le pont de la meuse ,
il ordonna de rétablir les anciennes fortifications , et
d'en construire de nouvelles. Il encourageoit les tra-
vailleurs ; il leur dislribuoit des récompenses pécu-
niaires ; il partageoit avec eux leurs pénibles fonc-
tions. « Camarades, leur dîsoit-il sovivent, nous sera-
» l-il reproché que celte ville soit perdue par notre
» faute , vu que nous sommes si belle compagnie en-
» semble , et de si gens de bien ? Il me semble que
i> si nous étions dans un pré , n'ayant devant nous
» qu'un fossé de quatre pieds , encore combattrions-
DE FAITS MÉMORABLES. 295
• nous un jour entier , avant que d'être défaits. Dieu
» merci , nous avons fossés , murailles et remparts ,
» où je crois , avant que les ennemis mettent le pied ,
» beaucoup des leurs dormiront au fossé. » Ces pa-
roles remplissoient de courage tous les soldats , et cha-
cun se croyoit invincible sous un chef si magnanime.
Il n'y avoit que deux jours que les Français étoient
entrés dans la place , lorsqu'on aperçut l'armée im-
périale qui s'approchoit de deux côtés , en deçà de
la Meuse , sous les ordres du capitaine de Sickengen,
et au delà , sous les auspices du comte de Nassau. Le
lendemain ils envoyèrent un héraut sommer Bayard
de leur remettre la ville. Ce député lui dit : « Que
» ceux qui le messageoient par-devers lui, estimoient
» la grande et louable chevalerie qui en lui étoit , et
» seroit merveilleusement déplaisant s'il étoit pris
» d'assaut ; car son honneur en amoindriroit , et par
» aventure lui coûleroit-il la vie. — Dites à ceux qui
» vous envoient, répondit en riant le chevalier sans
j) peur et sans reproche , qu'avant que j'abandonne
1) une place que le roi mon maître à bien voulu con-
» fier à ma foi , j'aurai fait des corps de ses ennemis
» entassés le seul pont par où il soit permis d'en
» sortir. » Le héraut, congédié avec cette réponse ,
la rendit à ses maîtres , en présence d'un capitaine
français nommé Jean Picard , qui leur dit : a Mes-
» seigneurs, je connois Bayard , et j'ai servi sous lui.
» Ne vous attendez pas d'entrer dans Mézières, tant
» qu'il sera vivant. J'aimerois mieux qu'il y eût dans
■ la place dix mille hommes de guerre , et que sa
» personne n'y fût point. — Capitaine Picard , de-
I) manda le comte de Nassau , ce seigneur Bayard
» est-il de bronze ou d'acier ? S'il est si brave , qu'il
» se prépare à nous le faire voir ; car d'ici à quatre
» jours je lui enverrai tant de coups de canon , qu'il
1) ne saura de quel côté se tourner. — A la bonne
» heure , dit Picard ; mais vous ne l'aurez pas com-
4
296 RECUEIL
j» me vous croyez. » Aussitôt les généraux de Charles-
Quint font dresser leurs batteries ; et en moins de
deux jours , plus de cinq mille boulets tombèrent
dans la ville, a Ce n'étoient de dehors que canonna-
» des, que bombes, que boulets enflammés. De de-
B dans il pleuvoit des lances et des cercles à feu , de
» l'huile bouillante , des fascines goudronnées , des
» fusées qui metloient le feu partout. » Dès les pre-
mières décharges , mille hommes épouvantés prirent
la fuite. « Tant mieux , dit Bayard , j'aime mieux de
» tels coquins dehors que dedans : pareille canaille
» n'étoit pas digne d'acquérir de l'honneur avec
V) nous. » La place étoit vivement attaquée depuis
plus de trois semaines. Le canon avoit renversé une
partie des murailles ; et les ennemis se flattoient d'a-
voir bientôt entre leurs mains le chevalier et ses sol-
dats. Mais Bayard , qui réunissoit dans un degré émi-
nent les deux qualités d'un grand capitaine , le cou-
rage et la ruse , imagina l'expédient le plus singulier,
pour se débarrasser de Sickengen qui l'incommodoit
beaucoup. Il chargea un paysan d'aller porter au sei-
gneur de la Marck , qui étoit à Sedan , une lettre con-
çue en ces termes : « Il me semble que depuis un
» an vous m'avez dit que vous vous proposiez d'atti-
» rer le comte de Nassau au service du roi notre
» maître , et qu'il est votre parent. Je le désirerois
» autant que vous , sur la réputation qu'il a d'être
» gentil-galant. Si vous croyez que cela puisse se
» faire , je vous donne avis d'y travailler plutôt au-
» jourd'hui que demain ; parce qu'avant qu'il soit
» vingt- quatre heures , lui et tout son camp seront
» mis en pièces. J'ai avis que douze mille Suisses et
» huit cenls hommes d'armes doivent coucher ce soir
» à trois lieues d'ici, qui demain au point du jour
» fondront sur lui , pendant que de mon côté je ferai
» une vigoureuse sortie ; et sera bienheureux celui
DE FAITS MÉMORABLES. 29^
» qui en échappera. J'ai cru devoir vous en prévenir,
V mais il faut me garder le secret. »
Par l'ordre du chevalier, le villageois prend sa
route du côté du camp de Sickengen. A peine s'est-il
éloigné de la ville, qu'on Tarrête. On le conduit au
général ; on le questionne , on le menace : le bon
homme intimidé découvre son secret , pour éviter la
mort qu'il croyoit voir sur sa tête. Il donne la lettre
à Sick,engen. Ce capitaine la lit; et plein d'indigna-
tion, il la communique à son conseil. La fureur s'em-
pare de tous les esprits. On s'écrie que le comte de
Nassau est un traître : on bat le tambour , on lève
l'étendard, on plie le bagage , on passe la rivière. En
vain le comte , instruit de cette résolution précipi-
tée» veut retenir son collègue : ses différentes dépu-
tations ne servent qu'à augmenler les soupçons. Ou
décampe de part et d'autre , et Mézières est délivré.
Durant ce tuniulte, le porteur de la lettre étoit ren-
tré dans la ville , et avoit appris au chevalier tout ce
qui lui étoit arrivé, liayard éclata de rire en voyant
l'heureux succès de son stratagème ; et dans l'excès
de sa joie , il dit : « Puisqu'ils n'ont pas voulu com-
mencer le jeu , ce sera donc à moi ; » et dans l'ins-
tant , il leur envoya plusieurs volées de canon qui leur
firent beaucoup de mal. C'est ainsi que , par l'adresse
de Bayard , fut levé le siège de Mézières : exploit qui
sauva la France , où il n'y avoit point alors d'armée
en état d'arrêter celle de l'empereur , et qui mérita
au valeureux chevalier les preuves les plus sensibles
et les plus glorieuses de la rcrconnoissance de tous
les ordres de l'État.
iQi. Le prisonnier patriote.
Parmi les prisonniers faits à la journée de Pavie ,
on remarquoit un brave officier, appelé ia Roche
du Maine. Charles-Quint , qui estimoit son coura-
298 RECUEIL
ge , s'entretenoit quelquefois avec lui. Un Jour, vou-
lant lui faire entendre qu'il avoit dessein d'attaquer
la France , il lui demanda combien il y avoit de
journées de l'endroit où ils étoient jusqu'4 Paris ?
0 Des journées , répliqua vivement la Roche ! si par
» journées vous entendez des batailles , je vous as-
« sure qu'il y en aura pour le moins une douzaine .
» à moins que les aggresseurs ne soient battus à la
» première. » L'empereur , pour lui donner une
haute idée de ses forces, fit passer devant lui ses
troupes en revue , et lui demanda ensuite ce qu'il
pensoit de son armée. « Si votre majesté passe les
» monts , répondit-il , on lui en fera voir une plus
» nombreuse , qui sera suivie , quinze jours après ,
» d'une autre plus nombreuse encore , si la première
> ne sufBt pas. »
2 62. L'honnête mendiant.
L'amiral de Chatillon étant allé entendre la messe
dans l'église des Jacobins, le jour de saint Domini-
que , un pauvre vint lui demander l'aumône dans le
temps qu'il étoit le plus occupé à ses prières. Il
fouilla dans sa poche , et donna à ce pauvre un grand
nombre de pièces d'or , sans les compter et sans y
faire réflexion. Cette grosse aumône éblouit le men-
diant , qui en demeura tout surpris; et comme c'é-
toit un honnête homme, et qu'il vit bien que l'ami-
ral s'éloit mépris , il ne crut pas devoir garder cette
somme. Il attendit ce charitable seigneur à la porte
de l'église; et quand il le vit sortir, il s'approcha
de lui , et lui dit : « Monseigneur, voilà ce que vous
» m'avez donné ; vous vous êtes trompé, sans dou-
» te : reprenez, je vous supplie, ce que vous ne
n m'aviez pas destiné. » L'amiral surpris de cette
grandeur d'ame , regarda ce pauvre avec bonté. * Il
B est vrai , mon ami , lui dit-il , que je ne croyoïs
DE FA1T8 MÉMORABLES. 299
» pas VOUS tant donner; mais puisque vous avex eu
s la générosité de vouloir me le rendre , j'aurai bien
» celle de vous le laisser. »
263. Henri IV et (es ligueurs»
La ville de Paris vivement pressée par Henri IV ,
députa le cardinal de Gondi, son évèque , et l'ar-
chevêque de Lyon , pour aller faire des propositions
à ce prince. « Je ne suis point dissimulé , leur dit
» le monarque ; je dis rondement , et sans feintise,
» ce que j'ai sur le cœur. J'aurois tort de vous dire,
» que je ne veux point une paix générale : je la
» veux, je la désire, afin de pouvoir élargir les li-
» mites de ce royaume. Pour avoir une bataille , je
» donnerois un doigt, et pour la paix générale, deux.
» J'aime ma ville de Paris; c'est ma fille aînée, j'en
» suis jaloux. Je lui veux faire plus de bien , plus de
» grâces , plus de miséricorde qu'elle ne m'en de-
ï mande; mais je veux qu'elle ni'en sache gré et à
» ma clémence, non pas au duc de Mayenne, ni
I) au roi d'Espagne. Ce que vous demandez, de dif-
» férer la capitulation et la reddition de Paris, jus-
» qu'à une paix universelle^ qui ne se peut qu'après
» plusieurs allées et venues, c'est une chose trop
)• préjudiciable à ma ville de Paris, qui ne peutat-
» tendre un si long terme. Il est déjà mort tant de
» personnes de faim, que si elle attend encore huit
» ou dix jours, il en mourra un très-grand nom-
» bre , ce qui seroit une étrange pitié. Je suis le père
B de mon peuple. . . . J'aimerois quasi mieux n'a-
» voir point de Paris , que de l'avoir ruiné et dis-
» sipé après la mort de tant de Parisiens.... "Vous,
» M, le cardinal, vous devez en avoir pitié ; ce sont
» vos ouailles. ... Je ne suis pas bon théologien ,
» mais j'en sais assez pour vous dire que Dieu n'en-
6
30O RECUEIL
» tend point que vous traitiez ainsi le pauvre peu-
» pie qu'il vous a recommandé. ... Et comment
» voulez-vous espérer de me convertir à votre re-
» ligion , si vous faites si peu de cas du salut et de
» la vie de vos ouailles ? C'est me donner une pau-
• vre preuve de votre sainteté, j'en serois très-mal
» édifié. » Tels étoient les senlimens de ce généreux
prince. Les maux qui accabloient ses sujets rebelles,
pénétroient son cœur. Il ne put soutenir l'idée de
voir cette ville dont la Providence lui destinoit l'em-
pire, devenir un vaste cimetière. Il donna les mains
secrètement à tout ce qu 'il crut pouvoir la soulager,
et ferma les yeux sur tous les secours de vivres que
ses officiers et ses soldats y faisoient entrer fréquem-
ment , soit par compassion pour des parens et des
amis , soit pour faire acheter ce secours bien cher
aux bourgeois. Il pouvoit emporter Paris l'épée à
la main : ses soldats lui demandoient cette grâce à
grands cris : il résista toujours à leurs instances. Le
duc de Nemours, qui commandoit dans cette capi-
tale, ayant fait sortir une foule débouches inutiles,
le conseil du roi vouloit qu'on leur refusât le passa-
ge. Henri, vivement touché de leur sort, ordonna
qu'on les reçût, o Je ne m'étonne pas, dit-il, que
» les chefs de ligue , que les Espagnols aient si peu
» de compassion de ces pauvres gens-là ; ils n'en
» sont que les tyrans : mais pour moi , qui suis leur
» père et leur roi , je ne puis les voir sans en être
» ému jusqu'au fond de l'ame. »
264. Nul honneur sans 'bonne foi.
Saint Lotjis, prisonnier des Sarrasins, étoit con-
venu avec eux de leur payer deux cent mille livres
pour sa rançon ; Philippe de Montfort fut chargé de
compter cette somme aux vainqueurs. Mais il eut
LE FAITS MÉittORABLES. 3oi
l'adresse de les tromper , en leur retenant dix mille
livres; et charmé d'une tromperie qui pouvoit êtrefort
avantageuse dans l'état de disette où se trouvoit l'ar-
mée , il vint en instruire le roi. Le monarque péné-
tré d'indignation aux paroles du comte , lui fit une
juste et sévère réprimande de cette action , et lui
commanda de la réparer à l'instant. «Non , dit-il,
» malgré le danger où sont exposés mes jours à toute
» heure , je ne partirai point que les deux cent mille
» livres ne soient payées en entier. Quel triomphe
» ce seroit pour ces infidèles de voir un roi chrétien,
» perfide et parjure. »
265. Les harangues hors de saison.
Henri IV fatigué d'un long voyage, et passant par
Amiens , on vint lui faire une harangue. L'orateur
la commença par les titres de très-grand , très-bon ,
irès-cléraent, très-magnanime :« Ajoutez aussi, dit
le roi , et très-las. »
Un autre harangueur s'étant présenté à l'heure
de son dîner , commença son discours par ces mots :
« Agésilaùs , roi de Lacédémone , Sire. ...» Le roi
qui , à ce début , craignit que la harangue ne fût
un peu longue, lui dit en l'interrompant : « Ventre-
» saint-gris ! j'ai bien entendu dire quelque chose
» de cet Agésilaùs ; mais il avoil dîné , et je suis à
» jeun , moi. »
266. Traits de ifonté.
Un des valets de chambre de saint Louis laissa
tomber une goutte de cire enflammée sur une jambe
où il avoit mal. « Vous oubliez , lui dit-il , que mon
grand- père vous avoit renvoyé de sa maison pour
une moindre faute. » Ce fut tout ce que la douleur
302 RECUEIL
lui arracha : jamais on ne vit un si bon maître , si
aisé à servir , si disposé à excuser les fautes de ses
domestiques.
Un jour d'été , M. de Turenne étant en petite veste
blanche, et en bonnet blanc, appuyé sur le balcon
d'une fenêtre , un de ses domestiques vint par der-
rière ; et le prenant pour un des marmitons de sa
cuisine , lui appliqua avec force la main sur le der-
rière. Turenne, surpris, se retourne. Le domesti-
que confus , se jette à ses pieds, lui demande par-
don de sa méprise , l'assurant qu'il l'avoit pris pour
George le marmiton. « Eh ! quand c'eût été George,
» dit tranquillement Turenne , falloit-il le frapper
» si fort ? »
On parloit à Henri IV d'un officier qui avoit été
de la ligue , et qui étoit fort brave ; et on disoit
que , quoique sa majesté lui eût pardonné , il ne
l'aimoit pourtant pas: « Je veux , dit - il , lui faire
» tant de bien , que je le forcerai de m'aimer mal-
» gré lui. »
Jamais Louis XII ne montroit une satisfaction plus
vive, que lorsqu'on lui parloit de l'abondance où
vivoit son peuple. « Un bon pasteur , disoit- il , ne
B sauroit trop engraisser son troupeau. »
267. La ruse militaire , ou le retour des éraves.
Le 19 mai i364, trois jours avant le sacre de
Charles V, Du Guesclin , qui commandoit l'armée
de Normandie contre les Anglais, voulant attirer
l'ennemi au combat, et lui faire quitter un poste
avantageux , feignit de décamper. Les Anglais se
croient sûrs de la victoire ; et malgré les représenta-
tions d'un vieux capitaine qui leur disoit n'avoir ja-
mais ouï dire que Du Guesclin eût jamais décampé^
DE FAITS MÉMORABLES. 3o;j
ils s'avancent dans la plaine. Les Français revien-
nent aussitôt sur leurs pas. Du Gucsclin les animoit
par ces paroles: « Amis, souvenez - vous que nous
» avons un nouveau roi : Que sa couronne soit au-
» jourd'hui élrennée par vous ! Pour moi, j'espère
» lui donner le général anglais pour étrenne de sa
a noble royauté. » L'événement fut conforme à ses
vœux ; et ce héros eut le plaisir singulier de faire à
son souverain un présent digne de sa bravoure.
268. Le sieur de Boutitres , ou te valeureux
gendarme.
Le fameux Bayard avoit dans sa compagnie de
gendarmes , un jeune homme de seize ans , nom-
mé Boutières. Au siège de Padoue , en iSog , ce
jeune guerrier s'étant mesuré corps à corps avec un
officier albanais de la cavalerie des ennemis , re-
marquable par sa taille énorme , le fit prisonnier.
Le nouveau David présenta son Goliath à l'empereur
Maximilien , chef de l'armée , lequel surpris du spec-
tacle , dit à l'Albanais qu'il s'émerveilloit de ce qu'un
grand colosse comme lui se fût laissé prendre par
un enfant qui de quatre ans ne porleroit poil au
menton. L'Italien , plus honteux du reproche que
de sa défaite , dit qu'il avoit cédé au grand nombre ,
et qu'il avoit été saisi par quatre cavaliers. Bayard,
qui étoit présent , se tournant vers Boutières : o En-
n tendez-vous, lui dit-il , ce qu'il vient de dire .^ il
» dément votre récit : ceci touche à votre honneur.»
Aussitôt Boutières jetant sur son captif un regard
foudroyant : « Tu mens , lui dit - il ; et pour preuve
n que je t'ai pris moi seul , remontons à cheval , et
j) je vais te tuer, ou te faire crier quartier une se-
» conde fois. » L'Albanais refusa le défi, c Boutières,
j> dit alors le chevalier Bayard , vous avez un com-
» mencement aussi beau que je vis jamais à un jeune
3o4 RECUEIL
» homme ; continuez , et vous serez un jour un grand
» personnage. «Guines-GuifFray, sieur de Boutières,
devint en effet dans la suite un fameux capitaine.
269. Amour des rois de France pour leur peuple.
Les intentions bienfaisantes de Louis XVI envers
son peuple, se manifestèrent ouvertement à la clô-
ture delà seconde assemblée des notables, en 1788.
A cette époque , on vint lui annoncer que le tiers-
état n'avoit eu dans cette assemblée que treize voix
en sa faveur : Dites quatorze , reprit vivement le roi,
car je lui donne (a mienne.
Pendant ce terrible hiver de 1788, les paysans des
environs de Fontainebleau , désespérés et mourans
de froid, arrachèrent dans la forêt les piquets des
enceintes et des charrière*: pour les brûler. L'on fit
contre eux des procédures , mais lorsqu'on rendit
compte à Louis XVI de cet attentat , il s'écria : Les
pauvres gens ! il leur falloit du éois pour se
chauffer. — Mais , Sire , il leur en avoit été dis-
tribué , par l'ordre de votre Majesté. — Eh ! re-
prit le roi , avec le ton de la plus vive sensibilité ,
sans doute qu'on ne leur en avoit pas assez don~
né: et aussitôt il ordonna d'anéantir les procédures.
François I." aimoit tendrement son peuple ; et
c'est cette noble affection qui lui fit, en mourant,
tenir ce langage au dauphin : « Mon enfant, les fils
» doivent imiter les vertus de leurs pères , et non
» pas leurs vices. Les Français sont le meilleur peu-
» pie qui soit au monde, et méritent d'autant plus
» d'être bien traités , qu'ils ne refusent rien à leur
» roi dans ses besoins. Vous allez devenir leurmaî-
» tre , et non pas leur tyran : régnez en père , et
» non pas en despote. »
DB FAITS MÉMORABLES. 3o5
270. Bette réponse du duc de Bourgogne à
Louis XI.
Lotis XI n'étant encore que dauphin , quitta la
cour ; et dans l'espérance de faire la loi à son père
Charles VII , ou d'être puissamment secoadé dans
sa révolte , il se retira auprès du duc de Bourgogne ,
qui lui dit : a Monseigneur , mes soldais et mes finan-
» ces sont à votre service, excepté contre Monsei-
» gneur le roi votre père; et pour ce qui est d'entre-
» prendre de réformer son conseil, cela ne convient
» ni à vous, ni à moi. Je le connois si sage et si pru-
» dent , que nous ne saurions mieux faire que de
» nous en rapporter à lui. »
271. La faute excusée et réparée
M. deTurenne étant dans son camp près de Lens,
envoya le comte de Grand-Pré , depuis maréchal de
Joyeuse, à la tête de quelques escadrons pour escor-
ter un convoi qui venoit d'Arras. Le jeune comte ,
arrêté par quelques projets de plaisir , laissa partir
le convoi sous les ordres du major de son régiment ,
et se flatta de le rejoindre avant qu'il arrivât au
camp. Un parti Espagnol qui rôdoit , attaqua l'es-
corte , mais il fut repoussé et défait par le major
qui amena heureusement le convoi à Lens. Turenne
sut bientôt la faute du comte de Grand-Pré ; et pré-
voyant qu'elle le perdroit à la cour, il dit aux offi-
ciers qui l'environnoient : t Le comte de Grand-Pré
I» sera fâché contre moi, à cause d'une commission
» secrète que je lui ai donnée, et qui l'a arrêté à
» Arras dans un temps où il auroit eu occasion de
» signaler son courage. » Le comte , de retour , ap-
prit ce qu'a voit dit son général. Il courut à sa tente ,
se jeta à ses genoux, et lui marqua sa reconnoissance
3o6 RECUEIL
et son repentir par des larmes pleines de tendresse.
Le vicomte lui parla alors avec une sévérité pater-
nelle. Ses remontrances firent un tel effet sur l'esprit
de ce jeune officier, que bien loin de retomber dans
la même faute, il se signala par de grandes actions
pendant le reste de la campagne, et devint un des
meilleurs capitaines de son siècle.
272. Noble récompense de ta valeur.
PiAOTJL DE Latinoy , tout jcunc encore, s'étoit fort
distingué à un assaut ; Louis XI le fit venir après
l'action , et lui dit : « Mon ami , vous êtes trop fu-
» rieux en un combat : il faut vous enchaîner ; car
» je ne vous veux point perdre, désirant me servir
» de vous plus d'une fois. » En prononçant ces flat-
teuses paroles , le monarque passoit au cou du guer-
iicr une chaî.ie d'or, nui yaloit cinq cents écus : ce
présent fut suivi de plusieurs autres , par lesquels
le roi voulut récompenser une valeur supérieure.
9.yZ. La gloire du éet-esprit sacrifiée par ta bonté
du cœur.
Louis XIV faisoit un jour un conte à ses courti-
sans. Il leur avoit promis qu'il les divertiroit beau-
coup : mais il le conta , et ne divertit personne ,
quoiqu'il fût roi. M. le prince d'Armagnac , qu'on
appeloit M. ie Grand , sortit alors de la chambre ;
et le roi dit à ceux qui resloient : « Messieurs , vous
9 avez trouvé mon conte fort insipide, et vous avez
« eu raison : mais en vous le racontant , je me suis
» aperçu qu'il s'y trouvoit des circonstances appli-
» cables à M. te Grand , et qui auroient pu l'em-
» barrasser : j'ai mieux aimé les supprimer , que de le
» chagriner, et mon conte n'a rien valu. Maintenant
DE FAITS MÉMORABLES. 3o7
» qu'il est sorti, je vais vous le dire. » Il l'acheva , le
narra bien , et l'on rit beaucoup.
a74- -^fi ^w ^^ Guise, ou te étessé courageux.
Dans un combat contre les Anglais , le duc de
Guise , surnommé te Balafré , fut frappé entre le
nez et l'œil droit , d'une lance qui s'étant rompue
par la violence du coup , lui laissa dans la plaie tout
le fer avec un tronçon de bois. Un coup si violent
ne lui fit cependant pas perdre les arçons ; et il eut
la force de revenir au camp à cheval. Il y entra dans
un état à faire horreur. La profondeur et la largeur
de la plaie effrayèrent les chirurgiens : plusieurs
d'entre eux ne voulurent point y toucher , disant
qu'il étoit inutile de faire souffrir un homme qui n'a-
voit pas deux heures à vivre. Ambroise Paré , pre-
mier chirurgien du roi, arrive avec ordre de tout ris-
quer pour sauver la vie du prince. Ce chirurgien voyant
que le tronçon de la lance étoit entré de telle sorte
dans la tète , qu'on ne pouvoit le saisir avec les mains,
prend des tenailles de maréchal ; et en présence d'une
foule d'officiers , il demanda au blessé s'il consentoit
que l'opération fût faite , et qu'on lui mît le pied
sur le visage pour arracher le tronçon de la lance ?
» Je consens à tout, dit le prince , travaillez. » Cette
manière de traiter une blessure , fit frémir tous les
spectateurs. Guise seul parut tranquille, jusqu'à ce
que les tenailles tirant le bois avec force , il s'écria :
Ah! mon Dieu! Celte exclamation fut le seul té-
moignage de douleur qu'il donna pendant toute la
durée de cette cruelle opération.
2o8 RECUEIL
275. Du GuescHn, ou te hlessé intrépide.
Au siège du château d'Essay, situé dans le Bas-
Poitou, l'intrépide Du Guesclin après avoir planté
son enseigne sur la muraille , mit le pied sur un mor-
ceau de bois pourri , et tomba dans la cour du châ-
teau. Il eut la jambe cassée de cette chute. Ce vail-
lant honuTie s'étant relevé avec beaucoup de peine ,
s'appuya le dos contre un mur ; et se soutenant seu-
lement sur une jambe, il attendit qu'on vînt le se-
courir. Il n'avoit pas abandonné sa hache ; il la te-
noit d'une main , et de l'autre il soulevoit sa jambe
blessée. Il étoit couvert de sang ; ses armes étoient
faussées en plusieurs endroits : il étoit accablé de
douleurs et de foiblesse. Cinq Anglais l'ayant aperçu
dans cet état, se hâtèrent de le joindre, dans l'espé-
rance de s'enrichir de ses dépouilles. Ils l'attaquèrent
tous cinq à la fois; mais ils virent bientôt leur nom-
bre diminuer de deux de leurs camarades , que Du
Guesclin étendit morts à ses pieds. Les autres redou-
blèrent leurs efforts, mais avec précaution. Cepen-
dant Bertrand leur allongeoit de terribles coups de
hache qui les obligeoient à se tenir éloignés ; mais
le sang qui sortoit de sa blessure diminuoit ses for-
ces , à mesure qu'il en avoit le plus besoin ; et sans
doute il alloit succomber , malgré son grand coura-
ge , si un officier breton , nommé Honger , ne fût
venu charger les Anglais qui l'entouroient. Il les eut
bientôt mis en fuite ; puis , aidé de quelques gen-
tilshommes , il porta Du Guesclin dans sa tente.
276. Le magnifique par hienfaisanee.
On faisoit au maréchal de Biron des représenta-
tions sur les dépenses considérables de sa maison ,
et sur le grand nombre de ses domestiques : a Vous
DE FAITS MÉMORABLES. 809
» pourriez économiser beaucoup, lui disoit-on , en
n renvoyan t celte foule de gens inutiles. — Si je suis
B riche , ce n'est pas pour thésauriser , répondit-il ;
» et si je puis me passer de mes gens , qui vous a
B dit qu'ils pourroient se passer de moi ? »
277. Bette mort de Louis XIV.
Loris XIV perdit son fils unique en 1 7 1 1 , et quoi-
que très-sensible à cette perte , il sut la supporter
en roi. Voyant une princesse qui poussoit des sou-
pirs et des cris , et marquoit une douleur extraordi-
naire , il lui dit : « Eh ! Madame , modérez-vous ,
B je perds plus que vous. » L'année suivante , il eut
le malheur de voir périr , dans l'espace de moins
d'un mois , le duc de Bourgogne , son petit-fih . la
duchesse de Bourgogne , et le duc de Bretagne ,
l'aîné de ses arrière-petits-fils. Ce grand monarque
vit passer comme l'ombre sa nombreuse postérité.
Solitaire dans ses immenses palais, il sembloit se
survivre à lui-même. Il ne lui restoit plus qu'un der-
nier rejeton. A la vue de ce nouveau Joas , dans la
plus tendre enfance , et seul arraché aux débris de
son auguste maison , tout ce que Louis XIV dit ,
pour exprimer tant de pertes accumulées, ce furent
ces paroles remplies tout à la fois de sensibilité et de
constance , Voilà donc M. le Dauphin l Cette ma-
gnanime constance , il la fit briller avec plus d'éclat
encore dans ces cruelles maladies qui consumèrent
sa vieillesse. On lui fit , en 1686, l'opération de la
fistule. Tout le monde trembloit pour ses jours. Ses
amis, ses ministres, sa famille , fondoient en lar-
mes. Le médecin , les chirurgiens étoient saisis de
frayeur , lors même qu'ils arrachoient jusqu'aux der-
nières racines du mal. Louis seul étoit tranquille. Il
ne poussa pas la moindre plainte. Le lendemain , il
donna audience aux ambassadeurs , et tint conseil
3lO RECUEIL
avec ses ministres. L'homme souffroit , le roi se por-
toit bien. Madame de Maintenon lui dit, Avouez ,
Sire, que vous avez 6ien souffert. — Oui, répon-
dit le prince, de vous voir souff'rir. Malgré les
douleurs vives dont il fut attaqué le 24 août 1716 ,
et la foiblesse extrême qui leur avoit succédé , il ne
laissa pas de se préparer le lendemain à dîner en
public, mais on fut obligé de faire sortir tous ceux
qui étoient entrés dans sa chambre ; et il ne retint
que le maréchal de Villeroi , avec lequel il resta seul
plus de deux heures. « Je vois , lui dit-il , que mon
» heure approche; il faut penser sérieusement à
» mourir. » Pendant qu'on lui faisoit les incisions
qu'on avoit jugé à propos de lui faire à la jambe ,
pour retarder , s'il se poiivoit , les effets de la gan-
grène dont elle étoit attaquée , son premier méde-
cin lui tenoit le bras, et n'y remarqua aucune émo-
tion considérable. Les incisions furent inutiles. On
délibéra si on lui couperoit la cuisse , et il parut
que c'étoit l'exposer à des douleurs qui ne pouvoient
rien produire d'avantageux. Il se résolut à la mort ,
et comme quelqu'un vouloit le consoler : a 11 y a
plus de dix ans, dit-il , que je pense à mourir en
roi très-chrétien.» Le 25 d'août, jour de Saint-
Louis , auquel on lui avoit fait de nouvelles inci-
sions , il demanda pourquoi ses musiciens ne lui
avoient pas donné le bouquet ordinaire ? on lui ré-
pondit qu'on les en avoit empêchés, a Eh ! non ,
dit-il, l'état où je suis ne doit rien empêcher. » Ils
vinrent , ils lui donnèrent le concert préparé ; et il
témoigna même y prendre quelque plaisir. Il fit ap-
peler le lendemain les princes et les princesses du
sang. Tous fondoient eu larmes. Il parla sans trou-
ble , sans émotion. Après avoir dit à chacun de ceux
qui étoient présens, ce qui convenoit , il tint à son
successeur un discours proportionné à l'âge de ce
prince encore enfant , et le finit par ces parole* ,
DE FAITS MÉMORABLES. 3ll
qui ne devroient jamais s'effacer du souvenir des
monarques : oj'ai chargé mon peuple; les longues
» guerres m'y ont forcé. Aimez la paix, et ne vous
» engagez jamais dans aucune guerre , qu'autant que
» l'intérêt de l'Etat et le bien des peuples l'exige-
» ront. » Puis, adressant la parole aux princes et
« à ses premiers officiers : tVous avez pu voir, leur
» dit-il , quelques personnes qui , pendant mon rè-
» gne, se sont écartées de leur devoir pour un
» temps , et s'en sont repenties toute leur vie; pro-
» fitez de leur exemple , et ne le suivez pas. »
278. Les éloges.
Un jour , le brave Grillon se trouvoît auprès de
Henri IV , avec tous les grands de la cour et les mi-
nistres étrangers. La conversation étant tombée sur
les guerriers qui se sont le plus distingués : «Mes-
» sieurs , dit le monarque , en mettant la main sur
» l'épaule de Grillon : Voilà le premier capitaine du
» monde. — Vous en avez menti, Sire, c'est vous, »
reprit vivement Grillon.
Henri IV fut complimenté par les députés du par-
lement de Paris sur une victoire qu'il avoit rempor-
tée. Le maréchal de Biron , qui y avoit eu beaucoup
de part, se trouva à l'audience, t Messieurs, leur
» dit Henri, en leur montrant ce capitaine, voilà un
» homme que je présente également à mes amis et
» à mes ennemis. » Que cet éloge délicat est digne
du grand roi qui l'a fait , et du général qui l'a reçu!
279. La harangue du duc d'Enghien.
AVANT la bataille de Rocroy , le duc d'Enghien vou-
lant encourager ses troupes , leur tint ce discours :
» Français , c'est tout vous dire en un mot, vous
3i2 RECUEIL
» voyez devant VOUS VOS vieux ennemi», ces fiers Es-
» pagnols qui se disputent avec vous, depuis si long-
j» temps, la gloire et l'empire. Leur furieux général
» frémit de se voir arracher une conquête qu'il
» croyoit sûre, et d'être obligé d'abandonner le siège
» d'une place dont la conquête lui eût ouvert nos plus
» belles provinces jusqu'aux portes de Paris. Il vient
» pour s'en venger, avec tout l'orgueil de sa nation :
» opposons-lui toute la fierté, toute la valeur de la|nô-
» tre. Je suis parti de la cour pour me mettre à votre
» tête, et j'ai promis de ne venir que victorieux. Ne
» trompez pas mes espérances. Souvenons-nous vous
» et moi de la bataille de Cérisoles: imitez vos aïeux
» qui triomphèrent , et j'imiterai mon prédécesseur
» qui les menoit au combat. Que le surnom d'Ên-
« ghien, que portoit ce prince du sang de Bourbon ,
» nous soit à vous et à moi , de bon augure : et que
» l'ennemi qu'il vainquit aux champs de Cérisoles ,
» honore encore aujourd'hui notre triomphe dans
» les plaines de Rocroy ! >
380. NoMe confiance d'un grand roi.
On supplioit Henri IV d'avoir plus de soin de sa
personne , et de n'aller pas si souvent seul, ou mal
accompagné , comme il faisoit. Il répondit : < La
» peur ne doit point entrer dans une ame royale.
» Oui craindra la mort , n'entreprendra rien sur moi ;
» qui méprisera la vie , sera toujours maître de la
» mienne , sans que mille gardes l'en puissent em-
» pêcher. Je me recommande à Dieu , quand je me
» lève; et quand je me couche, je suis entre ses mains.
» Après tout je vis de telle façon , que je ne dois pas
» avoir de ces défiances : il n'appartient qu'aux ty-
» rans d'être toujours en crainte. »
381.
DE FAITS MÉMORABLES. 3l3
281. Les iras de la justice.
Un des plus grands seigneurs de France ayant, par
violence, cassé le bras gauche à un sergent de justice
dans le temps qu'il remplissoit contre lui les fonc-
tions de son office, Louis XII ne l'eut pas plutôt su ^
qu'il alla lui-même au parlement , portant le même
bras en écharpe. La cour surprise de le voir en cet
état , et lui ayant demandé quel accident l'obligeoit
à porter ainsi le bras? a Un mal qui exige de prompts
remèdes, » répondit-il. Il exposa ensuite ce qui étoit
arrivé au sergent , et ajouta : « Puisqu'on fait une
» pareille violence à ceux qui exécutent les ordres
j» de ma justice , que me servira ce bras qui en porte
» le glaive que j'ai reçu de Dieu aussi-bien que mon
» sceptre et ma couronne ? n Après ce discours , il
fit prononcer contre le grand seigneur coupable , et
en faveur du sergent, des réparations proportionnées
à l'offense.
282. Les Gascons.
Uk officier Gascon , demandant au ministre de la
guerre ses appointcmens, lui représenta qu'il étoit
en danger de mourir de faim. Le ministre , lui voyant
un visage plein et vermeil , lui répondit que son
visage le démentoit. « Ne vous y méprenez pas ,
Monseigneur , lui dit le Gascon , ce visage n'est
i> pas à moi ; je le dois à mon hôtesse , qui me fait
» crédit dcpviis long- temps. » Cette repartie ingé-
nieuse lui valut dans le moment une avance consi-
dérable.
Un officier gascon demandoit avec beaucoup d'ins-
tance vine avidience au roi ; on la lui ménagea , à con-
dition qu'il ne diroit que deux mots. Il se présenta
;donc au monarque, et lui tendant un placet dans
(lequel il demandoit une pension : Sire , lui dit-il ,
iignez.
Manuel. O
3l4 RECUEIL
Un officier gascon , étant à l'armée , parloit assez
haul à un de ses camarades. Comme il le quittoit ,
il lui dit d'un ton important : Je vais dîner chez
Fillars. Le maréchal de Villars se trouvant der-
rière cet officier , lui dit avec bonté. « A cause de
mon rang dégénérai, et non à cause de moi, dites,
monsieur de ViUars. » Le Gascon qui ne croyoit
pas être si près du général , lui répondit , sans être
étonné, Gadédis ! on ne dit point monsieur de César ^
j'ai cru qu'on ne devoit pas dire monsieur de Vil-
lars.
285. La sotte vanité ou te portrait.
Le célèbre peintre Rigaud , en faisant le portrait
d'une dame de qualité , s'aperçut que dès qu'il tra-
vailloit à la bouche , elle grimaçoit , et resserroit ses
lèvres, pour paroitre avoir la bouche plus petite.
Rigaud impatient , lui dit : « Ne vous gênez pas ,
madame , pour peu que vous le vouliez , je n'en
mettrai point du tout. •
284. La réparation honorable.
Les Reîtres, soldats mutins, mais intrépides, obli-
gèrent la veille de la bataille d'Ivry , le colonel Théo-
doric Sclîomberg d'aller demander au roi Henri IV,
les payes qui leur étoient dues. Henri , plein de co-
lère , répondit à cet officier : « Comment , colonel,
» est - ce le fait d'un homme d'honneur de deman-
» der de l'argent quand il faut prendre les ordres
j> pour combattre ? » Schomberg se retira tout con-
fus , pour dévorer dans sa tente cette mortifiante
disgrâce. Le lendemain , lorsqu'on fut sur le point
de s'ébranler, le monarque se ressouvint de la ré-
ponse trop dure qu'il avoit faite au colonel ; et vou-
lant s'excuser auprès de ce brave guerrier, il courut
DE FAITS MÉMORABLES. 3l5
à lui , et lui dit : « Colonel, nous voici dans rocca-
» sion : M peut se faire que j'y demeurerai. Il n'est
• pas juste que j'emporte l'honneur d'un brave gen-
» tilhomme comme vous. Je déclare donc que je
» vous reconnois pour un homme de bien , et inca-
» pable de faire une lâcheté. » En disant ces mots,
il l'embrasse avec bonté, et le serre dans ses bras.
« Ah ! Sire , s'écrie le colonel, les larmes aux yeux ,
» en me rendant l'honneur que vous m'aviez eule-
8 vé , vous m'ôtez la vie ; j'en serois indigne , si je
» ne la mettois aujourd'hui pour votre service. Si
» j'en avoir mille , je les voudrois toutes répandre à
» vos pieds. » Dans ce moment, on sonne la charge.
Schomberg part comme un trait , fond sur l'enne-
mi , comme un lion furieux , et périt les armes à la
main.
285. L'expérience préférante au courage.
Ac siège de Cambrai , M. de Vauban n'étoit pas
d'avis qu'on attaquât la deini-luue de la citadelle.
Dumetz , brave homme , mais chaud et emporté ,
persuada à Louis XIV de ne pas différer davantage.
Ce fut dans cette contestation que M. de Var.ban dit
au roi: «Vous perdrez peut-être à cette attaque tel
» homme qui vaut mieux que la place. » L'avis de
Dumetz fut suivi ; la demi-lune fut attaquée et prise ;
mais les ennemis y étant revenus avec un feu épou-
vantable , ils la reprirent , et le roi y perdit plus da
quatre cents hommes et quarante officiers. M. de
Vauban , deux jours après , l'attaqua dans les for-
mes , et s'en rendit maître , sans y perdre que trois
hommes. Louis XIV lui promit de s'en rapporter à
l'avenir à son expérience, et de le laisser faire.
3l6 RECUEIL
286. Fidélité et fermeté intrépide.
En 1477? Louis XI fit investir Saint-Omer ; mais
celte place importante fut vaillamment défendue par
Philippe , fils d'Antoine , grand bâtard de Bourgo-
gne. Le monarque français irrité de l'opiniâtre ré-
sistance de ce jeune guerrier , le fit menacer ^ s'il
ne rendoit la ville , de faire égorger son père à ses
yeux. Philippe , sans se laisser épouvanter , répon-
dit qu'il connoissoit assez le roi pour ne pas appré-
hender qu'il se déshonorât par une lâcheté pareille.
« J'aime tendrement mon père , ajouta-t-il ; mais je
» ferai mon devoir , et je ne livrerai jamais une
» place qui m'a été confiée. » On fut obligé de lever
le siège ; et le roi , loin de punir Antoine de la vertu
de son fils , continua de le combler d'honneurs et
de biens.
Le grand duc de Toscane , François de Lorraine ,
vint foiTner en 1701 , le siège de Lintz , qvi'il pressa
-avec fureur. Les Français défendent la place avec le
courage le plus intrépide ; et tandis qu'ils se retirent
dans une parlie de la ville , les troupes impériales
entrent dans l'autre le flambeau à la main. M. Du-
châtel , lieutenant-général, est détaché pour propo-
ser les articles d'une capitulation honorable. « Je
» veux, dit le grand-duc, avoir la garnison prison-
B nière de guerre. — Eh bien ! répondit Duchâtel ,
» commencez donc à brûler , et nous allons recom-
» mencer à tirer. » Cette forme repartie adoucit le
prince , qui accorda tous les honneurs de la guerre
à cette brave garnison.
287. L'art de ptaire.
Louis XIV mettoit des grâces et de la noblesse
dans toutes ses actions. Il s'exprimoit avec une ma-
DE FAITS MÉMORABLES. 817
jestueuse précision , s'étudiant en public à parler
comme à agir en souverain. Lorsque le duc d'Anjou
partit pour aller régner en Espagne, il lui dit, pour
marquer l'union qui alloit désormais joindre les deux
nations : Il n'y a plus de Pyrénées.
Dans la conquête de la Franche-Comté , sa pré-
sence acheva de lui gagner les coeurs de ceux que
ses armes lui avoient soumis. Un paysan , qui le vit,
ne put s'empêcher de dire, dans cette surprise que
donne vin objet qu'on admire : « Je ne m'en étonne
» plus. »
Le grand Condé attaquoit Véseî en 1672. Toutes
les dames se réunirent pour le prier de leur permet-
tre de sortir de la place , et de ne pas les exposer
aux suites fâcheuses d'un siège long et meurtrier.
Mais le prince , qui sentoit que par celte sortie les
assiégés seroient moins sollicités à se rendre , répon-
dit aux dames : « Qu'il ne pouvoit consentir à une
demande qui le priveroit de ce qu'il devoit y avoir
de plus beau dans son triomphe.
288. Vindulgence du prince.
LoTJis XIV se nettoyant les pieds , un valet de
chambre qui tenoit la bougie , laissa tomber sur la
jambe du roi, de la cire brûlante : « Tu aurois aus-
.si-bien fait de la laisser tomber à terre , lui dit-il ,
sans s'émouvoir. » Un autre lui apporta, en hiver,
sa chemise toute froide : « Tu me la donneras brû-
lante à la canicule , lui dit-il en riant. » Un portier
du parc, qui avoit été averti que le roi devoit sortir
parla porte qu'il gardoit, ne s'y trouva pas, et se
fit long-temps chercher. Comme il venoit tout en
courant, c'étoit à qui lui diroit des injures. Le mo-
narque dit : « Povirquoi le grondez- vous ? Croyez-
vous qu'il ne soit pas assez affligé de m'avoir fait
I ttendre ? »
3l8 RECUEIL
Lorsque Louis Xîl fut monté sur le trône , quel-
ques courtisans essayèrent d'animer son ressenti-
ment contre ceux qui lui avoient été contraires quand
il n'étoit que duc d'Orléans. L'un d'entr'eux lui ayant
demandé la confiscation des biens d'un bourgeois d'Or-
léans, qui s'étoit autrefois déclaré ouvertement con-
tre lui : « Je n'étois pas son roi, répondit-il, lorsqu'il
m'a offensé : en le devenant, je suis devenu son père,
je suis obligé de lui pardonner. »
Un délateur présentoit au duc de Bourbon , sur-
nommé ie hon , un mémoire contenant les fautes
commises par plusieurs de ses officiers : « Mon ami,
lui répondit le prince, je vous remercie de votre
zèle ; celte liste me rappelle les services qu'ils m'ont
rendus. »
289. Saint Louis et le prince des assassins.
Le prince des assassins étoit le souverain de soixan-
te mille fanatiques , aveuglément soumis à ses or-
dres , et dont il se servoit quand il fugeoit à pro-
pos de faire périr les rois qui lui déplaisoient. Lors-
qu'il sortoit de son palais, un homme marchoil de-
vant lui , en criant : 0 Détournez-vous de celui qui
» porte entre ses mains la mort des nnonarques. »
Lorsque saint Louis étoit en Palestine, il lui vint un
ambassadeur de ce prince. Le chef de la députation
s'étant présenté devant le saint roi : « Sire, lui dit-
» il , connoissez-vous mon seigneur et maître , le
» Vieux de la montagne ? — Non , répliqua froide-
» dément Louis , mais j'en ai entendu parler. — Si
» cela est, reprit l'ambassadeur, je m'étonne que
» vous ne lui ayez pas encore envoyé des présens
» pour vous en faire un ami. C'est un devoir dont
» s'acquittent régulièrement chaque année , l'em-
» percur d'Allemagne , le roi de Hongrie, le Soudan
DE FAITS MÉMORABLES. SiC)
» de Babylone , et plusieurs autres grands princes ,
» parce qu'ils n'ignorent pas qu'il est l'arbitre
» de leurs jours. Je viens donc vous sommer de
» sa part , de ne pas manquer à le satisfaire sur
• ce point, ou du moins de le faire décharger du
» tribut qu'il est obligé de payer tous les ans , aux
» grands maîtres du temple et de l'hôpital de Jé-
» rusalem. Il pourroit se défaire de l'un et de l'au-
» tre ; mais bientôt ils auront des successeurs : sa
» maxime n'est pas de hasarder ses sujets pour avoir
» toujours à recommencer, b Le roi écouta paisi-
blement l'insolente harangue du député, et lui or-
donna de revenir le soir, pour prendre sa réponse.
11 revint. Le grand maître du temple et celui de
l'hôpital se trouvèrent à l'audience , et l'ayant obli-
gé par ordre du monarque , à répéter ce qu'il avoil
dit le matin , ils le remirent encore au lendemain.
Le fier assassin n'étoit point accoutumé à ces ma-
nières hautaines. Mais quel fut son étonnement ,
lorsque les grands maîtres lui dirent qu'on ne par-
loit pas ainsi à un roi de France ; que sans le res-
pect de son caractère, on l'auroit fait jeter à la mer;
qu'il eût enfin à revenir dans quinze jours, pour
réparer l'insulte faite à la majesté royale. Une si no-
ble fierté élonna toute la Palestine , et fit trembler
pour les jours de Louis. On connoissoit, et les at-
tentats du barbare, et la fureur de ceux à qui il
confioit l'exécution de ses crimes. Mais la grandeur
d'ame du roi étonna le Vieux de la montagne : il
craignit lui-même un prince qui le craignoit si peu ,
et lui envoya sur-le-champ l'ambassadeur avec des
présens également singuliers, bizarres, curieux et
magnifiques. C'étoit d'un côté sa propre chemise ,
pour marquer par celui de tous les vêlemens qui
touche le plus près , qu'il étoit de tous les rois celui
avec lequel il vouloit avoir une plus étroite luiion ;
et de l'autre, un anneau de fin or pur , où son nom
4
320 RECUEIL
étoit gravé, en signifianl qu'il l'épousoit pour être
tout à un , comme les doigs de la main. Ces sym-
boles étrangers furent accompagnés d'une caisse
remplie de plusieurs ouvrages de cristal de roche,
où il y avoit un éléphant, diverses figures d'hommes,
un échiquier et des échecs de même matière, le tout
orné d'or, et parfumé d'ambre. Le roi sentit une
joie secrète d'avoir obligé ce barbare à s'humilier;
mais ne voulant pas se laisser vaincre en générosi-
té, il lui envoya aussi de riches présens, qui consis-
îoient en un grand nombre de vestes d'écarlates , de
coupes d'or, et de vases d'argent.
C'est ainsi que , par son héroïque intrépidité ,
Louis ft'atiiroit les respects d'un prince inhumain
qui faisoit gloire de ne respecter personne : c'est
ainsi que ce grand monarque avoit fiit éclater sa
constance dans les fers. Héros jusque dans sa cap-
tivité , mille fois il vit d'un œil tranquille la mort
suspendue sur sa tête, et sur celles de ses plus fidè-
les serviteurs. Il la brava toujours, plutôt que de
souscrire à des conditions flétrissantes. Toujours il
traitoit en maître avec ses vainqueurs , qui, pleins
d'admiration , disoient de lui : « C'est le plus fier
chrétien que nous ayons jamais vu. » Souvent dans
un accès de fureur, ils s'écrioient en sa présence :
0 Quoi! tu es notre captif, et tu nous traites en
souverain, comme si nous étions dans tes fers ! »
Après la naort de leur Soudan , qu'ils avoient assas-
siné , ils mirent en délibération de le placer sur le
trône. Mais sa fermeté leur fit appréhender quTl ne
renversât leurs mosquées, et qu'il ne détruisît leur
relision.
290. Louis XIV et le chimiste.
Un chimiste romain, nommé Poli, avoit décou-
vert une composition terrible , dix fois plus destruc-
DE FAITS MÉMORABLES. 321
tive que la poudre à canon. Il vint en France en
1 702 5 et ofFiit son secret à Louis XIV.
Ce prince , qui aimoit les découvertes chimiques,
eut la curiosité de voir la composition et l'effet de
celle-ci. H en fit faire l'expérience sous ses yeux. Poli
ne manqua pas de lui faire remarquer les avantages
qu'on en pouvoit tirer pendant une guerre. « Votre
n procédé est ingénieux, lui dit le roi; l'expérience
» en est terrible et surprenante ; mais les moyens de
» destruction , employés à la guerre, sont sutïisans.
» Je vous défends de publier celui-ci : contribuez
» plutôt à en faire perdre la mémoire : c'est un ser-
» vice à rendre à l'humanité. » Ce fut sous cette
condition que ce grand monarque accorda au chi-
miste une récompense digne de lui.
291. Le brave La Noue.
Le duc de Longueville, par sa qualité de prince,
commandoit en chef l'armée de Henri III, contre
la ligue , en 1 589 ; mais sentant bien que les titres ,
la naissance et le rang ne suppléoient point aux
connoissances et aux talens , il eut l'ame assez no-
ble pour aller trouver La Noue et lui remettre le
bâton de général.... Les munitions de guerre man-
quoient au nouveau commandant , ainsi que l'argent
pour en acheter ; les seigneurs , dont il étoit entou-
ré , n'avoient , comme lui , que du courage et du
zèle. Il demanda donc à quelques financiers , qui
s'étoient réfugiés à Compiègne , les avances néces-
saires à ces opérations ; mais ces hommes , qui s'é-
toient odieusement enrichis aux dépens du roi et du
peuple , eurent la barbarie de le refuser. « £h bien !
s'écria le bon citoyen, garde son argent quiconque
l'estime plus que son honneur ! tant que La Noue
aura une goutte de sang et un arpent de terre , il
322 HECUEIL
les sacrifiera pour la défense du pays où Dieu l'a lait
uaîlre. » En même temps il engagea sa terre du
Plessis-les-Tournelles à ces mêmes financiers , qui
donnèrent enfin de quoi acheter des munitions. Alors
il attaqua le duc d'Aumale ; une manœuvre habile
et hardie décida la victoire en sa faveur. Il enleva
aux ennemis leur artillerie, consistant en dix piè-
ces de canon , tous leurs étendards, leurs drapeaux
et leurs bagages, leur tua ou prit plus de cinq mille
hommes, et n'en perdit pas plus de trente. Après
un exploit si glorieux, La Noue se retira chez lui ,
pour se rafraîchir. Assis sur une pierre , il prenoit
ilans la cour de son logis, un repas très- frugal , lors-
qu'il vit entrer tous les seigneurs qui venoient le
féliciter de sa victoire , et recevoir ses ordres. Mes
ordres ? répondit La Noue en se levant ; allons à
Sentis , nous y trouverons M. de LongueviUe qui
nous les donnera à vous et à moi.
Le grand caractère que celui de La Noue ! Trou-
ve-t-on dans les annaies de la Grèce et de Rome
une vertu plus simple et plus désintéressée que la
sienne ?
Lorsqu'il fut fait prisonnier par les Espagnols, ils
exigèrent du roi de Navarre, depuis Henri IV, cent
mille écus d'or pour sa rançon. L'argent manquoit
à Henri , mais il n'hésita point d'engager tous ses
domaines, pour faciliter l'emprunt d'une si grande
somme , et racheter La Noue. La rançon du héros
fut payée , et il l'acquitta bien dans la suite par ses
victoires.
29a. Le roi de France.
LoRSQtE Louis XV , déjà roi , n'avoit encore que
six ou sept ans , Tun des membres de l'ordre éques-
tre de Hollande, demanda à l'ambassadeur de Fran-
ce, comment se portait te petit roi; ce ministre
DE FAITS MÉMOHABLES. 323
répondit : Monsieur, il n'y a point de petit roi
de France. Cette réponse étoit fondée sur un prin-
cipe incontestable; c'est que la dignité royale sub-
siste toujours dans toute son intégrité, indépendam-
ment de l'âge et des qualités ou facultés personnelles
du prince qui en est revêtu.
293. Amour intrépide de saint Louis pour ses
soldats.
Lorsque saint Louis s'embarqua pour retourner
dans son royaume , son vaisseau fut battu par la
tempête la plus affreuse. Quelques capitaines pres-
sèrent le monarque de passer sur un autre navire :
« Dites-moi, leur répondit-il, sur la foi et loyauté
» que vous me devez , si le vaisseau étoit à vous ,
» et chargé de riches marchandises, l'abandonne-
» l'iez-vous en pareil état ? — ^,Non sans doute , ré-
n pliquèrent-ils d'une voix unanime ; nous aimerions
.) mieux hasarder tout , que de faire une perte si
» considérable. — Pourquoi donc me conseillez-vous
» d'en descendre ? — C'est que la conservation de
» quelqxies malheureux qui sont sur ce vaisseau ,
» importe peu à l'univers, mais rien ne peut égaler
ï le prix d'une vie comme celle de votre majesté. —
•) Or , sachez , dit le généreux prince , qu'il n'y a
j> personne ici qui n'aime autant son existence que
» je puis aimer la mienne. Si je descends, ils des-
» cendront aussi; et ne trouvant aucun bâtiment
j) qui puisse les recevoir , ils se verront forcés de
» demeurer dans une terre étrangère, sansespéran-
» ce de retourner dans leur pays.. C'est pourquoi
j» j'aime mieux mettre en la main de Dieu ma vie ,
'> celle de la reine et de nos trois enfans , que de
» leur causer vin tel dommage. » Il n'appartient
qu'aux héros véritablement chrétiens, de donner
ces glorieux exemples de magnanimité. C'est par de
324 BEGUEIL
semblables vertus que Louis s'acquit sur tous les
cœurs un empire plus puissant encore, et plus sa-
tisfaisant, que celui qu'il devoit à sa naissance.
294. Gravité imposante de Sulii/.
Après la mort de Henri IV , Sully son confident ,
sor: ami et son ministre, se retira dans sa maison
de Villebon au Perche. Plusieurs années ensuite ,
ayant été invité, comme l'un des plus anciens offi-
ciers de la couronne , à se trouver à un conseil pour
y donner son avis , il y parut avec une barbe épais-
se, un habit et des airs passés de mode. S'élant aper-
çu que les jeunes seigneurs de la nouvelle cour cher-
choient à lui donner des ridicules, il dit au roi,
Louis XIII, en entrant dans son cabinet: « Sire,
» quand le roi, votre père, de glorieuse mémoire ,
» me faisoit l'ijonneur de me consulter, nous ne
» commencions à parler d'affaires, qu'au préalable
» on n'eût fait passer dans L'antichambre les bala-
» dins et les bouffons de cour. »
395. Bettes paroles de Louis XIV et de Louis XV .
Lorsque Boileau présenta à Louis XIV son Epîtrc
sur le passage du Rhin , ce prince , après en avoir
Hcouté la lecture , dit : « Cela est beau, mais je vous
loiierois davantage , si vous m'aviez moins loué.»
Un jeune duc s'étant attiré la disgrâce de Louis XIV,
et voulant regagner son amitié, alla au feu pendant
le siège de Mons , avec une intrépidité et un juge-
nient de héros. Ce monarque lui rendit alors ses bon-
nes grâces , et lui dit : « Vous n'étiez pas content de
moi : je ne l'étois pas de vous : oublions le passé , et
désormais datons de Mons. n
DE FAITS MÉMORABLES. 325
L'ambassadei-r d'Angleterre se plaignoit haiitemeut
à Versailles des travaux que Louis XIV faisoit faire
au port deMardick. Il demanda une audience parti-
culière : il l'obtint, et parla au roi avec plus de vé-
hémence que de retenue. Sa majesté ne l'interrompit
point; mais lorsqu'il eut achevé, elle dit : < Mon-
» sieur l'ambassadeur, j'ai toujours été le maître chez
» moi , quelquefois chez les autres ; ne m'en faites
» pas souvenir. »
Durant les attaques de Menin , en 1745 > on dit au
roi Louis XV , qui commandoit le siège en personne,
qu'en brusquant un peu , en perdant quelques hom-
mes , on seroit quatre jours plus tôt dans la place.
» Eh bien! répondit le monarque, prenons-la quatre
» jours plus tard. J'aime mieux perdre quatre jours
» devant une place , qu'un seul de mes sujets. »
296. Exemptes de modestie.
Un jeune homme indiscret demanda un jour à
M. de Turenne , comment il avoit perdu lesbatailles
de Mariendal et de Rhetel ? « Par ma propre faute ,
répondit ingénument ce général. «Quelques officiers
prétendirent qu'il n'avoit jamais mieux agi que
dans ces deux combats. « Je fus , leur dit-il , dans
ces deux occasions trop facile et trop crédule. »
Louis XIV se promenoit dans les jardins de Ver-
sailles , entre Mansard et Le Nostre , et regardant
tantôt la façade du château , tantôt la disposition du
grand parterre : a II faut en convenir, leur dit-il ,on
ne sauroit mieux réussir que vous avez fait l'un et l'au-
tre : tout cela est admirable.» Mansard goûtoit toute
la douceur d'une pareille approbation , lorsque Le
Nostre répondit, avec autant d'esprit que de modes-
tie : Il y a, Sire, quelque chose encore de plus admi-
rable....— Quelque chose de plus admirable, ditie
?)l() RECUEIL
roi surpris ? — Oui , Sire , et c'est de voir le plus gi and
roi du monde daigner s'entretenir avec son maçon
et son jardinier.
297. Le sonnet du duc de ta Feuittade.
Le duG de la Feuillade ayant rencontré Despréaux
dans la galerie de Versailles, lui récita un sonnet qu'il
vantoit beaucoup, et que Louis XIV avoit approuvé.
Le satirique lui dit que ce n'étoit point une produc-
tion merveilleuse, et qu'elle ne donnoit pas une grande
idée de son auteur. Il parloit encore, lorsque le ma-
réchal , ayant aperçu madame la dauphine, s'élança
vers la princesse, et lui lut le sonnet dans l'espace de
temps qu'elle mitàtraverser la galerie. Voilà une belle
pièce, M. le maréchal, répondit la dauphine, qui ne
l'avoit peut-être pas écouté. » Le duc accourut aus-
sitôt pour rapporter à Boileau le jugement de la prin-
cesse , en lui disant d'un air moqueur , qu'il étoit
bien délicat de ne pas approuver un sonnet que le roi
avoit trouvé bon , et dont la princesse avoit confirmé
l'approbation par son suffrage. « Je ne doute point,
repartit Despréaux , que le roi ne soit très-expert à
prendre des villes et à gagner des batailles; je suis
aussi très-persuadé que madame la dauphine est iine
princesse très-spiriJuelle, et remplie de lumières ;
mais avec votre permission, M. le maréchal, je crois
me connoître en vers aussi-bien qu'eux. » A ces pa-
roles , le maréchal accourt chez le roi, et lui dit d'un
air vif et impétueux : « Sire , n'admirez-vous pas l'in-
solence de Despréaux qui dit se connoître en vers
un peu mieux que votre majesté ? — Oh ! pour cela, ré-
pondit le roi, je suis bien fâché , M. le maréchal ,
d'être obligé de vous dire que Despréaux a raison. »
DE FAITS MÉMORABLES. 32 J
298. Bravoure magnanime des soldats français.
Un officier du régiment de Champagne , à la têle
de son corps , demandoit pour un coup de main ,
douze hommes de bonne volonté. Tout le corps reste
immobile, et personne ne répond. Trois fois la mê-
me demande , et trois fois le même silence. « Eh
quoi ! dit l'officier, l'on ne m'entend point ? — On
vous entend , s'écrie une voix ; mais qu'appelez-vous
douze hommes de bonne volonté ? Nous le sommes
tous , vous n'avez qu'à choisir. »
Le prince de Condé étant devant une place où il
y avoit une palissade à brûler , promit cinquante
louis à celui qui seroil assez brave pour entreprendre
une si belle action. Le péril étoit si évident, que la
récompense ne tenloit personne. Mais un soldat
plus courageux que les autres , dit au prince qu'il
le quittoit des cinquante louis , s'il vouloit le faire
sergent de sa compagnie. Le prince lui ayant pro-
mis l'un et l'autre , il descendit dans le fossé avec des
flambeaux, et brûla la palissade, malgré une grêle
de mousqueterie , dont il ne fut que légèrement
blessé.
Un cavalier du régiment de Saint-Aignan venoit
de recevoir un coup de sabre sur la nuque , dans les
plaines de Stadeck , en 1737. Il aperçut en même
temps le commandant du détachement qui étoit dé-
monté , et exposé à être pris. Il met pied à terre , et
force cet officier à prendre son cheval. Des hussards
arrivent ; le soldat se défend de son mousqueton et
de son sabre , jusqu'à ce que le commandant soit
sauvé : ■ Il vaut mieux . dit-il , qu'un cavalier pé-
risse , ou soit fait prisonnier , que celui qui peut ré-
tablir le combat. » Il fut en effet prisonnier lui-même.
3^8 RECUEIL
299. Saint Louis et le comte d'Anjou.
Le comte d'Anjou , frère du roi saint Louis , avoit
mi procès contre un simple gentilhomme du nombre
de ses vassaux. Les officiers du prince jugèrent en sa
faveur. Le chevalier en appela à la cour du roi. Le
comte piqué de sa hardiesse , le fit mettre en prison.
Le roi en fut averti, et manda sur-le-champ au comte
de le venir trouver. « Croyez-vous , lui dit-il , avec
un visage sévère , croyez-vous qu'il doive y avoir plus
d'un souverain en France , ovi que vous serez au-
dessus des lois , parce que vous êtes mon frère ? n
En même temps il lui ordonna de rendre la liberté à
ce malheureux vassal , pour pouvoir défendre son
droit au parlement. Le comte obéit. Il ne lui restoit
qu'à instruire l'afTaire ; mais le gentilhomme ne trou-
voit ni procureurs , ni avocats, tant on redoutoit le
caractère violent du prince Angevin ! Louis eut en-
core la bonté de lui en donner d'office , après leur
avoir fait jurer qu'ils le conseilleroient fidèlement. La
question fut scrupuleusement disculée, le chevalier
fut réintégré dans ses biens, et Charles , comte d'An-
jou , frère du roi , condamné.
■^
3oo. Beaux exemptes de iibératité.
Le duc de Montmorency, petit-fils du connétable ,
étant âgé de treize ans , apprit qu'un gentilhomme
de son père avoit ses affaires fort dérangées. Il le prit
en particulier, et lui parla avec l'intérêt le plus ten-
dre et le plus généreux. Le gentilhomme laissa aper-
cevoir qu'il le croyoit trop jeune pour pouvoir lui
être utile. » Il est vrai qv\e je suis trop jeune pour
mériter votre confiance , lui dit le prince ; mais , mon
brave, voilà un écrin de diamans dont je puis dispo-
ser : recevez-le pour l'amour de moi. »
DE FAITS MÉMORABLES. 320
Du GuEscLiN sortoit de Bordeavix , où il avoit été
long-temps prisonnier. Sur sa route , il rencontre un
écuyer breton, autrefois officier sous lui. Cet écuyer
étoit à pied , il paroissoit très-fatigué de sa marche ,
le désordre de ses habits annonçoit sa mauvaise for-
tune. DuGuesclin l'ayant reconnu , lui demanda où
il alloit en si mauvais équipage ? Le gentilhomme lui
répondit qu'il revenoit de Bretagne , où il avoit été
inutilement pour y chercher de quoi payer sa ran-
çon , et que , suivant la parole qu'il avoit donnée ,
il alloit se remettre dans les prisons de Bordeaux. La
rançon de cet écuyer montoit à cent livres , que du
Guesclin lui donna , avec cent autres livres pour le
mettre en état de le suivre à la guerre.
3oi. Le compte rendu.
LoTJis XI demanda compte au maréchal Des Guer-
des de l'argent qui lui avoit été donné pendant la
guerre, pour les dépenses dont il l'avoit chargé. Des
Guerdes présenta un mémoire très-détaillé , dans le-
quel la dépense excédoit de beaucoup la recette. Louis
se met à discuter les articles avec l'air de la défiance.
Le maréchal se lève , et dit avec une noble liberté :
« Sire , avec cet argent j'ai conquis les villes d'Arras,
de Hesdin , de Boulogne ; rendez-moi mes villes , et
je vovis rendrai votre argent. — Il vaut mieux laisser
le moutier où il est , » répondit le monarque , et il
ne fut plus question de compte à rendre.
3o2. Les titres de noblesse.
Lorsque le maréchal de Biron produisit ses titres
de noblesse , pour être admis au nombre des cheva-
liers , ce seigneur voyant que l'on paroissoit avoir
plus d'égards pour les preuves généalogiques que pour
33o RECUEIL
les services , et que d'ailleurs , parmi ceux qui avoient
fourni leurs preuves , il s'en trouvoit qui avoient
passé avec des titres supposés , il affecta de ne pro-
duire que fort peu de titres. Il n'en apporta que cinq
ou six fort antiques, et les présentant au roi , à MM.
les commissaires et aux inquisiteurs : « Sire, dit-il,
voilà ma noblesse ici comprise : » puis mettant la
main sur son épée , il ajouta ; a Mais , Sire , la voici
encore mieux. »
3o3. Promotion glorieuse d'un maréchal de
France.
En 1 639 , le roi Louis XIII forma le siège de Hes-
din qu'il pressa vivement. Charles de la Porte, mar-
quis de la Meilleraie , conduisoit les opérations sous
les auspices du monarque. En peu de temps la brè-
che fut praticable , et l'on ordonna l'assaut. On dresse
les échelles ; le roi monte un des premiers , ayant à
ses cotés MM. de la Meilleraie cl de Puységur. Ce der-
nier avoit une canne à la main : Louis la prend , et la
présentant à la Meilleraie : « Je vous fais maréchal
de France , lui dit-if ; voilà le bàlon que je vous en
donne. Les services que vous m'avez rendus , m'obli-
gent à cela ; vous continuerez à me bien servir. » Le
nouveau maréchal répond qu'il n'est pas digne de cet
honneur : « Trêve de complimens , reprend le roi ,
d'un air obligeant , et avec un sourire flatteur , je n'ai
pas fait un maréchal de meilleur coeur que vous. »
Au moins jamais on n'en avoit fait d'une façon plus
glorieuse.
304. Richesses honorables.
François I" combloit de bienfaits Jacques de Gour-
don de Genouillac , dit Gaiiot , qui venoit de con-
tribuer plus que personne , par le moyen de son ar-
DE FAITS MÉMORABLES. 33 1
tillerie, au gain de la bataille de Mariguan, en i5i5.
La chambre des comptes représenta que ces récom-
penses étoient des aliénations du domaine. » Je le
sais bien , répondit le monarque : vous faites votre
devoir de m'en avertir , et moi , je fais le mien en
passant par-dessus vos règles , pour récompenser un
homme extraordinaire. » L'envie des courtisans ne
tarda pas à exagérer et à rendre suspects les richesses
de Galiot , et le prince lui en parla. « On vous a dit
vrai , Sire , je suis très-riche ; je n'ai pourtant que
ce que vous m'avez donné. Tous mes biens sont à
vous , reprenez-les ; je n'aurai point à me plaindre ,
et je ne vous en servirai pas avec moins de zèle. —
Mon cher ami , reprit le roi , en l'embrassant, aimez-
moi toujours , et servez-moi comme vous avez fait.
L'envie eu veut à ma gloire , quand elle en veut à
vos bien» : des services tels que les vôtres, ne peu-
vent être assez payés. »
Jamais le chevalier Bayard ne brigua aucune char-
ge ; jamais il n'étala aux yeux de son souverain ses
longs et glorieux services , pour parvenir à quel-
que récompense. « Nos belles actions , disoit-il , doi-
vent parler pour nous , et demander ces sortes de
choses , qu'il est plus glorieux de mériter que de pos-
séder sans en être digne. »
3o5. Du Guesclin fait connétahte.
Charles V ayant jeté les yeux sur Bertrand Du
Guesclin , pour le créer connétable de France, le fit
entrer dans le palais , où tout son conseil étoit ras-
semblé, et lui dit d'un ton de maître : « Du Gues-
clin , prenez mon épée , et l'employez contre les en-
nemis de la France. » Du Guesclin la refusa , s'excu-
sant sur son incapacité , et principalement sur sa
naissance qui devoit l'éloigner d'une si haute charge;
332 RKGUEIL
mais le roi lui dit : « Sachez, messire Bertrand, que
jen'ai nifrère,ni cousin , ni neveu , ni baron dans
mon royaume , qui n'obéisse à vous ; et si quelqu'un
y étoit coniraire , il m'irriteroit tellement, qu'il s'en
apercevroit. Ainsi prenez cet office avec joie ; et je
vous en prie. » Alors ce brave guerrier ne pouvant
résister plus long-temps à la volonté d'un maître qu'il
servoit avec zèle et avec courage , prit l'épée , et la
tira du fourreau, en disant : Je ne l'y remettrai ja-
mais , qu'après avoir chassé les ennemis du royau-
me. » Il tint en effet sa parole.
5oô. Obéissance sans réserve.
Loris XIV , à la tète de son armée , marchoit le
long d'une mare impraticable. Il donne quelques or-
dres à un jeune aide-de-camp languedocien. Dans
l'ardeur d'obéir au roi , cet officier veut traverser la
mare. Dès l'entrée , son cheval se trouve embourbé
jusqu'aux sangles. Le monarque vient lui-même à
son secours , et donne les ordres les plus prompts. Le
danger augmentoit , et le bourbier gagnoit déjà la
selle. Dès qu'on eut délivré le jeune officier, le roi
lui dit avec bonté : « Est-ce que vous n'avez pas vu
qu'on ne pouvoit point passer par là ? — Je le voyois
bien , Sire , répondit-il ; mais quand il est question
d'obéir à votre majesté , ou de la servir , les gens de
mon pays ne connaissent point de périls qui les ar-
rêtent. »
507. Le conseil donné par (a valeur.
Lotiis , comte de Flandres , obligé de quitter ses
Etats par la révolte de ses sujets mécontens , vint en
1528 implorer le secours de Philippe VI , dit de Va-
lois, son souverain. Le monarque français assemble
son conseil ; tovites les voix se réunissoient contre
DE FAITS MÉMORABLES. 33 '"î
cette entreprise : « Et vous , seigneur connétable ,
que pensez-vous de tout ceci ? Croyez-vous aussi qu'il
faille attendre un temps plus favorable ?» Ce conné-
table étoit le célèbre Gaucher de Châtillon, alors âgé
de quatre-vingts ans. « Sire , répondit-il , qui a bon
cœur, a toujours le temps à propos, r, — Qui m'aime
me suive , s'écrie le roi , en courant embrasser son
cher connétable ; et aussitôt il donne l'ordre pour le
départ de ses troupes. Elles arrivent dans les domai-
nes du comte fugitif; elles remportent la célèbre ba-
taille de Cassel; Philippe soumet toute la Flandres , et
dit à son vassal : «Beau cousin, je suis ici venu sur la
» prière que vous m'avez faite ; peut-être avez- vous
» donné occasion à toutes ces révoltes , par négli-
» gence à rendre la justice que vous devez à vos peu-
» pies. Je vous rends vos États soumis et pacifiés , et
» vous tiens quitte de tout, malgré les grandes dé-
» penses qu'il m'a fallu faire pour cette expédition.
I) Gardez-vous de me faire revenir pour un pareil
» sujet , car j'aurois alors plus d'égard à mes intérêts
» qu'aux vôtres. »
3o8. La piété de saint Louis.
St. Louis s'étant embarqué pour retourner dans
ses États , obtint du légat qui Tavoit accompagné
dans son expédition de la Terre-Sainte , la permis-
sion de conserver dans son vaisseau le Saint-Sacre-
ment , pour communier les malades. Il le fit placer
dans l'endroit du navire le plus digne et le plus con-
venable , dans un tabernacle fort riche, et sur un
autel orné d'un grand nombre de reliques. Tous les
jours on y récitoit solennellement l'office divin ; le
monarque y assistoit.
Rien n'égaloit sa tendre sollicitude pour les mala-
des : il les visitoit souvent, leur procuroit tous les
334 RECUEIL
soulagemcns qui dépendoient de lui , et prenoit soin
de leur salut , encore plus que de leur guérison. Il
y avoit sermon trois fois la semaine , sans parler des
instructions particulières qu'il faisoit faire aux ma-
telots, quand les petits vents régnoient, ou le cal-
me. Quelquefois il les interrogeoit lui-même sur les
articles de foi, ne cessant de leur répéter qu'étant
toujours entre la vie et la mort, entre le paradis et
l'enfer , ils ne pouvoient trop se hâter de recourir au
sacrement de pénitence , pour apaiser la colère du
Ciel. « Si le vaisseau a besoin de vous , disoit-il, je
prendrai votre place avec joie, et je mettrai la main
à la manœuvre, pendant que vous vous réconcilie-
rez avec Dieu. » Tel fut l'effet et des soins et de l'exem-
ple du pieux monarque , qu'en peu de temps on vit
un changement notable parmi les matelots. La honte
de ne pas faire quelquefois ce qu'un grand roi faisoit
tous les jours, leur donna le courage de vouloir être
chrétiens véritables.
Durant la navigation , il survint une horrible tem-
pête : tout le monde étoit en alarme : la reine et
trois jeunes princes , ses enfans , jetoient des cris
affreux. Pendant cette consternation , Louis étoit
prosterné au pied de l'autel, et attendoit son secours
de celui qui dit à la mer : Tais-toi ; et aux vents :
Calmez-vous. Il fut exaucé : le temps devint calme ,
et ce nouveau bienfait du Tout-Puissant excita de
plus en plus la reconnoissance du monarque. « Re-
gardez , sénéchal , disoil-il à son confident , le sire
Joinville , regardez si Dieu ne nous a pas bien mon-
tré son grand povivoir, quand par un seul des quatre
vents de la mer, le roi, la reine, ses enfans et tant
d'autres personnes ont été sur le point de périr. Ces
dangers que nous avons courus , sont des avertisse-
mens et des menaces de celui qui peut dire : Or ,
voyez-vous ifien que je vous eusse tous iaissé noyer,
si j'eusse voulu. »
• DE FAITS MÉMORABLES. 335
Zog. La hravoure religieuse,
Ctovis , écoutant saint Rémi qui lisoit la passion
de Jésus-Christ , s'écria : « Que n'étois-je là avec mes
Francs pour le venger ! »
Le brave Grillon , l'un des plus illustres capitaines
de Henri IV, entendoit prêcher la passion; et le pré-
dicateur faisant une descriptioa pathétique de la
flagellation du Sauveur , le guerrier attendri jus-
qu'aux larmes, se lève en portant la main sur son
épée , et s'écrie : « Où étois-tu , Grillon ? où étois-
tu ? »
3 10. Jean Petit , ou le laboureur bienfaisant.
Les actes de générosité exercés envers les indigens,
par ceux qui n'ont qu'une fortune médiocre , en ont
bien plus de mérite aux yeux des hommes qui sa-
vent apprécier les vertus. Quoique ces dons du pau-
vre paroissent de peu de conséquence , si on les com-
pare aux sommes données parles riches, ils surpas-
sent en effet les libéralités de l'opulence. C'est ce qui
nous fait présumer qu'on lira avec intérêt le trait de
bienfaisance que nous allons rapporter , et qu'il tou-
chera bien plus que le vain étalage des dons versés
sur les indigens par ceux qui jouissent de toutes les
faveurs de la fortune.
Pendant l'hiver si rigoureux de 1788 , Jean Petit ,
laboureur dans la paroisse de Doudeauville en Bou-
lonnais , jouissant par son économie d^une aisance
qui le mettoit un peu au-dessus de la pauvreté ,
voyoit avec douleur la misère s'étendre sur ses voi-
sins par la durée d'un froid excessif : sa sensibilité
ne put supporter le tableau de leurs besoins ; il ré-
solut de les adoucir autant qu'il le pourroit, en ré-
pandant sur eux le fruit de ses épargnes. Le cœur
336 RECUEIL
travaillé par ce noble désir , Jean Petit prend sur lui
le peu d'argent qu'il a mis en réserve , et va de porte
en porte dans toutes les pauvres chaumières de sa
paroisse, donnant aux unsim écu de trois livres , à
d'autres six livres , suivant les nécessités et le nom-
bre des cnfans dont chaque famille étoit composée ,
et disant avec amitié aux plus indigens, qu'ils trou-
veront chez lui du pain lorsqu'ils en manqueront.
La somme qu'il dislxibua dans cette course charita-
ble , et qui formoit tout le produit de ses réserves ,
fut de plus de 200 livres , suivant le témoignage des
malheureux qui furent l'objet de ses dons.
Cette bienfaisance, résultat des plus vifs sentimens
d'humanité dans l'homme pauvre , ne surpasse-t-
elle pas ces charités fastueuses du riche , dont le vain
amour-propre revendique l'éloge et la publicité , et
ne doit-elle pas faire rougir de confusion ces hom-
mes opulens et durs, qui dans les jours de calamité
gardent un silence cruel et révoltant ?
5 1 1 . Aux hons piaisans , salut.
Le baron des Adrets, capitaine huguenot, ayant
enlevé une petite ville aux catholiques , condamna
les soldats qvii l'avoient défendue, à sauter du haut
en bas d'une tour de la forteresse. Un de ces infor-
tunés guerriers s'avança par deux fois au bord du
précipice , et recula deux fois pour ne point faire le
saut fatal. « Allons donc , mon ami , lui dit le baron ,
dépêche ; est-il si difficile ? — Eh bien ! monsieur ,
repartit le soldat, puisque cela vous paroît si facile,
je vous le donne en quatre. » Cette plaisanterie plut
si fort au cruel baron , qu'il donna la vie au soldat.
Quand le maréchal de la Ferté vouloit faire pen-
dre quelque soldat , il avoit coutume de dire : « Toi
ou moi j nous serons pendus. » Il dit la même chose
à
DE FAITS MÉMORABLES. 887
à un espion qu'il trouva dans son camp. Lorsqu'on
voulut conduire ce misérable à la potence , il de-
manda à parler au maréchal: « Monseigneur, lui
dit-il , vous vous souviendrez que vous m'avez dit
que vous ou moi nous serions pendus. Je viens pour
savoir si vous voulez l'être; car, si vous ne l'êtes
point, je vois bien que ce sera moi.» Le maréchal
se prit à rire, et fit grâce à l'espion.
3 12 Les compiimens des princes^
Après l'entrevue d'Aiguës- Mortes , en i538 , Fran-
çois I." alla visiter l'empereur Charles-Quint sur
sa galère, et lui dit : « Mon frère , vous me voyez
une seconde fois votre prisonnier. — Non , mon frère,
répondit aussitôt l'empereur , je ne vous ai jamais
eu prisonnier que dans mon cœur, qui est tout à
vous avec autant de sincérité que je voudrois que le
vôtre fût à moi. »
3i3. La double correction.
Un officier qui avoit été chargé de défendre con-
tre l'ennemi un poste important, l'ayant rendu avec
trop de facilité à la première attaque, lorsqu'il au-
roit pu résister plus long-temps , voulut s'excuser
des reproches que lui en fit son général. Le poste ,
dit-il , était indéfendable . Le général le regardant
d'un air de mépris , se contenta de lui répondre :
Cela n'est pas français.
3 14. Les courtes harangues.
Sdr le point de livrer la fameuse bataille d'Yvri ,
Henri IV parcourt tous les rangs de son armée, et
montrant aux soldats son casque surmonté d'un pa-
nache blanc , il leur dit , avec cette ardeur qui se
Manuel. P
o38 RECUEIL
communique : » Enfans , si ies cornettes vous man-
quent, voici ie signe du raUiement ; vous le trou-
verez toujours au chemin de ia victoire et de
l'honneur. »
Dans une autre bataille, il se contenta de dire à
ses guerriers : Je suis votre roi ; vous êtes fran-
çais : voilà l'ennemi.
Guillaume le bâtard, duc de Normandie , appelé
à la couronne d'Angleterre par le testament d'E-
douard m, étant descendu dans ce royaume avec
de bonnes troupes , brûla ses vaisseaux , et dit à ses
soldats : Enfans, voilà votre patrie.
5i5. V émeute dissipée.
Un officier des mousquetaires , à la tête d'une bri-
gade de sa compagnie, faisoit d'inutiles efforts pour
apaiser une émeute que la cherté du pain c.ausoit
parmi le peuple de Paris, en 1709. Il vit alors que le
seul moyen qui lui restoit , éloit de dissiper les mu-
tins ; ce qu'il fit avec une présence d'esprit admira-
ble, en criant à sa troupe: « Soldats, tenez-vovis
prêts à l'ordre, vous tirerez sur la canaille, mais
vous épargnerez les honnêtes gens. » Ces mots furent
entendus de tout le monde. Personne ne voulut ris-
quer d'être compris parmi la canaille ; et la sédition
s'apaisa dans l'instant.
3 16. Henri IV et dom Pèdre.
DoM PÈDRE DE ToLEDE , étant ambassadeur du roi
d'Espagne à la cour de France, s'entretenoit un jour
avec Henri IV. Ce prince venant à parler familière-
mient de son royaume de Navarre , lui dit que les rois
d'Espagne le lui avoient usurpé , que s'il vivoit en-
DE FAITS MEMORABLES. 3 89
core quelques années , il le sauroit bien recouvrer.
Dom Pèdre lui répondit tout ce qu'il jugea à propos
pour la justification de son maître , et en particulier
qu'il a voit hérité de ce royaume ; que la justice avec
laquelle il le possédoit lui aideroit à le défendre.
Le roi lui répliqua : « Bien ! bien ! votre raison est
bonne jusqu'à ce que je sois devant Pampelune ;
mais alors nous verrons qui entreprendra de la dé-
fendre contre moi. » L'ambassadeur se leva là-dessus,
et s'en alla précipitamment vers la porte. Le roi lui
demanda où il alloit si vite ? « A Pampelune , Sire,
pour y attendre votre majesté.»
317. Humilité religieuse.
GoDEFROi DE BouiLioN, ayant été proclamé roi de
Jérusalem, ne voulut point ceindre de diadème. « Eh
quoi ! disoit-il , je porterois une couronne d'or et de
diamans dans une ville où le Fils de Dieu, le maître
et le créateur de l'univers, s'est vu indignement
couronné d'épines pour expier nos fautes ! Un vil
mortel recevroit dans Jérusalem plus d'honneurs que
le Tout-Puissant ! Que penseroit-on de ma piété ?
Que diroit-on de mon respect pour le Sauveur du
monde ? »
3 18, Le sang- froid des traves.
Le marquis de Riveroles , mort officier général des
armées du roi , avoit eu une jambe emportée par un
boulet de canon , et portoit une jambe de bois.
Quelques années après, étant allé reconDoitre un
poste, un boulet lui emporta cette jambe postiche.
0 Le canon , dit-il, sans montrer aucune émotion, le
canon en veut à mes jambes ; mais celte fois-ci je
l'ai pris pour dupe , car j'en ai une autre dans mon
chariot. »
2
34o RECUEIL
Le maréchal Fabert se disposant à faire le siège
d'une ville , montroit les dehors de cette place avec
un doigt , pour désigner l'endroit par où il faudroit
opérer. Un coup de mousquet lui emporta ce doigt;
mais ce capitaine ne sembla point s'en apercevoir:
«Messieurs , continua-t-il, je vous disois donc qu'il
conviendroit de placer ici vos retranchemens ; » et
il acheva son discours avec le même sang-froid , en
désignant d'un autre doigt la partie la plus foible de
la place.
Au fameux passage du Rhin , M. de Vivonne étant
au milieu du fleuve , son clieval fit un mouvement
qui pensa le désarçonner. Il se tint ferme ; et conser-
vant toute sa tranquillité : « Au moins , dit-il à son
coursier , ne t'avise pas de faire mourir un amiral
dans l'eau dpuce. »
Les Français battus à la journée de Bruneville, en
1119 , fuyoient devant le duc de Normandie. Un
Anglais saisit la bride du cheval de Louis le gros, en
criant : Le roi est pris ! Le monarque répondit sans
s'émouvoir : Ne sais-tu pas que même au jeu des
échecs, on ne prend jamais le roi ? » En parlant
ainsi , il porta à ce soldat un coup de sa masse d'ar-
mes, et l'abattit mort à ses pieds.
Au siège de Namur , en 1692 , le comte de Tou-
louse , qui étoit auprès de Louis XIV, dans l'attaque
d'un ouvrage, reçut au bras un coup de mousquet.
On entendit le bruit de la balle ; et le monarque
demanda si quelqu'un étoit blessé ? Il me semMc ,
dit froidement le jeune prince , que quelque chose
tn'a touché.
Dans la chaleur de la bataille de Fontenoi , Louis XV
fit amasser les boulets de canon qui tomboient au-
près de lui , et dit gaîment à M. de Chabrier, offi-
DE FAITS MÉMORABLES. 34 1
cier d'artillerie : « Renvoyez ces boulets aux enne-
mis ; je ne veux rien avoir à eux. »
Le comte de Crancé étant blessé au genou , les
chirurgiens lui firent beaucoup d'incisions qu'il souf-
frit d'abord constamment ; mais s'impatientant à la
fin , il leur demanda pourquoi ils le charpentoient
si cruellement ? « Nous cherchons la balle , lui répon-
dirent-ils. — Eh ! que ne parlez-vous, leur dit le comte?
Je l'ai dans ma poche. »
Le comte de Guébrian , maréchal de France , fai-
soit le siège de Rotvvil , petite ville de Souabe. Il y
fut blessé mortellement , et tandis qu'on le portoit
de la tranchée dans sa tente , il dit aux soldats alar-
més : «Rassurez-vous, camarades , ma blessure est
peu de chose ; mais j'appréhende qu'elle ne m'em-
pêche de me trouver à l'assaut que vous aller livrer.
Je ne doute point que vous ne combattiez vaillam-
ment , comme je vous ai toujours vu faire ; je me
ferai rendre compte de ceux qui se seront distingués,
et je reconnoîtrai les services qu'ils auront rendus
à la patrie dans une occasion si brillante. » Les Fran-
çais encouragés par cesexhortations tranquilles, et ne
soupçonnant pas le danger oîi ils étoient de perdre
leur général , emportèrent la place de vive force.
Guébriant mourant se fit porter dans la ville, et y
expira tranquillement au milieu des soins qu'il se
donnoit pour son salut , et pour assurer sa conquête.
3 19. Henri IV ^ ou le monarque adoré.
Paris s'étant enfin soumis à Henri IV, ce bon
prince signala son entrée dans cette capitale par
cette sensibilité vraiment royale, et par cet amour
paternel qu'il avoit pour la France et pour les Fran-
çais. La ville fut réduite sous son obéissance sans
5
342 RECUEIL
effusion de sang , à l'exception de deux ou trois bour-
geois qui furent tués. « S'il étoit en mon pouvoir ,
disoit ce grand monarque , je racheterois de cin-
quante mille écus la vie de ces citoyens , pour avoir
la satisfaction de faire dire à la postérité que j'ai pris
Paris , sans qu'aucun homme y ait été tué. » Il aper-
çut un soldat qui prenoit par force du pain chez un
boulanger : il courut lui-même , et le menaça de lui
donner la mort. Le peuple crioit : Vive ie roi ! sur
le pont Notre-Dame, avec une joie extraordinaire.
« Hélas ! s'écrioit-il , je vois bien que ce pauvre peu-
ple a été tyrannisé. » Les capitaines des gardes vou-
loient écarter la foule qui rincommodoit : « Non pas
cela, leur dit-il; ventre -saint- gris , j'aime mieux
avoir plus de peine , et qu'ils me voient à leur aise :
ils sont affamés de voir un roi. »
Quand le Ciel lui eut donné un dauphin ( Louis
XIII, ) il le fit passer par les rues dans un berceau
découvert , afin que le peuple pût le considérer à
son aise , et jouir avec plaisir de la vue d'un prince
que les Français avoient si long-temps désiré.
520. Turenne et son domestique.
Un jour, un des domestiques de M. de Turenne
alla demander de la part de son maître , quoiqu'il
n'en sût rien , un emploi à M, de Colbert. Le minis-
tre , ravi de trouver une occasion de faire plaisir à
ce grand homme, alla lui porter lui-même la com-
mission. Le vicomte fut assez surpris de la démar-
che et du compliment du contrôleur des finances.
Néanmoins , recevant la commission , il remercia
M. de Colbert, et fit appeler le domestique en faveur
duquel elle étoit expédiée. Cet homme, à cette nou-
velle , se crut perdu , et se jeta aux pieds de son
maître, en lui demandant miséricorde. M. de Tu-
DE FAITS MÉMORABLES. 343
renne le fit relever aussitôt avec bonté ; et lui re-
mettant la commission entre les mains : < Si vous
m'eussiez parlé de cette affaire , lui dit - il , je vous
aurois servi comme vous l'auriez pu souhaiter ; et
ce qui me fâche en cela , c'est que vous ne me di-
siez point ce qui vous oblige à me quitter. »
Ce domestique confus, et néanmoins rassuré , lui
ayant dit qu'il n'avoit recherché cet emploi que par-
ce qu'il avoit beaucoup d'enfans ; le vicomte lui fit
payer ce qu'il lui devoit de ses gages , et lui donna
encore une somme considérable pour l'aider à faire
subsister sa famille.
321 . Le ton roi Contran.
GoKTRAN , roi de Bourgogne , trouva dans la dé-
pouille du duc Mummol , qu'il avoit vaincu , trois
cent quarante marcs de vaisselle d'argent , qu'il fit
briser afin de les distribuer en aumônes. « Je n'en
ai réservé que deux plats , disoit-il , et c'est autant
qu'il en faut pour le servirce ordinaire de ma table. »
Ce prince , par ces manières simples et populaires ,
se fit singulièrement aimer de ses sujets. Il alloit
souvent les voir dans leurs maisons , et y mangeoit
ce qu'ils lui présentoient. Aussi ne l'appeloient - ils
que notre bon roi Contran. Quand , après quel-
ques voyages , il revenoit dans sa capitale , tout le
peuple sortoit au-devant de lui avec les bannières ,
en criant : vive te roi ! et ce prince embrassoit les
chefs du peuple , tendoit la main aux moindres ci-
toyens , et salisfaisoit tout le monde par son affabi-
lité. On eût dit un bon père qui rentroit dans le sein
de sa famille et qui caressoit ses enfans.
344 RKCUEIL
322. Le laconisme de la modestie.
Après la fameuse bataille de Dunes , dans laquelle
M. de Turenne acquit tant de gloire, ce grand
homme écrivit de sa propre main le billet suivant à
la vicomtesse de Turenne : « Les ennemis sont ve-
nus à nous , ils ont été battus ; Dieu en soit loué !
J'ai un peu fatigué toute la journée ; je vous donne
le boa soir , et je vais me coucher.
323. Le courtisan sincère.
SoTJVENT les plus grands princes cherchent à cares-
ser leurs passions, ou à autoriser leurs ressentimens
par l'approbation des vils flatteurs qui les entourent.
Dans le temps que Louis XIV éloit indisposé con-
tre M. de Catinat, ce monarque demanda au duc de
la Feuillade , qu'il savoit n'être pas des amis du ma-
réchal , ce qu'il en pensoit. La Feuillade , avec une
sincérité bien admirable , répondit : « Sire , c'est un
homnae propre à tout , et qui seroit aussi bon chan-
celier que maréchal de France. » Le roi qui ne cher-
choit pas cette réponse , ne dit rien , et changea de
conversation.
324- Turenne et le jeu de hautes.
M. de Turenne alloit souvent à pied entendre la
messe , et de là se promener seul sur le rempart ,
sans domestiques , et sans aucune marque de dis-
tinction. Un jour, dans sa promenade, il passa près
d'une troupe d'artisans qui jouoient à la boule , et
qui sans le connoître, le prièrent de juger un coup.
Il prit sa canne , et après avoir mesuré les distances ,
il prononça. Celui qu'il avoit condamné, lui dit des
injures : le maréchal sourit; et croyants'être trompé,
il alloit mesurer une seconde fois, lorsque plusieurs
DE FAITS MÉMORABLES. 345
officiers qui l'aperçurent , vinrent l'aborder. L'arli-
san demeura confus , et se jeta à ses genoux pour lui
demander pardon. Le vicomte répondit : « Mon ami ,
vous aviez tort de croire que je voulusse vous
tromper. »
325. Bel exemple de modération.
Un jour que François de Lorraine, duc de Guise,
visitoit son camp , le baron de Lunebourg , un des
principaux chefs des Reîlres , trouva mauvais qu'il
voulût examiner sa troupe , et s'emporta jusqu'à lui
présenter le bout de son pistolet. Le duc de Guise ,
tira froidement son épée , éloigna le pistolet , et le
fit tomber. Montpezat , lieutenant des gardes de ce
prince , choqué de l'insolence de l'offîcier allemand ,
alloit lui ôter la vie , lorsque Guise lui crie : t Arrê-
tez , Montpezat , vous ne savez pas mieux tuer un
homme que moi. » Et se tournant vers l'emporté Lu-
nebourg : a Je te pardonne, lui dit-il , l'injure que
tu m'as faite , il n'a tenu qu'à moi de m'en venger ;
mais pour celle que tu as faite au roi , dont je repré-
sente ici la personne, c'est à lui d'en faire la justice
qu'il lui plaira. » Aussitôt il l'envoya en prison , et
acheva de visiter le camp , sans que les Reîtres osas-
sent murmurer , quoiqu'ils fussent naturellement
séditievix.
326. Le Grand-Ferré , ou le hrave paysan.
Pendant que le roi Jean languissoit à Londres dans
une triste prison , ses sujets opposoient aux efforts
des Anglais un courage invincible. Jamais on ne vit
en France tant d'héroïsme que dans ce siècle malheu-
reux. On admira dans de simples paysans des exem-
ples de valeur , des actions de courage qu'on trouve
à peine dans la vie des plus célèbres capitaines. En-
3/^6 RECUEIL
viron deux cents villageois s'étoient renfermés dans
Longvieil, bourg situé vis-à-vis St. Corneille-de-Com-
piègue, déterminés à le défendre jusqu'à la dernière
extrémité. Ilsavoient élu pour général l'un d'entr'eux,
appelé Guillaume Lalouette. Une compagnie anglai-
se, qui occupoit le château de Creif, croyant défaire
sans peine cette poignée de paysans , vint les atta-
quer. Les ennemis entrèrent en effet , sans presque
trouver d'obstacle. Dès le commencement du com-
bat , Guillaume Lalouette tombe mort , percé de
coups. Il avoit un valet de ferme , appelé le Grand-
Ferré. Ce généreux domeslique , ému par la vue de
son maître expirant, s'atlendrit , verse des larmes et
devient un autre homme. 11 ranime ses camarades ,
se met à leur tête , saisit une hache , tombe sur les
Anglais , en tue dix dès le premier choc, met le reste
en fuite, les chasse hors du bourg, les poursuit ,
ouvre leurs rangs , arrache leur drapeau , et les dis-
sipe entièrement. Non content de ses premiers ex-
ploits , il dit à l'un des siens d'aller jeter le drapeau
des ennemis dans le fossé. Celui-ci refuse , parce
qu'un gros d'Anglais coupoit le passage qui pouvoit
seul y conduire. Sur ce refus, le Grand-Ferré atta-
que seul les ennemis , les renverse , s'ouvre le che-
min, jette le drapeau dans le fossé, revient au com-
bat , et ne cesse de frapper qu'après avoir tué qua-
rante ennemis de sa propre main , et mis le reste en
fuite. Quelques jours après, il remporta un sembla-
ble triomphe; mais ayant bu de l'eau froide après sa
victoire , ce Samson moderne tomba dangereuse-
ment malade , et fut obligé de retourner à son vil-
lage , nommé Rochecourt , près de Longueil. Les An-
glais en furent instruits. Douze d'entr'eux entrepren-
nent de le surpi-endre dans son lit. La femme du ma-
lade les aperçoit , et court apprendre à son mari le
danger qui le menace. A cette nouvelle, le guerrier
saute de son lit , s'arme de sa hache , vole dans sa
DE FAITS MÉMORABLES. 347
cour, fond sur les ennemis, malgré leur nombre et
sa foiblesse , en immole cinq, et fait disparoître les
autres. Cette dernière victoire redoubla son mal. Il
se mit au lit , demanda les sacremens et mourut en
héros chrétien.
327. Montluc ou la capitulation refusée.
CÔME DE MÉDicis , duc de Toscane, vouloit pren-
dre sur les Français la ville de Sienne. Il fait investir
cette place par son armée , et le brave Montluc la
défend durant huit mois, avec un courage et une
constance héroïques. Les citoyens , épuisés par une
si longue résistance, demandent à capituler, et vien-
nent supplier le capitaine français de signer avec
eux les conditions favorables qu'on leur propose.
Montluc le refuse. • La république , dit-il , vient de
conclure un traité avantageux : je me retire , pour
qu'elle en recueille le fruit : mais mes compagnons
et moi , nous prétendons ne devoir notre salut qu'à
nos épées , si l'on est assez hardi pour troubler notre
retraite. »
328. Victoires remportées par ta vateur d'un seul.
A la bataille de Ravenne, livrée aux Espagnols en
i5i2 , sous les ordres de Gaston de Foix duc de Ne-
mours , les Français et les Allemands confédérés ne
pouvoient entamer l'infanterie espagnole , parce
qu'elle présentoit un front bordé de lances , qu'il
étoit impossible de rompre. Cependant la victoire en
dépendoit. Un officier, nommé Fabien , homme d'une
force et d'une grandeur extraordinaires , saute au
milieu des ennemis ; et prenant en travers une lon-
gue pique , dont il étoit armé, il la baisse avec tant
de violence sur celles des Espagnols , qu'il ouvre un
passage à ceux fjui le suivent. Les Français et les Al-
348 RECUEIL
lemands pénètrent par cette brèche, tuent, écartent»
renversent, dissipent tout ce qui s'oppose à leur cou-
rage , et remportent un triomphe complet.
Chilpéric , roi de France , et Charles-Martel qui
vouloit le détrôner, se faisoient la guerre. Leurs ar-
mées étoient en présence. Un des soldats de Charles
s'offre d'attaquer seul les troupes de Chilpéric, et
promet de les mettre en fuite. Le duc d'Austrasie y
consent. Le guerrier part , et d'un air intrépide , il
marche droit aux Neustriens , qu'il trouve sans sen-
tinelles , sans armes , sans défiance et sans crainte.
Aussitôt, mettant l'épée à la main, il crie d'une voix
terrible : Fuyez I voici Charles avec ses troupes !
et perce tout ce qu'il rencontre. L'épouvante se ré-
pand dans tous les cœurs ; et Charles , témoin de la
consternation , fond sur ces gens effrayés , les met
en fuite , et achève le triomphe de son soldat.
329. La place éien défendue.
L'sMPEREtiR Charles - Quint assiégeoit Duren , ville
de la dépendance du duc de Clèves, auquel il avoit
déclaré la guerre. Il envoie un héraut au seigneur de
Flattes , qui commandoit la garnison , pour l'enga-
ger à se rendre. On offroit à ce capitaine des condi-
tions avantageuses, et une fortune considérable, s'il
vouloit prévenir le courroux de l'empereur. « L'em-
pereur , répondit ce brave guerrier , connoît donc
bien peu mon courage. Eh bien ! je vais le lui faire
connoître, en répandant mon sang pour le service
de mon prince. Qu'il m'attaque quand il voudra. »
Tant qiTc ce héros vécut , tous les efforts de Charles
furent inutiles ; mais une maison s'étant écroulée
tout-à-coup , lorsque de Flattes passoit pour aller
défendre la brèche , elle ensevelit sous ses ruines ,
et ce grand homme et les espérances de Duren , où
les impériaux entrèrent aussitôt
DE FAITS MÉMORABLES. 349
33o. La mort chrétienne du chtvaiUr Bayard.
La véritable valeur est toujours fondée sur la reli-
gion. Le fameux Bayard, l'homme le plus intrépide
de son siècle , lui dont on disoit qu'il avoit trois ex-
cellentes qualités propres à un grand capitaine : As-
saut de lévrier , défense de sanglier , et fuite d&
loup , reçoit un coup de mousquet, à la journée de
Rebec , qvii le blesse mortellement. Il se fait asseoir
contre un arbre , le visage tourné vers l'ennemi , te-
nant la garde de son épée faite en forme de croix ,
et priant Dieu en attendant la mort, dont il sentoit
les approches. Sur le point de rendre sa grande ame ,
il fit cette belle prière : « 0 mon Dieu! qui avez pro-
I) mis un asile dans votre miséricorde aux plus grands
» pécheurs qui retourneroient à vous sincèrement
» et de tout leur coeur, je mets en vous toute ma
» confiance, et toutes mes espérances dans vospro-
» messes. Vous êtes mon Dieu, mon créateur, mon
ï rédempteur. Je confesse vous avoir mortellement
» offensé, et que mille ans de jeûne au pain et à
» l'eau , dans le désert, ne pourroient acquitter mes
» fautes ; mais , mon Dieu ! vous savez que j'étois
» résolu d'en faire pénitence , si vous m'eussiez con-
» serve la vie : je sens toute ma foiblesse , et que par
» moi-même je n'aurois jamais pu mériter l'entrée
» en voire paradis, et que nulle créature ne peut
» l'obtenir que de votre infinie miséricorde.... Mon
» Dieu ! . . . . mon Père ! . . . . oubliez mes fautes , et n'é-
» coûtez que votre clémence.... Que votre justice
» se laisse fléchir par les mérites du sang de Jésus-
» Christ !.... » La mort lui coupa la parole. Son pre-
mier cri, quand il se sentit blessé, avoit été : « Jé-
sus ! ah ! mon Dieu ! je suis mort ! » Et ce fut en in-
voquant ce nom adorable, que ce héros termina sa
glorieuse carrière, en 1524, âgé de 48 ans.
Quelqu'un ayant demandé un jour à ce brave che-
330 ■ RECUEIL
valier , quels biens un père devoit laisser à ses enfans :
a La vertu , la sagesse et la piété , répondit-il ; ces
richesses inestimables ne craignent ni pluie, ni vent,
ni tempête , ni violence humaine. »
35i. Les foncHoîis utiles à ia patrie sont toujours
honorahtes.
La véritable vertu ennoblit tout, et ne dédaigne
que les fonctions qui pourroient altérer son éclat.
C'étoit ainsi que pensoit le maréchal Fabert. Il croyoit
qu'à la guerre il n'y avoit aucune fonction avilis-
.sante. Quelques officiers du régiment des gardes
françaises trouvèrent mauvais que cet habile capi-
taine , au siège de Bapaume , s'occupât indifférem-
ment des sapes , des mines , de l'artillerie , des ma-
chines, des ponts, et des autres travaux les plus
pénibles. Ils chargèrent même un de ses amis de
lui dire , qu'il avilissoit sa dignité de capitaine aux
gardes , et d'officier-général. « Je suis très-obligé à
» mes camarades , du soin qu'ils prennent de mon
» honnevir , répondit Fabert. Je voudrois cependant
j) leur demander, si le bien que m'a fait le roi, est
y. une raison de diminuer le zèle que j'ai toujours
n eu pour son service. C'est la conduite qu'on me
» reproche , qui m'a élevé aux grades dont je suis
» honoré. Je servirai toujours de même, quand ce
» ne seroit que par reconnoissance. La nuit prochai-
» ne, je ferai la descente du fossé; et sans avoir
» égard à la dignité de mes grades, j'attacherai le
» mineur ; je travaillerai moi-même à la galerie , à
n la chambre de la mine, et j'y mettrai le feu , si la
n garnison refuse de se rendre. »
M. de la Feuillade assiégeoit Turin , avec beau-
coup de présomption et peu de succès. Le maréchal
de Vauban, qui brûloit de désir du combattre pour
DE FAITS MÉMORABLES. 35 1
sa patrie, offroit au général de servir sous lui, en
qualité de volontaire. Il en fut refusé. Louis XIV
voyant que le siège n'avançoit point , le consulta ;
et Vauban offrit encore d'aller conduire les travaux.
« Mais M. le maréchal , lui dit le roi, songez-vous
que cet emploi est au-dessous de votre dignité ? Sire,
répondit Vauban, ma dignité est de servir l'Etat. Je
laisserai le bâton de maréchal à la porte , et j'ai-
derai peut-être le duc de la Feuillade à prendre la
ville. »
332. Bettes parûtes de Louis XIV .
Le duc de Lauzun , favori de Louis XIV , man-
qua un jour de respect à ce prince, d'une manière
inexcusable. Louis , qui sentoit venir sa colère , jeta
brusquement par la fenêtre une canne qu'il tenoit
à la main , et dit en se tournant vers M. le Tellier
qui étoit présent : a Je serois au désespoir , si j'avois
» frappé un gentilhomme. »
Le grand Condé ayant fait faire halte à son ar-
mée, par une excessive chaleur, pour rendre au roi
qui y arrivoit, les honneurs qui lui étoient dus , sa
Majesté exigea que le prince entrât dans la seule ca-
bane qui se trouvoit , pour se mettre à l'abri des
ardeurs du soleil , ajoutant : « Mon cousin , puisque
je ne viens dans votre camp, qu'en qualité de vo-
lontaire, il n'est pas juste que je sois à l'ombre,
tandis que mon général est exposé à toute la cha-
leur du jour. »
335. Le défenseur de Péronne.
Le comte de Nassau, l'un des généraux de Char-
les-Quint, menaçoit Péronne en i536, et les habi-
tans, dépourvus de toutes choses, paroissoient ré-
352 RECUKIL
solus de l'abandonner. Alors un gentilhomme fran-
çais des environs, nommé d'Esturmel, signala son
zèle pour sa pairie. Prévoyant les suites funestes
qu'entraîneroit la perte de Péronne , il s'y transpor-
ta avec sa femme et ses enfans , et anima tellement
ses concitoyens par ses discours et son exemple ,
qu'ils se déterminèrent à la défendre jusqu'à la der-
nière extrémité. Cet homme , aussi généreux que
brave , y fit conduire tous les grains qu'il avoit chez
lui , et tous ceux qu'il put obtenir de la noblesse du
voisinage ; il y distribua son argent , et celui qu'il
trouva dans la bourse de ses amis; il montra une
valeur , une activité , une intelligence qui rassurè-
rent les plus timides. Cette conduite déconcerta l'en-
nemi, et l'obligea de se retirer après un mois de
siège, pendant lequel il donna quatre fois l'assaut,
sans pouvoir se loger sur les brèches, qui étoient
très-considérables. Le roi voulant récompenser d'Es-
turmel, le fit son maître d'hôtel, et lui donna une
charge considérable dans les finances.
334. Les femmes militaires , ou le siège d' Ai far 0.
En 1378, les Anglais, sous la conduite du capi-
taine Tinet , guerrier intrépide, se présentèrent de-
vant Alfaro , ville de la Navarre sur l'Ebre. La pla-
ce , que ses habitans avoient lâchement abandon-
née , otfroit en apparence une conquête facile. Les
assaillans s'approchent. Mais quelle fut leur sur-
prise de trouver les portes fermées, et les remparts
remplis d'une armée d'Amazones , qui au défaut de
leurs époux , venoient défendre leur patrie et leurs
enfans. Leur contenance fière et courageuse intimi-
de les ennemis ; et le général anglais , frappé comme
d'un coup de foudre , s'écrie , en courant à toute
bride : « Voilà de braves femmes ! retournons en ar-
rière ; nous n'avons rien fait. »
DE FAITS MÉMORABLES. 353
355. Conrad de Montferrat, ou la fidélité à ses
engagemens préférée à l'amour filial.
Les habitans de Tyr , à l'approche de Saladin ,
redoutant les malheurs d'une place emportée d'as-
saut , se disposoient à aller au-devant de l'ennemi
déjà vainqueur de Jérusalem , et de lui porter les
clefs de la ville , lorsque le jeune Conrad , le dernier
des enfans du marquis de Montferrat , que le désir
de contribuer à la liberté de son père , prisonnier
de Saladin, avoit conduit dans la Terre-Sainte, les
exhorta à se défendre courageusement, et leur of-
frit ses services ; mais il ajouta qu'il ne vouloit point
répandre son sang pour un prince aussi lâche que
Guy de Lusignan , et qu'il prétendoit, s'il étoit assez
heureux, comme il l'espéroit , pour conserver la
place , qu'ils s'engageassent par un traité solennel à
le reconnoître pour leur seigneur. Les habitans de
Tyr , abandonnés de leur souverain , et rendus à eux-
mêmes, souscrivirent à cette condition. Conrad ap-
pela à son secours un grand nombre de chevaliers
de Saint-Jean , qui se mirent à la tète des Tyriens ;
ils en firent des soldats tous animés de leur esprit
et de leur courage ; les femmes mêmes, ou tiroient
des flèches sur les assiégeans , ou portoient des vi-
vres à leurs maris, quicouchoient sur les remparts.
Jamais il ne s'étoitfait une si belle défense. Saladin,
rebuté de la longueur d'un siège qui arrêtoit les pro-
grès de ses armes , résolut de se retirer, mais avant
de décamper , il fit conduire devant les murailles le
père du marquis , qu'il avoit fait prisonnier à la ba-
taille de Tibériade ; et un héraut ayant été introduit
dans la place , déclara au jeune Conrad qu'on alloit
à l'instant couper la tête à son père, s'il ne faisoit
ouvrir les portes de Tyr au sultan.
Le jeune prince se voyoit partagé entre deux de-
voirs qui lui paroissoient également indispensables;
354 RECUEIL
il étoit question , ou de sauver la vie à son père, ou
d'abandonner les chrétiens auxquels il avoit donné
sa foi. Pour se tirer d'embarras, il affecta une fer-
meté qui alloit jusqu'à l'indifférence. « Va, répon-
dit-il au héraut , dire à ton maître de ma part, qu'il
ne peut faire mourir un prisonnier de guerre qui
s'est rendu sur sa parole , sans se déshonorer ; et
que pour moi , je me tiendrai très -heureux d'avoir
eu pour père un martyr de Jésus-Christ. »
Aussitôt on recommença du côté de la ville à tirer
tout de nouveau ; mais les soldats avoient des ordres
secrets, en tirant leurs flèches, d'éviter l'endroit où
le vieux marquis , chargé de chaînes , étoit exposé.
Le Sultan qui ne vouloit pas faire périr ce prince ,
dont il espéroit une grosse rançon , le renvoya dans
sa prison et leva le siège.
536. Les Français à Bouvines.
En i2i4, Othon IV, empereur d'Allemagne, étoit
à la tète d'une ligue contre la France , et on comp-
toit parmi les alliés , Jean roi d'Angleterre , les com-
tes de Flandres, de Boulogne, d'Hollande, de Sa-
lisbery, Henri duc de Brabant, Frédéric duc de Lor-
raine, Thibault comte de Luxembourg, et Philippe
de Courtenay, comte d'Auxerre.
Les principaux chefs de celte ligue étoient si per-
suadés que le roi de France ne pourroit leur résister,
qu'ils avoient d'avance partagé enir'eux ses États.
Mais ils avoient affaire à un ennemi dont il n'étoit
pas aisé de triompher.
Philippe II , roi de France , sans s'étonner du nom-
bre et des forces de ses ennemis, s'avança vers Pé-
ronne. La plupart des princes et des seigneurs du
royaume se rendirent auprès de lui : la noblesse étoit
convoquée ; tous les gentilshommes accouroient au
secours de la patrie. Le roi de France à la tète de sa
DE FAITS MÉMORABLES. 355
noblesse , se crut invincible; et quoiqu'il n'eût guère
plus de soixante mille hommes , dans son armée , il
résolut de porter la guerre dans le pays ennemi.
L'empereur l'attaqua avec plus de deux cents mille
hommes , dans la plaine de Bouvines.
Il ne s'étoit guère donné de bataille en France qui
eût été plus long-temps disputée. Tout se mêla ; tout
combattit avec une fureur égale ; le roiy fit des prodiges
de valeur , cent vingt gentilshommes français furent
tués à ses côtés, lui-même y pensa périr ; il reçut un
coup de lance dans la gorge , son cheval fut tué , et
ce prince foulé au pieds des chevaux. Deux seuls
gentilshommes , Montigny et Tristan , pour sauver
leur maître, lui firent un rempart de leurs corps, et
soutinrent tout l'effort des ennemis. Le roi se jette
sur le cheval de Tristan ; et s'étant mis à la tête d'un
corps de noblesse qui étoit accouru à son secours ,
il fait une nouvelle charge sur les ennemis : un es-
cadron d'Allemands, qui lui est opposé , est enfoncé,
rien ne résiste à la furie des Français , qui sous les
yeux de leur prince, et pour se venger du péril qu'on
lui avoit fait courir , font des prodiges de valeur. On
pousse , on pénètre jusques à la personne même
de l'empereur , qui se trouva dans le centre de cet
escadron. De Trie le frappe d'un coup de lance que
sa cuirasse rend inutile : Mauvoisin saisit la bride
de son cheval, et le jeune comte de Bar saisit l'em-
pereur par son hausse-col. Desbares , sénéchal d'An-
jou , survient, qui l'embrasse parle milieu du corps
pour le tirer de dessus son cheval : tous veulent avoir
l'honneur de faire un empereur prisonnier. Mais les
Allemands arrivent en foule à son secours, écartent
les Français, lui ouvrent le chemin de la retraite,
et ce prince monté sur \\n nouveau cheval , encore
tout étourdi du péril où il s'étoit trouvé, s'abandonne
à la fuite, sans égard pour sa gloire. Le roi le voyant
s'éloigner à toute bride , ne put s'empêcher de dire
356 RECUEIL
en souriant , aux seigneurs qui l'environnoient ,
« Mes amiS; vous n'en verrez aujourd'hui que le
dos. »
L'empereur, par sa fuite , entraîna la plupart des
troupes. Ceux que leur courage retint encore sur le
champ de bataille , et qui voulurent disputer la vic-
toire , furent taillés en pièces , ou faits prisonniers ;
et la victoire de Bouvines , en comblant Philippe de
gloire , rétablit la paix et la tranquillité dans toute
l'Europe.
537. Viitiers de. l'Iste-Adam, ou ta priera de
h on augure.
Ar siège de Rhodes par Soliman , les Turcs , par
le moyen de deux mines, firent une brèche si large,
et rendirent la montée si facile , que plusieurs ba-
taillons des Infidèles se présentèrent aussitôt à l'as-
saut avec de grands cris , et le sabre à la main. Ils
gagnèrent d'abord le haut du bastion, y plantèrent
sept enseignes. Les chevaliers, revenus de l'étourdis-
sement qu'avoit causé le bruit effroyable de la mïne,
accoururent au bastion , et chargèrent les Turcs à
coups de mousquets , de grenades et de pierres. Le
grand-maître , Villiers de l'Isle-Adam , dans le mo-
ment que la mine joua , étoit dans une église voi-
sine , où il imploroit au pied des autels le secours
du Ciel. Il jugea bien à l'horrible fracas qu'il enten-
dit , que l'éclat qu'avoit fait la mine seroitsuivid'un
assaut; il se leva aussitôt, et dans le moment que
les prêtres de cette église , pour commencer l'office ,
entonnoient cette prière préliminaire : Dcus in ad-
jutorium nieum intende, Seigneur venez à mon se-
cours : J'accepte l'augure, s'écria le pieux grand-
maître , et se tourn.iiit vers quelques anciens cheva-
liers qui l'avoient accompagné : Allons, mes frères,
leur dit-il , changer (e sacrifice de nos louanges
DE FAITS MÉMORABLES. 357
en celui de nos vies , et mourons , s'il te faut ,
pour ia défense de notre sainte toi.
Il s'avance aussitôt sur le bastion , joint les Turcs ,
écarte , renverse et tue tout ce qui ose lui résister ;
il arrache les enseignes ennemies, regagne impé-
tueusement le bastion , et met en fuite les ennemis ,
malgré les menaces et les promesses de leur général ,
qui tâche en vain de les rappeler.
338. Les chevaliers de Malte.
kv siège d'Alger, fait par Charles-Quint, ua che-
valier français, appelé Nicolas de Villegagnon , se
jetant avec l'impétuosité naturelle à sa nation , au
milieu des Infidèles, fut blessé au bras gauche d'un
coup de lance , que lui porta un cavalier maure ;
mais Villegagnon qui étoit d'une haute taille, et
d'une force proportionnée à sa grandeur , ayant
manqué contre lui son coup de pique , sauta sur la
croupe du cheval de son ennemi , le poignarda , et
le jeta à terre. Les autres chevaliers de Malte qui
étoient avec lui , ne montrèrent pas moins de cou-
rage. Tout se rallia sous leur enseigne, et Ferdinand
de Gonzague, un des lieutenans-généraux de l'em-
pereur, adressant la parole au grand-bailli de Mal-
te : » Courage , lui cria-t-il , généreux comman-
deur , ce n'est pas assez que de battre ces Infidèles ,
il faut les poursuivre , et entrer avec eux dans Alger.
Ce n'est qu'à vos chevaliers qu'il appartient de finir
la guerre avant qu'elle soit commencée , et de pren-
dre une place aussi forte sans artillerie et sans ar-
mes. » Les chevaliers , qui ne tiroient leurs forces
que de leur courage, n'avoient pas besoin d'être ani-
més par ce discours; pleins d'ardeur et de feu, ils
poursuivent les infidèles jusqu'à la porte de la ville.
Ils étoient prêts à se jeter dans la place , lorsque le
358 RECUEIL
gouverneur , sacrifiant à la fureur des chrétiens ce
qui restoit de ses soldats hors de la ville, en fit fer-
mer les portes. Le chevalier Ponce de Savignac ,
français de nation, y planta son poignard, comme
une preuve qu'il en avoit approché d'aussi près qu'il
se pouvoit.
339. Les avares.
L'avarice est une passion bien bizarre dans ses ef-
fets; car, en même temps que l'avare désire avec
ardeur d'acquérir de nouvelles richesses, il ne peut
souffrir l'idée d'employer celles qu'il possède, quel-
que besoin qu'il en ail. C'est ce qui a fait dire a un
ancien , qu'un avare manque de ce qu'il a, comme
de ce qu'il n'a pas.
On raconle qu'au siège de Capoue , par Anniba! ,
les denrées se vendoient dans cette ville à un prix si
exorbitant, qu'un citoyen riche et avare s'y laissa
mourir de faim , pour augmenter son trésor par la
vente de toutes les provisions qu'il avoit dans ses
greniers. Elles avoient une si grande valeur, etpou-
voient lui rapporter de si gros profils, qu'il ne put
se résoudre à les consommer lui-même.
Cet exemple n'est peut-être pas si rare qu'on le
pense : la maigreur et la contenance des avares prou-
vent assez qu'un des symptômes ordinaires de cette
passion , est de se priver des choses les plus né-
cessaires.
Un négociant de Lyon, avoit acquis une immense
fortune , autant par son extrême avarice et ses usu-
res, que par son ardeur infaligable dans les affai-
res : n'ayant point d'enfans , il avoit pris à son ser-
vice deux de ses neveux , plutôt parce qu'ils ne lui
coùteroient rien , que par attachement à sa famille,
et il les avoit ensuite associés dans son commerce ,
avec le plus mince intérêt.
DE FAITS MÉMORABLES. SSg
Ce malheureux déjà fort âgé, fut atteint d'une
maladie grave, qui paroissoit devoir le conduire au
tombeau. Dans cette circonslance , un négociant de
ses voisins qui avoit quelque ascendant sur lui ,
parce qu'il lui procuroit les moyens de faire valoir
son argent à plus gros intérêts , le pressoit de met-
tre ordre à ses affaires , et l'engageoit à faire héritier
par préférence l'un des deux neveux. Combien m&
donnera- 1- ii , s'écria cet insigne avare, pour que
je ie préfère à son frère ? L'ami , sans s'étonner ,
lui fit offre, de la part du neveu qu'il protégeoit ,
d'une somme de douze mille livres, à prendre dès à
présent sur les bénéfices que le jeune homme avoit
déjà faits dans la société : cette proposition fut ac-
ceptée par cet oncle avide , qui ne connoissoit point
d'auti'e bonheur que celui d'augmenter sa fortune
actuelle. Ainsi, pour la possession illusoire et mo-
mentanée d'une modique somme, car il ne vécut
que quelques mois après avoir fait son testanient , il
laissa une fortune immense à son héritier.
340. Jean Juvenai des Ursins , ou i& magistrat
courageux.
Sotis le règne de Charles VI, le duc de Lorraine
avoit fait arracher les panonceaux du roi, quiavoient
été arborés en signe de mainmise et de sauvegarde ,
sur les portes de Nevifchâtel; le parlement de Paris
ayant ordonné la saisie de cette ville , faute par le
duc d'avoir comparu pour répondre aux plaintes que
les habitans poussés à bout par ses violences et ses
injustices, avoient rendues contre lui. Neufchâlel,
qui faisoit partie du duché de Lorraine, relevoit des
rois de France comme comtes de Champagne. Par
un nouvel arrêt, le parlement déclara le duc con-
vaincu du crime de félonie , et le condamna par
coulumace à la confiscation de ses biens et au ban-
36o RECUEIL
nissement. Cependant le duc de Lorraine se rend à
la cour , protégé par le duc de Bourgogne , Jean Sans-
Peur , le plus riche et l'un des plus puissans souve-
rains de l'Europe, qui avoit dans Paris un parti re-
doutable au roi même , et sur qui ce prince n'avoit
osé venger la mort de son frère assassiné au milieu
de la capitale. Le parlement députe au roi pour lui
faire sentir la nécessité de maintenir son arrêt. Ju-
venal des Ursins , avocat-général , arrive avec la dé-
putation au palais du roi , à l'instant même où le
duc de Bourgogne alloit lui présenter le duc de Lor-
raine. Il expose avec force les motifs du parlement.
Le duc de Bourgogne , outré de se voir traversé par
l'activité et le courage de ce magistrat : « Juvenal ,
» lui dit-il , ce n'est pas la manière de faire. — Mon-
» seigneur, reprit Juvenal, il faut faire ce que la
> cour a ordonné ; « puis d'une voix ferme et d'un
ton plus haut , il ajouta : « Que tous ceux qui sont
j> bons et loyaux serviteurs du roi viennent se join-
» dre à moi , et que tous ceux qui sont contraires au
» bien et au repos du royaume se tirent avec le duc
» de Lorraine. » A ces mots tous ceux qui étoient
présens, courent se ranger en foule autour de Juve-
nal. Le duc de Bourgogne lui-même, interdit et
confus, quitte le duc de Lorraine, qu'il tenoitpar la
manche , et passe du côté de l'avocal-général : alors
le duc de Lorraine fut obligé d'implorer la clémence
du roi.
541. La mémoire.
La mémoire est la faculté de se souvenir des idées
qu'on a conçues, des raisonnemens qu'on a faits,
des objets qu'on a vus, de conserver les images sen-
sibles, de se rappeler les discours qu'on a entendus,
les faits qu'on nous a racontés , les pensées qui nous
ont occupés , les désirs que nous avons formés , les
plaisirs
DE FAITS MÉMORABLES. 36 1
plaisirs dont nous avons joui. Sans la mémoire , nous
ne serions capables de rien. Avocats, nous ne con-
noîtrions aucune loi, lorsqu'il faudroit défendre la
veuve , l'orplielin ou l'opprimé. Médecins, nous n'au-
rions aucune idée des symptômes qui annoncent et
distinguent les maladies , ni des propriétés des re-
mèdes propres à les guérir. Ouvriers dans les arts ,
nous ne pourrions en conserveries procédés, et nos
outils devenant inutiles dans nos mains, nous ne
saurions rien opérer. En tout, nous serions moins
habiles que l'élève ou l'écolier d'un jour. Point d'or-
dre dans nos affaires , tout seroit confondu dans no-
tre esprit : le présent, le passé, l'avenir, ce qui est
près , ce qui est éloigné ; nous serions dans un chaos.
Il est donc bien avantageux de cultiver en nous la
mémoire, car celui qui aura su accroître en lui cette
précieuse faculté, aura des moyens de plus pour
être savant et habile, et celui qui en manquera, pa-
roitra le plus imbécile des hommes.
On raconte que Mithridate, roi de Pont, qui réu-
nissoit sous son empire vingt - deux nations diffé-
rentes , les haranguoit chacune dans sa langue, avec
la plus grande facilité; qu'il connoissoit et appeloit
par leurs noms tous les soldats dont ses armées in-
nombrables étoient composées ; mais l'on pourroit
douter de ces faits de l'histoire ancienne , si l'his-
toire moderne ne nous fournissoit des exemples frap-
pans des prodiges de mémoire auxquels l'exercice
et le travail peuvent atteindre.
Loris XIII , roi de France , à force d'exercer sa
mémoire dans sa jeunesse , en avoit acquis une ex-
cellente. Se trouvant, en 1629, pour la seconde fois,
dans la plaine de St.-Maurice en Savoie, où l'armée
de France avoit déjà campé l'année précédente , ses
officiers-généraux ne se souvenoient plus , ni de la
situation de cette plaine , ni des chemins qui y abou-
Manuel. Q
362 RECUEIL
tissoient. Louis voyant leur embarras, prit une plu-
me , leur traça de mémoire la carte du pays avec
ses différentes routes , les noms et les distances des
places et villages où elles conduisoient , enfin la po-
sition des hauteurs qu'on devoit occuper, et des lieux
par où il falloit passer pour prendre avantage sur
l'ennemi. Ce fut avec cette carte que l'armée fran-
çaise marcha à la victoire de Suze et de CazaL
HuGtiES DoNEAtJ , célèbre jurisconsulte du seizième
siècle , savoit par cœur tout le corps du Droit ro-
main , et il pouvoit indiquer la page , la colonne, la
ligne où étoit telle ou telle phrase , sans jamais se
tromper.
It y a plusieurs moyens de parvenir à une grande
étendue de mémoire , ou du moins d'en acquérir
une suffisante; la sobriété, et l'abstinence du vin
et des liqueurs fortes sont les plus utiles. De plus ,
il faut tous les jours apprendre quelque chose par
cœur, et de degré en degré , de dix à vingt vers, de
dix à vingt lignes de prose. On ne doit jamais s'oc-
cuper que d'une période à la fois formant un sens ,
avec l'attention de réciter toujours avant la période
qu'on apprend, la période précédente qu'on a déjà
apprise , afin de leur donner de la liaison dans sa
mémoire.
Mais vine règle bien essentielle pour former sa mé-
moire en exerçant son jugement , c'est de n'appren-
dre que ce qu'on conçoit, puisqu'autrement l'on fa-
tigue la mémoire , sans l'enrichir et sans former la
raison ; c'est d'idées et non de mots, de vérités et non
de phrases^ de choses utiles et non de frivolités.,
qu'un homme sensé doit faire provision pour orner
son esprit.
DE FAITS MÉMORABLES. 363
342. Trait consolant pour i' humanité.
Un jeune aspirant à l'état ecclésiastique , né pau-
vre et sans moyens , obligé de faire un voyage qui
devoit décider de son sort , et ne sachant comment
l'entreprendre , crut pouvoir s'adresser aux adminis-
trateurs de l'hôpital de Poitiers ; il ignoroit que les
revenus de ces établissemens sont uniquement des-
tinés à donner les secours nécessaires aux malades
et aux infirmes. Comme cet infortuné e^posoit ses
besoins à l'un des administrateurs dans la salle des
blessés , il entendit sur un lit voisin , la voix d'un sol-
dat qui lui disoit : M. l'abbé, j'ai vingt-une livres,
en voilà dix-huit qui peuvent vous aider ; si je gué-
ris , je trouverai bien le moyen de rejoindre mon ré-
giment , un peu de malaise est bientôt passé , et le
bien que l'on fait donne de la force et du courage.
Il est bien fâcheux que l'on n'ait pas conservé lenom
de ce soldat. C'est dans la classe obscure des citoyens
que l'on trouve le plus souvent des cœurs sensibles,
et dans ceux-là, la bienfaisance est peut-être la plus
touchante et la plus respectable.
343. La reconnoissance.
M. le comte de Marcillac traversoit la rivière en-
tre les Invalides et le Pont-Royal, dans un même ba-
teau avec une femme du peuple ; un homme d'es-
prit tire parti de tout ; le nôtre interroge la bonne
femme : Etes-vous mariée? — Oui , monsieur. — Et
que fait votre mari ? — Il travaille sur la rivière. —
Quel quartier de Paris habitez-vous ? — Le Gros-
Caillou — Où allez-vous ? — A la barrière du Roule.
— Vous allez bien loin de chez vous. — Je vais ache-
ter du pain. — Du pain ! est-ce qu'on n'en vend
point au Gros-Caillou? — Pardonnez-moi. '—Il est
donc meilleur ou moins cher au Roule ? — Point
2
364 RECUEIL
du tout , monsieur. — Et qui vous détermine à faire
au moins deux fois la semaine , un si long voyage ?
— Avant que mon mari fût employé , nous étions
dans la misère ; le boulanger , qui habite à présent
au Roule , étoit alors au Gros-Caillou , et il avoit la
bonté de nous fournir du pain à crédit , quand nous
étions sans argent. Depuis, il a quitté notre quar-
tier , et nous sommes devenus plus à notre aise. —
Eh bien ? — Monsieur , on témoigne sa reconnois-
sance comme on peut ; j'achète aujourd'hui mon
pain chez notre ancien voisin , pour le remercier de
de celui qu'il nous a fourni long-temps à crédit.
La reconnoissance franche et naïve de cette pau-
vre femme , est un grand exemple pour les ingrats ,
qui dans la bonne fortune se ressouviennent à pei-
ne de ceux à qui ils doivent leur bonheur.
344- J^^s précepteurs des princfis.
Nicolas le Fèvre, précepteur de Louis XIII, étant
mort peu de temps après que ce dépôt sacré lui eût
été confié , fut remplacé par David Rivault , dont la
disgrâce doit faire rire et trembler tous les institu-
teurs des princes. Louis XIII étoit monté sur le trô-
ne , mais Louis XIII n'étoit pas encore un roi , il
falloit le former et le rendre digne de son père. Le
jeune monarque avoit un chien qu'il aimoit beau-
coup» Cet animal incommodoit Rivault , en sautant
sans cesse sur lui , dans le temps qu'il instruisoit le
roi. Un jour que le prince s'amusoit avec son chien,
au lieu d'écouter les leçons, le sévèjre précepteur re-
poussa avec le pied l'importun favori ; l'auguste éco-
lier en fut irrité jusqu'à frapper son mentor. Rivault
se retira de la cour, le chien y resta.
Pour calmer Thumeur que donne cette anecdote;
il est besoin de se rappeler les égards et la confian-
DE F-\1TS MÉMORABLES. 365
ce du Dauphin , père de Louis XVI, pour l'abbé Nol-
let son maître de physique expérimentale. Quand ce
prince venoit à Paris , il avoit coutume de lui en-
voyer Binet son valet de chambre pour l'avertir de
son arrivée aux Tuileries. Un jour que l'abbé s'yétoit
rendu pour lui faire sa cour, le dauphin allant au-
devant de lui avec cet empressement qui part du
coeur : Binet est pius heureux que moi , lui dit-il,
il est allé chez vous ; si je n'eusse pas dû retour-
ner aussitôt à Versailles , j'y serois bien aité moi-
même.
Ce prince prenoit le plus grand intérêt à son maître
de physique. Il lui recommandoit sans cesse de s'occu-
per de sa fortune. Il l'avoit engagé à se ménager un de
ces hommes riches et en faveur, qu'il croyoit le Mécè-
ne des arts : d'après les instances réitérées du dauphin,
l'abbé NoUetse décide enfin à faire une visite à l'hom-
me en place , et pour la rendre non plus utile, mais
plus honnête , il lui porte un exemplaire de ses ou-
vrages. L'ignorant protecteur les refuse avec dédain,
disant qu'il ne Ut pas ces sortes d'ouvrages :
« Monsieur, lui dit l'abbé, avec cette dignité que don-
nent les talens, voulez-vous me permettre de les lais-
ser dans votre anti-chambre ? Il s'y trouvera peut-
être des gens d'esprit , capables de les lire avec plai-
sir. » L'abbé Nollet , ayant rendu compte de sa vi-
site au prince qui l'honoroit de son attachement, le
bruit s'en répandit à la cour , et comme le savant
physicien y jouissoit d'une grande célébrité , on y
rit beaucoup aux dépens du moderne Turcaret.
345. Le souverain généreux.
Lorsque les ambassadeurs de Tippo-Sultan , allié
de la France dans la guerre des Indes , prirent congé
de la cour de Versailles en 1788, ils prièrent Louis
3Gd recueil
XVI de vouloir bien leur faire connoître quelle mar-
que d'affection de la part de leur maître lui seroit la plus
agréable. Sa Majesté répondit aux ministres indiens,
que le Sultan ne pouvoit rien lui accorder de plus
satisfaisant que de rendre la liberté aux officiers et
soldats anglais qui étoient encore détenus prisonniers
dans ses Etats, mais spécialement à ceux qui avoient
été pris par M. de Suffren. Cette réponse honore le
trône , et élève le souverain qui l'a faite au-dessus
de tous les monarques du monde, puisqu'elle le pré-
sente comme le protecteur de l'humanité , sans ac-
ception de personnes. Louis XVI ne se borna point
à une demande stérile; les ordres furent donnés aux
gouverneurs des établissemens français dans l'Inde ,
d'employer tout leur crédit à la cour de Tippo , pour
assurer le succès d'une négociation aussi intéressante
pour l'humanité qu'honorable pour la nation par qui
elle a été faite.
346. Les courtisans rassurés.
Quand Louis XII , roi de France , monta sur le
trône , il se fit donner l'état de sa maison. Il marqua
d'une croix rouge le nom de ceux qui l'avoient tra-
versé , dans le temps qu'il n'étoit encore que duc
d'Orléans. La cour en fut instruite, et cette nouvelle
jeta la consternation parmi les courtisans ; ceux qui
avoient eu le malheur de lui déplaire , ne doutèrent
point que le roi n'eût résolu leur perte ; et , pour
échapper au danger dont ils se croyoient menacés ,
ils quittèrent promptement la cour et se sauvèrent ,
les uns d'un côté, les autres d'un autre. Louis, ayant
été informé du motif de leur fuite , les rappela tous ,
en leur donnant les assurances les plus précises de
leur conserver la vie et de leur accorder ses bonnes
grâces, a Mon intention , leur dit-il , n'a jamais été
DE FAITS MÉMORABLES. 867
» de vous faire du mal. La croix rouge , dont j'ai
0 marqué vos noms , n'est pas un signe de mort ;
» mais celui du pardon que je vous accorde de vos
» offenses , en mémoire du pardon que Jésus-Christ
» a obtenu du Père éternel, pour tous les hommes,
» sur la croix à laquelle il a été attaché. » Afin d'é-
terniser la mémoire de cet acte de clémence vérita-
blement chrétienne, on frappa une médaille qui re-
présente une croix avec cette légende : Ruhra crux,
saiutis signum, albaquc Francorum.
Des courtisans de Philippe -le -Bel excitoient ce
prince à sévir contre un prélat qui l'avoit offensé :
Je sais, leur répondit-il , que je puis me venger ,
Qnais ii est beau de te pouvoir et de ne pas ie faire.
347. La 'bonté tempère la justice.
QcoiQTJE la discipline militaire exige des sacrifices ,
Henri IV trouva fort mauvais que le maréchal d'Au-
mont eût fait passer par les verges un soldat, qui
sachant que sa femme étoit en couches , avoit quitté
son poste pour l'aller voir : C^est , dit-il , en user
trop sévèrement que de prétendre arracher du cœur
des sentimens naturels et qui n'ont rien que de
juste. Il défendit d'en user à l'avenir avec une telle
sévérité
348. Le maître prévoyant.
Le duc de la Rochefoucault ne gardoit aucun de
ses domestiques plus de dix ans ; pendant ce temps ,
ils étoient nourris et vêtus ; mais ils ne touchoient
qu'une très-petite partie de leurs gages et seulement
pour les choses les plus nécessaires. Au bout de ce
terme , il ne leur permettoit plus de rester à son ser-
vice , mais il les engageoit à se marier et à prendre
4
3G8 BECUEiL, etc.
un commerce ou une profession dont leurs gages ac
cumulés faisoient les fonds. Cet exemple d'humanité
et d'intérêt public est digne d'être cité pour exemple
à tous ceux que leur rang oblige d'avoir à leur ser-
vice un grand nombre de domestiques.
FIN.
3«9
TABLE.
1. Amour des Français pour la religion chrétienne. page i
2. Araoïn des Français pour leur souverain. 2
3. Louis XII le père du peuple. 4
4. Courte harangue de Gaspard de Tavannes. ibid.
5. Fénélon , ou le prudent précepteur. ibid.
6. Vincent de Paul , ou la harangue efficace. 6
7. Fénélon , ou le bon archevêque. 7
8. Le voleur rappelé à la vertu par un bienfait. ibid.
9. La probilé d'un mendiant. 9
10. Câlinât, ou le pardon des ennemis. ibid.
11. Clémence de Louis XIV. 10
12. Intrépidité du jeune Du Guesclin, ibid.
i3. Belle action de Julienne Du Guesclin. bid.
i4- Bravoure et dévoûment d'un officier. 12
i5. La journée des Trente. ibid.
16. L'héroïne de Falaise. i4
17. Guillaume de Porcelets. i5
18. Jean de Gassion. 16
19. M. de Salo , ou les succès de la bienfaisance. ibid.
20. Belle action d'Anne Musnier. 18
21. Les citoyens de Rouen. 19
22. Les citoyens de Calais. 21
23. Générosité de François de Montholon. 24
24. Désintéressement ^charitable de Geoffroi le Camus de Pont-
carré, ibid.
25. Va-de-bon-cœur , ou l'hôpital des braves. 25
26. Jean Hennuyer , ou le vrai pasteur. 27
27. La parole des chevaliers , ou le duc de Mayenne. 28
28. La bravoure et l'âge rapprochent les rangs, ou le repas des
vieillards. ibid.
29. La haine bienfaisante , ou le pêcheur de la Hogue. 29
30. Le pilote Boussard , ou le brave liorame. 3o
3r. Le chevalier d'Assas. 32
Sa. François duc de Bretagne, ou le frère dénaturé puni. ibid.
33. Le zèle de la religion concilié avec l'amour de la pairie. 34
34. Louis dauphin , père de Louis XVI, ou le bon prince. 35
35. La vengeance du prince. ibid.
36. M. de Burignjr , ou la modestie de l'homme de lettres. 36
05
A-jO TABLE.
37. Le jeune abbé, ou le fat puni. page 57
38. La vie de l'homme. ibid.
39. Le véritable ami. 38
40. Droiture et désintéressement de M. de Turenne. Sg
41. Action noble et généreuse de M. de Turenne. 40
4î. Bel exemple de patriotisme de M. Saint-Hilaire. ibid.
43. Générosité de George d'Amboise. 41
44. Trait de générosité de Boiieau. 42
45. La Bruyère , ou l'homme de lettres généreux. ibid.
46. Le maréchal de Saxe , ou le grand homme juge de lui-même. 43
47. L'enfance de Bossuet, ou le jeune prédicateur. 44
48. La modestie des vrais talens. 4 ibid.
49. Veruet , ou l'enthousiasme des arts. ibid.
50. Le bon seigneur, et les vassaux reconnoissans. 45
5r. L'amour fdial, ouïe déserteur vertueux. 46
52. Roger de Sanguinef. 47
53. Désintéressement et générosité du chevalier Bayard, 48
54. Le duelliste trompé, ou la modération de l'homme sage. 5o
55. Obéissance et intrépidité d'un soldat. 52
56. Belle action du cardinal de Richelieu. ibid.
57. Louis XII , ou le pardon royal. 53
58. Fermeté de Louii XIV dans les grands reyers. ibid.
59. Beaux exemples de l'amour et de la âdélilé des Français en-
vers le'irs souverains. 55
60. Fidélité et fermeté d'Achille de Harlay et de plusieurs autres
magistrats. 58
61. Belle action de M. de Tourville. 60
62. Intrépidité d'Aune Semé. 61
63. Bravoure du chevalier de Brienue et d'un soldat à la journée
d'Exilles. 62
64. Sainval et Gervais. 63
65. Le dévoûment courageux du chevalier de Jars. 64
66. Pélisson , ou le secrétaire généreux! 65
67. Désintéressement de Du Guay-Trouin. 67
68. La clémence est la vertu des rois. ibid.
69. La modération de Turenne. 68
70. La fête de la Rose établie à Salency par saint Médard. 70
71. Sur le duel et les duellistes. 73
72. La. première faute corrigée, ouïe défaut de valeur par inexpé-
rience, ibid.
73. Montesquieu et Robert. 74
74. Le bon fils. 79
75. Louis le bienfaisant. 81
76. Jean de Chourse , ou le sujet fidèle. ibid.
TABLE. '6j I
77. La jeunesse de Tu renne. pcge 82
78. Le chien d'Aubri de Mont-Didier. 83
79. Les deux soldats , ou l'ennemi généreux. 85
80. Tendresse filiale de Louis de Bourbon , comte de Montpensier.
86
81. Sévérité du maréchal de Cossé pour la discipline militaire. 87
82. Exemples mémorables de bienfaisance et d'humanité. 88
83. Bel exemple d'amour filial de Charles de Cieutat. 91
84. Con tance de Cezelli , ou l'héroïne de Leucate- ibid,
85. Générosité de Henri de Mesmes. gS
86. Belle réponse du duc de Longueville. ibid-
87. La bravoure du chevalier. ibid.
88. Prudence et courage du chevalier Bayard. 94
89. Mort patriolique et héroïque de Bayard. 95
90. Intrépidité de Pierre Bogis. 96
9r. Courage et présence d'esprit du chevalier de Belle-Isle. 97
92. Le duc de Bretagne et Jean Bazvalen. ibid^
93. Olivier de Ciisson et sa fille, MO
94. La comtesse de Monifort', ou la princesse de Bretagne. loi
95. Jean de Vaisy , ou le brave prêtre. 102
96. Générosité mémorable du maréchal de Boucicaut. io3
97. Bel exemple d'amitié du maréchal de Vieilleville. 104
98. Trait mémorable d'humîhité du connétable Du Guesclin. io5
99. Belle mort du connéiahle Du Guesclin. 106
100. Patriotisme et grandeur d'amed'Engnerrand de Couci. 108
lor. Le chancelier Olivier, ou le ministre incorruptible. ibid.
102. La ville de Paris sauvée, ou le traître puni. 109
io3. Trait de grandeur d'ame de M. de Fabert. m
104. Fidélité de Pierre Arnaud de Berne. ii3
io5. Grandeur d'ame du ministre Colbert. 114
106. La fidélité à sa parole récompensée, ou Nicolas Compian. ii5
107. Action mémorable d'un prévôt des marchands de Lyon. 117
io3. Jean de Montigny surnommé le Boulanger. ibid.
109. Désintéressement de Gilles de Sommières. 118
iio. Jean de Brogny , ou la modestie d'un grand homme. ibid.
111. Les bons citoyens, ou la peste de Marseille. 119
112. Trait mémorable de charité. 127
ii3. Magnanimité de M. de Lauzun. ibid.
114. Trait de bonté de Louis XJV. laS
ii5. Le passage du Rhin. ibid.
n6. Grandeur d'ame de Séneville. i3o
117. Louis XIV et le grand Condé. ibid.
118. La noblesse française appréciée par Turetne* ibid.
iig. La prévoyance d'un soldat récompensée. i3i
372 TABLE.
120. Le prince de Conli, modèle de tempérance. page i3r
121. Equité de François L iSa
122. Trait de justice et de bonté de François L i33
123. Présence d'esprit du duc de Lorraine. r35
ia4. Désintéressement de M. Fagon. ibid.
125. Courageuse remontrance de d'Aubigné à Henri IV. i36
126. Saint Louis et le sire de Joinville. 137
127. Danger des flatteurs. 140
128. Trait d'équité d'un voleur, ibid.
129. Belle leçou de bienséance donnée par Charlemagne. 141
i3o. Reconnoissauce d'un soldat. 142
i3r. Jean et Marie. ibid,
1 32. La grenadier français. iSi
i33. Honneur rendu aux lettres. i52
i34. Beau trait d'humanité de Louis XV. ibid.
i35. Correction efficace. i53
i36. Le flatteur confondu, ibid.
i35. Mort courageuse du maréchal de Marillac. ' ibid.
i38. Succès de M. Rollin dans ses premières études. ^i54
139. Beau mot d'un grenadier à la bataille de Raucoux. i55
140. Trait singulier d'économie du grand Colbert. i56
i4i. Les effets de l'émulation. i58
142. L'honneur français. ibid.
t43. Belle leçon d'un père à son fils. ;\ iSg
144. Franchise politique. 160
1 45. Henri IV et l'ambassadeur d'Espagne. . .^ 161
146 Intrépidité de Henri IV. -"■.-, 162
147. La bravoure honorée par Henri IV. ibid.
148. Le roi père de son peuple. i63
149. Triomphe du devoir sur l'autorité paternelle. ibid,
i5o. Beau trait du comte de Chamilly. 164
i5i, Henri III et Henri IV. i65
i52. Réponse courageuse de Montai. ibid.
i53. Beau trait de reconnoissauce d'un capitaine algérien. 166
i54. Conduite généreuse d'un soldat. 167
i55. Belle instruction pour les princes. 168
i56. L'insubordination punie et la bravoure récompensée. ibid.
157. L'enfant-trouvé reconnoissant. 169
i58. Sacrifice à la patrie. 170
iSg. Dangers de la colère. 171
160. Trait de bonté de Charles VI. îbid.
161. Henri IV, ou le bon maître. 172
162. Beaux exemples de modération. 173
x63, La bonté et la douceur relèvent la majesté des rois. ibid.'
TABLE. 373
164, Avia d'une dame de haute qualité à son ûls militaire, sur les
duels. page 174
i65. Liberté courageuse de Sully avec son maître. 178
166. Leçon aux railleurs. ibid.
167. Popularité de Louis XL 179
165. L'amour-propre éclairé s'offeose de l'excès des louanges, ibid.
169. Générosité de Louis XIV. 180
170. De la flatterie. 18 r
171. De la sobriété. i83
172. Danger des spectacles. 184
173. La modestie des grands hommes. 187
174. Le modèle des princes. 188
175. Bons mots et belles reparties. ibid.
176. Jacques Amyot. igr
177. Les marques d'honneur et les récompenses méritées excitent
l'émulation. 192
178. L'administration de la justice, premier devoir des rois. igS
179. La douceur et l'humanité des grands leur attirent l'amour de
leurs inférieurs. igS
180. La probité récompensée. 197
181. Turenne, ou le général bienfaisant et modeste. 204
182. L'ofûcier gascon et Colbert. ao5
i83. La faute d'un grenadier français glorieusement expiée. 207
184. La fermeté du magistrat. 208
i85. Noble désintéressement de M. Le Pelletier. 209
186. La vraie gloire est inséparable de la justice. ibid.
187. Clémence du roi Robert. 210
188. L'humanité et la bonté sont la gloire d'un général. ibid.
189. La confiance sans réserve est le prix de la bonne foi. ait
190. La vraie bienfaisance et la délicatesse sont inséparables, ibid.
191. Le ministre patriote. 212
192. Les grands hommes, religieux observateurs des lois de l'Eglise.
2l3
193. Equité de Charlemagne envers un prélat; ibid.
194. La modestie excuse les offenses, 314
195. Le général désintéressé. ibid.
196. Force guerrière. 2i5
197. Intrépidité et prudence de Tannegui du Cbâtelf 216
198. Du mépris des richesses. ibid.
199. Le duc de Bourgogne et La Fontaine. 219
200. Le sage se contente de peu. ibid.
201. Le bonheur est l'apanage de la médiocrité. 221
Î02. Modestie des grands hommes. ibid.
ao3. Les titres d'honneur sont dans la vertu même. aa3
374 TABLE.
204. Clotaire et saint Eloi. page 2a4
205. Aggrippa d'Aubigné , ou le nouveau Régulus. 226
206. Bel exemple de fidélité à la religion. 227
207. La fidélité française , et la véritable souveraineté. 229
208. Grand exemple d'amour filial. 232
209. Le cartel d'honneur et de gloire , ou les deux rivaux. 233
210. Le duel généreux. ibid.
211. M. de Turenne et le voleur. 234
212. Le marquis de Lambert, ou l'iasubordination légitime. 235
2i3, Le patriotisme français. 236
214. Plus fait douceur que violence. 237
21 5. Sans-Raison , ou le grenadier généreux. 2 38
216. Désobéissance patriotique. 239
217. La bienfaisance lyonnaise, exemple mémorable d'hospitalité.
240
218. Le jeune La Force', ou l'enfant sauvé par la bienfaisance. 248
aig. Le chevalier de Vesins, ou l'ennemi généreux. 249
220. L'homme de bien se venge par des bienfaits. 25o
22t. Intrépidité d'un soldat gaston. 252
222. Belle leçon du maréchal de Berwich à SOQ fils. 253
223. Le chancelier Voisin et Louis XIV. 254
224. Bayard , ou le prisonnier français. 256
225. Beau trait de modération de Louis XII et d'Henri IV. 257
226. Les grades acquis par la seule faveur n'honorent pas celui qui
en est pourvu. 259
237. Le bon prince récompense ses serviteurs et favorise les sa-
vans. 26e
22S. Sévérité des lois militaires sur les sentinelles. 262
229. Générosité et bravoure espagnole. 263
230. Louis XIV à la tranchée. ibid.
aôi. La mort de Charles V. dit le Sage. ibid.
232. L'éducation de saint Louis. 264
233. Dévouement héroïque inspiré par la religion. 265
234. Humanité du maréchal de Cossé-Brissac. 268
235. L'indépendance de l'avocat dans ses fonctions. ibid.
236. Horreur qu'inspirent les traîtres. 269
237J Le prince Eugène, ou l'ennemi par les circonstances. 270
238. Bon mot sur un avare. 271
239. Les deux bourses ou le mauvais choix. ibid.
240. François let le braconnier. 272
241. Léopold duc de Lorraine. 27 3
242. Le prudent général. 274
243. Louis XI et le marmiton, ou l'iDgénuité récompensée. 275
244. La grâce refusée et accordée. 276
TABLE. 375
145. Le roi Stanislas. page 277
246. Le marin intrépide et généreux. 278
247. Arnaud , évêque d'Angers , ou le vrai pasteur. 279
a48. Le prince bien corrigé. 283
a4g. Beaux sentimeus du chevalier Bayard. 284
aSo. Activité héroïque. jbid.
25i. Amour du soldat français pour ses officiers. 285
aSa. Le canonnier de Minorque , ou le brave aux deux bras. 286
a53. Le duel sans combat. *- ibid.
254. L'amour filial récompensé. 387
255. Le sang-froid du héros mourant. 289
256. L'amour de la patrie. 290
257. La magnificence du héros. agi
258. Bravoure française. ibid.
259. Bataille décisive. 293
260. Bayard à Mèzières. 294
261. Le prisonnier patriote. 297
262. L'honnête mendiant. 298
263. Henri IV et les ligueurs. 299
264. Nul honneur sans bonne foi. 3oo
265. Les harangues hors de saison. 3di
266. Trait de bonté. ibid.
267. La ruse militaire, ou le retour des braves. 3oa
268. Le sieur de Boutières , ou le valeureux gendarme. 3o3
269. Amour des rois de France pour leur peuple. 3o4
270. Belle réponse du duc de Bourgogne à Louis XI, 3o5
371. La faute excusée et réparée. ibid.
272. Noble récompense de la valeur. 3o6
273. La gloire du bel esprit sacrifiée par la bonté du roRur. ibid.
274. Le duc de Guise , ou le blessé courageux. 307
275. Du Guesclin , ou le blessé iutrépide. 3o8
276. Le magnifique par bienfaisance. ibid.
277. Belle mort de Louis XIV. 309
278. Les éloges. 3n
379. La harangue du duc d'Enghien. ibid.
280. Noble confiance d'un rand roi. 3x2
281. Le bras de la justice. 3i3
282. Les Gascons. ibid.
283. La sotte vanité ou le portrait. 3i4
284. La réparation honorable. ibid.
a85. L'expérience préférable au courage. 3i5
286. Fidéhlé et fermeté inircpide. 3i6
287. L'art de plaire. ibid.
288. L'indulgence du prince 317
376 TABLÉ.
289. Saint Louis et le prince des assassins; page 3lS
290. Louis XIV et le chimiste. 320
291. Le brave Lanoue. 321
292. Le roi de France. 322
293. Amour intrépide de S. Louis pour ses soldats. SaS
294. Gravité imposante de Sully. 324
295. Belles paroles de Louis XIV et de Louis XV. ibid.
296. Exemples de modestie. 325
297. Le sonnet du duc de la Feuiliade. 326
298. Bravoure magnanime des soldats français. 327
299. Saint Louis et le comte d'Anjou. 328
300. Beaux exemples de libéralité. ibid.
3oi. Le compte rendu. 329
302. Les titres de noblesse. ibid.
303. Promotion glorieuse d'un maréchal de France. 33o
304. Richesses honorables. ibid.
305. Du Guesclin fait connétable. 33 1
306. Obéissance sans réserve. 332
307. Le conseil donné par la valeur. ibid.
308. Piété de saint Louis. 333
309. La bravoure religieuse. 335
3 10. Jean Petit , ou le laboureur bienfaisant. bid.
3 11. Aux bons plaisans , salut. 336
3 12. Les complimens des princes. 33^
3i3. La double correction. , , , ibid.
3 14. Les courtes harangues. .. , . ibid.
3x5. L'émeute dissipée. -^ • ~-, 338
3 16. Henri IV et dom Pèdre. ibid.
317. Humilité religieuse. 339
3x8. Le saug-froid des braves. ibid.
319. Henri IV, ou le monarque adoré. 34r
320. Turenne et son domestique. 342
321. Le bon roi Contran. 343
32 2. Le laconisme de la modestie. 344
323. Le courtisan sincère. ibid.
324. Turenne et le jeu de boules. ibid.
325. Bel exemple de modération. 345
326. Le Grand-Ferré , ou le brave paysan. ibid.
327. Montluc, ou la capitulation refusée. 347
328. Victoires remportées par la valeur d'un seul. ibid.
329. La place bien défendue, 348
330. La mort chrétienne du chevalier Bayard. 349
33i. Les fonctions utiles à la patrie sont toujours honorables. 35o
338, Belles proies de Louis XIV. 35 1
TABLE. 377
333. Le défenseur de Péronne. page 35 1
334. Les femmes militaires , ou le siège d'Alfaro. 35a
335. Conrad de Montferrat , ou la Cdélité à ses engagemens préférée
à l'amour filial. 353
336. Les français à Bouvines, 354
337. Villiers de l'IsIeAdam , ou la prière de bon augure. 356
338. Les chevaliers de Malte. 357
339. Les avares. 358
340. Jean Juvenal des Ursins , ou le magistrat courageux. 359
341. La mémoire. 36o
342. Trait consolant pour Hmmanité. 363
343. La reconnoissance. ibid.
344. Les précepteurs des princes. 364
345. Le souverain généreux. 365
346. Les courtisans rassurés. 366
347. La bonté tempère la justice. 367
348. Le maître prévoyant. ibid.
Fin nE LA TABLE.
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